« Je suis ». Pour une histoire et une identité russes sans trous de mémoires

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« Je suis ». Mise en scène de Tatiana Frolova . ©Théâtre KnAM.

 

Histoires et vérité

L’image d’ouverture est tout à la fois saisissante et ironique. Les comédiens portent à bout de bras levés à la verticale leurs téléphones portables écraniques d’ordinaire contraints au silence demandé dans la salle de théâtre pour ne pas perturber la représentation. Des témoignages sur les états d’être russe au fil de l’histoire se succèdent. « Nous avons subi deux répressions. La répression de 1930 et celle de 1931 », entend-on. En 1929, Staline décrète la « Collectivisation » des campagnes (une forme de nationalisation brutale) et à la « liquidation des koulaks en tant que classe ». La propriété privée est abolie, les terres et les moyens de production des paysans sont regroupés dans les kolkhozes ou dans des sovkhoses. La période est celle de l’attaque contre les « koulaks », une formule floue qui laisse la porte ouverte à l’arbitraire. Est considéré comme « koulak », tout adversaire réel ou supposé de la collectivisation. Les résistances des campagnes et certains soulèvements armés sont brisés dans le sang et une extrême violence. Des milliers de révoltes paysannes sont écrasées et en peu d’années 400 000 familles de koulaks sont déportés en Sibérie dans des conditions effroyables, et abandonnées à la famine et à la mort lente. La plupart des fuyards errant dans le pays seront liquidés au fil des Grandes Purges. Quand Staline propose la solution de la collectivisation, c’est un désastre. À cette époque, l’Ukraine est le grenier de l’Union soviétique. La famine fait 6 millions de morts.

Cette situation scénique de Je suis, comme beaucoup d’autres, sont surgies d’une écriture de plateau, au fil des répétitions et aléatoirement comme le précise en entretien Tatiana Frolova. Je suis fusionne deux histoires, une grande, celle de la construction de la ville, celle du mensonge d’État et de l’oubli programmé, et la petite, faite de la relation quotidienne avec une mère dont Alzheimer s’approprie progressivement le cerveau et qui ne vous reconnaît plus. Aux yeux de T. Frolova, cette question est à la fois intime et politique. La seule réponse est dans le courage et le refus de l’oubli, la quête obstinée de la vérité.

L’atmosphère retrouve quelque chose de l’acuité, de la lecture compulsive des journaux, de la sensibilité d’un Dostoïevski avant qu’elles ne transcendent le réel en littérature et ses cauchemars en un univers crépusculaire. Un tel degré d’incandescence entraînant le spectateur dans des profondeurs insoupçonnées fait par instants échos au propos de l’écrivain russe : « Je me suis contenté de porter à l’extrême ce que vous ne vous êtes jamais aventuré à pousser ne fut-ce que jusqu’à mi-chemin. »

La mise en scène recourt au « document » qu’elle exhume d’une sorte de champs de fouilles. Soit «un ensemble de textes relatant des faits et des événements réels, ainsi que des objets susceptibles de nous informer sur cette réalité. Pour les textes, nous avons recours à des témoignages et à des extraits de journaux intimes (y compris les nôtres), à des carnets de notes d’écrivains ainsi qu’à des œuvres non fictionnelles. » Parmi les sources convoquées, il y a Le Livre de l’oubli du poète français Bernard Noël. «La mémoire met le passé au présent et le présent au passé. Elle trouve ainsi son équilibre, et cette balance est peut-être le mouvement premier du sens.» Le spectacle avance au gré de ses couches multiples de matériaux, sources et références, quitte à déboussoler parfois le regardeur. Sur un moniteur TV, on voit un enfant russe cite des articles du Dictionnaire de la Commune, de Bernard Noël. B comme biographie ou V comme violence. L’auteur l’a réalisé c en partant des journaux de 1871 collationnant faits et éclats de vie des acteurs de l’époque et son approche est une forme de reflet de la dramaturgie en miroirs et sources agrégées par sédiments de Je suis.

Je suis fusionne deux histoires, une grande, celle de la construction de la ville, celle du mensonge d’État et de l’oubli programmé. Et la petite, faite de la relation quotidienne avec une mère dont Alzheimer s’approprie progressivement le cerveau et qui ne vous reconnaît plus. Aux yeux de T. Frolova, cette question est à la fois intime et politique. La seule réponse est dans le courage et le refus de l’oubli, la quête obstinée de la vérité. Sur scène, les témoignages se succèdent formant une sorte de roman de voix, Une ancienne Juge de paix témoin du raz-de-marée de Poutine aux élections, raconte en 2012 : « Et quand je comptais les bulletins : “Poutine, Poutine, Poutine”, je pensais : “Je suis en Tchétchénie, Tchétchénie, Tchétchénie”. La secrétaire de la commission, une jeune femme ordinaire, s’est approchée et m’a dit : “Tu es quelqu’un de bien, dommage que tu sois triste mais nous, on nous a tous dit pour qui voter”. Les gens manquent de l’estime de soi nécessaire pour dire : “Qui es-tu pour me dicter pour qui je dois voter ?!” ».

La pièce confirme pour la Russie les propos de la Cofondatrice du mouvement Femen, dont elle est devenue en Ukraine la porte-parole avant sa répression et dissolution, étant aussi la plus âgée parmi les pionnières, Anna Houtsol. Elle explique dans Je suis Femen (2013), documentaire signé du Chaux-de-fonnier Alain Margot: « La majorité des gens en Ukraine sont apolitiques et apathiques. Nombre d’entre eux aimeraient revenir à l’Union soviétique, comme mes parents, par exemple. Non par nostalgie d’un empire ou de l’idéologie communiste. Mais ils veulent retrouver l’époque où ils avaient le sentiment d’être protégés et d’autres décidaient pour eux. On leur fournissait la nourriture et le logement. Naturellement cette soudaine liberté, les élections et la démocratie leur sont étrangers. L’URSS et la répression sous Staline leur ont appris que celui qui pense est puni. Ils aspiraient à une vie calme, tranquille et protégée. »

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