Un théâtre de l’absurde quotidien chauffé à blanc

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“Hot House”. Théâtre de l’Orangerie.

Avec Hot House (La Serre), le comédien, ancien danseur et scénographe Pietro Musillo épure une comédie dramatique de menace signée Harold Pinter. Pour sa seconde mise en scène, il livre une classique mécanique à jouer dans une atmosphère partagée entre absurde, thriller et parodie de vaudeville.

Le théâtre de Pinter? L’absurdité de toute vie sur terre. Etre seul, c’est être malheureux. A deux, c’est encore mieux dans l’absence de félicité. Des éléments extérieurs ou accidents viennent à survenir, et le malheur absolu le dispute à l’intranquilité anxiogène. Tout ce que l’on peut réaliser : Faire semblant d’écouter, de répondre. S’intéresser à une énigme en forme d’enquête interne de mœurs. Et si l’on est femme couchant avec le responsable priapique d’un établissement à l’identité incertaine – maison de repos, EMS, asile psy, hôpital, on ne sait trop – , se souvenir de sa première rencontre fascinée avec Mr. Roote, le directeur du lieu. Face au souvenir du désir brutal se dégageant du regard de l’homme en bord de plage, elle s’exalte : « Je suis restée debout, hypnotisée, magnétisée. Paralysée. Mes gestes pétrifiés. Une araignée prise dans la toile. »

Pinter a toujours en mémoire ce passage final de L’Innommable signé Beckett : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais donc continuer. «  Mais pour mieux le contredire dans la dimension apocalyptique d’une pensée tournant autour d’une « Fin effroyable » que relaient, un temps, les effets sonores et explosifs d’assaut mortifère de cette version théâtrale de Hot House sur le plateau du Théâtre de l’Orangerie.

Il s’agit aussi de rapatrier la mémoire d’une enfance maternelle mise en concurrence avec celles d’autres protagonistes de ce huis clos. Chacun est étranger à l’autre, si ce n’est un perpétuel malentendu pour lui-même et autrui. Mais sans écran de mystères et d’énigmes à élucider, la société et l’humain seraient-ils supportables ? La mise en scène s’essaye à crée un univers de ressentis flous, de lenteurs, de sensations, d’inquiétudes, de stases, de silences comme lors du long sas mutique du début. Dans un couloir en fond de scène, voici un Nestor en bleu de travail (Claude Vuillemin). Ce gardien, Tubb, installe longuement une guirlande qui clignote en alternance avec le plafonnier néon. Un monde liquide, harponné par le hors champ ralenti, presque un cauchemar éveillé. Impression d’autant plus remarquable qu’elle est en complet décalage avec une intrigue très clairement posée entre une mort subite et une naissance suspecte.

 

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Tragique et burlesque

Sur fond atmosphérique de neige devenue boue, une possible maison de repos ne désigne ses pensionnaires invisibles dans la pièce que par des matricules. La fable se concentre sur le personnel d’encadrement qui fait assaut de cynisme et un directeur potentat. Deux événements inédits menacent le bon fonctionnement et la réputation de l’établissement possiblement hospitalier, le décès d’un résident et la venue au monde d’un bébé suite au viol probable d’une résidente.

Dans Hot House, le dramaturge britannique arpente jusqu’à la parodie ce qui sera l’humus de son écriture, les relations entre pouvoir, langage et mémoire. Prenez cette scène où le directeur, Mr.Roote, demande à son subalterne de répéter exactement ses propos en annonçant reconnaître dans cet exercice toute infidélité au canevas originel. Un texte écrit en 1958, à 28 ans, après les procès staliniens et leurs interrogatoires déstabilisants. En témoignent ces questions intimes passées en rafales comme autant de coup d’aguilles rapprochés. L’épisode se déploie dans un décorum (bassine métallique, chaise surélevée pourvu de sangles en cuir) évoquant les tortures d’hier et d’aujourd’hui, les entretiens d’embauche décalés et les interrogatoires policiers. Se dessinent ici, les tueurs à gages tarantinesques avant l’heure commandant des mets toujours plus extravagants du Monte-Plats et les tortionnaires de L’Anniversaire. Des pièces où affleure la crise existentielle comme dans Le Procès de Kafka. Et où les motifs inconscients des personnages sont concrétisés avec un strict réalisme pour mettre en lumière l’aliénation sociale. Mais ils ont aussi la texture de pensées, symboles et archétypes psychologiques.

Un texte dans la lignée du théâtre de l’absurde et de pièces policières au scénario prévisible tendu vers le pire. L’atmosphère embaume une misogynie qui effondre aujourd’hui. Prenez une résidente abusée. Elle se retrouve en espérance alors que tous les cadres masculins lui sont « passés dessus ». Ou une cadre, Miss Cutts (Jeanne De Mont), qui se gorge d’élixir du pouvoir et ce qu’elle qualifie d’intelligence. C’est l’aphrodisiaque ultime pour celle qui se comporte en tourmentée tour à tour coincée et érotisée. Nul hasard à ce quelle n’approche, au sein de « la cellule de tests », l’orgasme en giclant avec son amant des questions absurdes pour confondre un ambitieux accusé et nouvel employé manquant de confiance en lui. Plus cliché et archétypal, difficile.

Heureusement, toute l’œuvre de Pinter n’est pas contaminée par ce mépris condescendant de la femme et sa réduction à une hétaire sur pattes, comme en témoigne l’impressionnant Une sorte d’Alaska. Ou le chemin tortueux de Deborah, une jeune femme qui n’était « ni endormie ni éveillée ». Elle semble revenir à la conscience après seize ans d’un coma singulier où elle était « absente… indifférente… nulle part ». Elle ne se reconnait plus dans le miroir d’un être adulte et ne parvient guère à reprendre pied dans le réel. Mais est-elle vraiment en ce monde constatant in fine : « Ils enferment mon visage. Des chaînes et des cadenas. Je suis verrouillée… Vous dites que j’ai toujours été vivante et que je suis vivante maintenant. Vous dites que je suis une femme. » Une écriture effilée comme lame pour un portrait de femme complexe tiré d’une situation hospitalière si subtilement dépeinte par le docteur Olivier Sachs dans son ouvrage Éveils. Ce dernier aborde les cas d’encéphalite léthargique ou « maladie du sommeil » et dépeignant le réveil temporaire d’une léthargique dans les années 1916-1917 en Europe. Sur cette pièce créée en 1982, Pinter affirme que « près de cinq millions de personnes furent atteintes par la maladie, et plus d’un tiers en moururent. »

Dès l’entame de Hot House, la menace est entrelardée d’humour résultant d’une observation éthologique au scalpel. Se distillent ainsi des gags mutiques et gestuels rapatriés des grandes heures du cinéma burlesque muet. En témoignent des numéros de slow burn : le crayon taillé deux fois par la directeur à l’aune d’une machine hors de contrôle avant d’opter pour le stylo, et le coin coin en porcelaine assidument contemplé comme un netsuke (statuette) nippon ou le fétiche d’une enfance fantôme. Sous les traits de Thierry Jorand, le directeur d’établissement en burn-out, lassé de tout, contrarié en permanence joue les potentats démiurges. Il semble néanmoins hésiter dans son jeu entre Victor Lanoux version paternaliste fouettard, et Orson Wells en son penchant autoritaire et velléitaire oublieux de ses actes terribles.

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