Retour sur la Rencontre du 29 sept. : Gabriel Alvarez

Voici l’écho qu’a laissé en moi la rencontre des arts de la scène du 29 septembre au Galpon.

Je parle du théâtre, car je le pratique depuis quarante ans, mais la plupart du temps quand je dis théâtre, je pense aux arts vivants, à la musique, à la danse et encore à d’autres formes artistiques.
Je suis un peu déçu que nous n’arrivions jamais, dans pareils contextes, à nous poser de manière frontale la question : que reste-t-il du politique au théâtre, dans les arts vivants ?
Nous avons pu constater que ce sont nos revendications personnelles qui prédominent toujours en laissant souvent échapper l’essentiel.
Je me demande, pourquoi dans ces débats, nous n’arrivons pas à nous interroger sur l’essentiel de nos activités. Par exemple, l’activité théâtrale peut-elle fournir une réponse à des questions qui concernent la base d’une conscience collective et sociale ? Pouvons nous considérer les arts vivants comme créateurs de lien social ?
Si nous plaçons nos débats dans cette perspective et posons les questions allant dans ce sens, le théâtre et les autres formes artistiques deviennent alors une « affaire » politique, occupant dans la cité la place qui leur correspond.

Une des « missions » du théâtre, et de toute activité artistique et créatrice, est celle de réinventer la joie de vivre ensemble ! Toute activité réunissant des femmes et des hommes afin de partager une vison, une poétique, une sensibilité, contribue à la qualité de cette vie. Dans ce théâtre-là, la danse, la musique et d’autres formes artistiques peuvent aider à hydrater la vie de la cité.
Notre responsabilité sociale et politique en tant qu’artistes est de contribuer à rompre un certain marasme social. Pour y arriver, je ne vois d’autre possibilité que l’inoculation, par la voie théâtrale ou par toute forme artistique, des conflits existentiels dans la vie quotidienne de la cité. Il faut des individus qui se prêtent de manière volontaire à une telle opération… et à Genève il y en a !

Il y a un conflit qui oppose d’une part l’élan de vie, la générosité humaine des désirs et, d’autre part, les impératifs d’une économie qui dénature la terre, déshumanise les hommes, incite au fatalisme et aux comportements suicidaires et vulgarise dans l’indifférence à une barbarie en passe de devenir ordinaire.
C’est à l’intérieur de ce conflit qu’il faudrait contextualiser l’activité théâtrale et non dans des simples revendications ou dans des débats de chapelles : contemporaine ou pas, avec texte ou muet, performatif ou répertoire, postmoderne ou archaïque et tant des autres.
Nous devons valoriser nos activités de création comme des processus complexes, en sachant qu’ils mettent en jeu nos aspects lumineux et ceux qui sont obscurs, sans jamais perdre de vue cette perspective de partage d’une idée, d’une vison esthétique ou d’une représentation personnelle de la société.
Il existe sûrement un trait fondamental entre nos activités artistiques, les relations que nous construisions à l’intérieur et la façon dont nous nous comportons avec les autres et peut être même dans la façon dont nous aimons et pouvons aussi haïr.
L’activité artistique vue ainsi nous donne la possibilité de cesser d’obéir de manière réflexe au pouvoir et à la prédation qu’entretient la société de consommation. Nous savons qu’elle produit des faux codes de solidarité et engendre une démagogie qui cache la richesse d’un réel partage.
Alors je me demande et demande à mes consœurs et confrères des arts de la scène : sommes-nous capables d’inventer des nouveaux partages, avec le public, avec d’autres lieux et compagnies ?

Le théâtre genevois, dans sa configuration faite de diversité et de pluralité est le résultat d’un processus historique de résistance à un système de pensée économique et sociale. Résistance qui a été étiquetée, à juste titre pendant une époque, comme culture alternative, cette culture qui ne veut pas laisser incorporer l’art et la création dans une seule perspective économique où la productivité et le profit sont le seul horizon. Les temps semblent avoir changé et les artistes d’aujourd’hui demandent plutôt qu’ils ne résistent !
Je crois qu’on doit penser le théâtre comme une passion existentielle inséparable des liens sociaux qui l’enserrent. Il est le terrain d’une lutte entre la vie aspirant à sa plénitude et la survie, qui est la vie économisée, réduite à la quête angoissée de la subsistance et du profit.
Avec le triomphe du consumérisme, la création théâtrale, et d’autres arts vivants perdent leur substance et s’apparentent de plus en plus à des produits culturels décrits par les dépliants publicitaires dont les campagnes promotionnelles des supermarchés offrent l’exemple.
Mais une certaine pratique théâtrale, de la danse ou de la musique, celle qui se construit par un travail quotidien des artistes, résiste ! Quand je parle de résistance, je pense à l’activité théâtrale et à toute activité artistique du point de vue social.
Résistance contre la réduction de son activité à la simple production de marchandises, résistance à cette idée qui la considère comme une activité « élitiste », comme des activités qui devraient s’autofinancer, insignifiantes du point de vue de la valeur marchande pour la vie de la cité !

Le travail en troupe qui a été évoqué comme modèle à réinventer ou plutôt comme une utopie à reformuler est fondamentale pour l’activité professionnelle. Nous réduisons progressivement, pour des raisons économiques, le temps de création. Nos spectacles se font dans l’urgence, les artistes risquent de se transformer en mercenaires, de sauter d’une création à une autre (quand c’est possible) sans avoir le temps d’approfondir une démarche, une méthode, une pratique particulière. Nous parlons beaucoup de rayonnement, et sommes aveuglés par toute cette lumière qui irradie, en oubliant ce temps qui garantit l’approfondissement de nos métiers.
Nous parlons et demandons toujours des garanties et des aides pour vendre nos produits, nous parlons des stratégies de la circulation des marchandises culturelles et bien sûr du prestige et des autres catégories liées au marketing. Ce raisonnement peut même prendre une forme délirante et aberrante quand on nous dit que les spectacles qui tournent sont ceux qui sont adaptés à la demande du marché, qui sont le bon produit (du moment ?). Voilà une des dérives à laquelle mène la perte de vue des processus de nos activités.

Je suis convaincu que la pratique du théâtre, réalisée de manière professionnelle et exhaustive et non en dilettante, peut prendre la forme d’une résistance sociale, même si elle est minoritaire. La pratique des arts vivants se nourrit de la recherche de la rencontre humaine et elle s’affirme comme une quête de l’expérience avec l’autre, introduisant toute une dialectique des désirs appartenant aux individus qui la réalisent. Les arts de la scène sont un processus de travail qui se fonde sur un rapport à l’autre en terme de proximité et de contextualisation !
Je défends socialement mon activité artistique car elle me donne aussi la possibilité, en tant qu’être humain, de me réconcilier avec mon corps, avec la réalité vivante et les désirs qu’elle engendre. Non par ce qu’elle me donne de prestige ou de reconnaissance sociale.

Nous savons que la relation fondamentale dans les arts vivants est celle de je-tu. Cette relation est la condition de l’acte théâtral. De ce point de vue, les arts vivants nous apprennent l’expérience de l’autre. Situer un débat des arts de la scène dans cette perspective, c’est donner la possibilité de reconnaître le politique dans nos activités, de nos places dans la cité. Sinon, nous resterons toujours avec cette sensation d’incommunication, de solitude et même d’une sorte d’impuissance car chacun est dans sa petite bulle.
Nous avons constaté lors des débats sur Genève et son rayonnement artistique international toute une panoplie de mots comme déclin, reconnaissance, succès, et j’en passe, qui empêchent les vraies confrontations nouvelles. Chacun sur sa chaise, surtout ne pas s’exposer et attendre que le fruit mûr tombe tout seul !
Il y a des mécanismes que le système marchand impose à l’être humain en le déshumanisant : l’appropriation, la concurrence, la compétition, cette idée que tu es quelqu’un quand tu es reconnu par le marché, ou bien cette culpabilité sournoise, qui est lentement distillée, si nous ne sommes pas productifs, rentables… etc.

A la boutade gratuite de “fermons le théâtres pour savoir s’ils sont nécessaires”, réagissons d’une autre manière, ouvrons-les vraiment afin de ne pas nous laisser assujettir à cette perspective de mort qu’est la recherche du profit ou les rationalisations à tout-va des services publics. Soyons courageux afin que nos créations et nos formes de production artistiques nous donnent la possibilité à chacun de bâtir sa destinée en élaborant les conditions qui favorisent ses desseins. Dès l’instant que le théâtre, les arts vivants, se revendiquent comme une forme privilégiée pour enrichir nos aspirations à vivre plus intensément, ils s’ouvrent alors à la plus grande diversité des comportements et des choix. Saisissons cette chance que cette ville nous donne !

Je retiens comme élément le plus important de cette rencontre le fait que le magistrat nous a renvoyé à nous-mêmes : organisez-vous, trouvez une plateforme commune, faites deux ou trois proposition fortes et ainsi il y aura des interlocuteurs directes en face, au lieu des seules revendications individuelles. Est-ce possible…je ne sais pas.
Créons des synergies entre les gens des arts de la scène.

Petites propositions

1
Un petit pas vers le public, comment éveiller sa curiosité.
Nous savons que Genève est une ville qui facilite énormément l’accès à la culture. Au Galpon dans le souci d’un brassage du public nous avons proposé à certains lieux la formule suivante : en gardant un billet acheté pour voir un spectacle du Galpon, ce spectateur peut l’utiliser pour aller voir une autre pièce dans un autre théâtre et vice et versa, en sachant qu’il aura une réduction (par exemple il paye le tarif minimum du théâtre en question.) Silence radio.

2
La diffusion
Je suis d’accord avec le postulat que se sont les compagnies et les lieux qui doivent prendre les initiatives pour faire tourner leurs spectacles :
Alors appel d’offre ou mieux de collaboration aux lieux et structures intéressés.
La Galpon, en septembre 2015 veut organiser un “carrefours des producteurs”, nous sommes en contact avec quinze producteurs latino-américains et dix européens afin de les inviter à venir se réunir à Genève.
Il s’agit de les rencontrer et de leur présenter divers spectacles, des productions genevoises. Ils demandent la possibilité de nous offrir des travaux de leurs pays respectifs. Question : y a-t-il des institutions ou structures intéressées à s’investir dans cette initiative ?

3
La réflexion
Discutons de manière sérieuse entre nous, gens du théâtre, pour éditer une publication, à l’image du journal de l’ADC. Une tribune de réflexion, de débat et de contribution sur la situation du théâtre indépendant.

 

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Publié dans Arts de la scène, Propositions
Un commentaire pour “Retour sur la Rencontre du 29 sept. : Gabriel Alvarez
  1. Lionel Chiuch dit :

    Circulons, il y a tout à voir!

    Construire des murs, s’y adosser, voilà qui semble parfois être l’activité première de ceux qui, dans le discours, prônent la mise à bas des cloisons disciplinaires. Il est vrai que l’on n’en est plus à une contradiction près. Ainsi, dans un essai stimulant intitulé “Politiques du spectateur: les enjeux du théâtre politique aujourd’hui”, Olivier Neveux tente d’éclairer “la captation et le retournement de positionnements tels que le risque, la transgression, le scandale et la critique, qui, auparavant, apparaissaient comme autant de leviers d’un théâtre d’avant-garde ou militant, alors qu’aujourd’hui ils semblent continuer, reproduire sur la scène les prétentions d’une société qui se veut justement celle du risque et de la transgression”.
    Le système libéral, c’est sa force, excelle pour s’approprier les codes de la contestation. Plus désarmé face aux révolutions, qui sont le fruit d’une adhésion commune, il maîtrise mieux les enjeux qui se situent dans le champ de l’individualisme et s’emploie donc à atomiser les oppositions. Ce qui est valable en matière d’idéologie l’est aussi dans le domaine de l’art (quelqu’un a-t-il remarqué, en outre, que plus les arts vivants font l’impasse sur le vivant, plus il y a économie d’homme, plus leur valeur grimpent sur le marché – très artificiel – de l’art? Cette fatalité n’est-elle pas aussi celle de l’entreprise?). Aux chapelles d’hier se sont substituées des fabriques, desquelles sont issus des produits estampillés destinés à des filières bien précises. C’est donc en toute logique que les prêcheurs d’hier, parfois réticents aux nouveaux lexiques artistiques, ont cédé la place aux managers d’aujourd’hui, plus affutés en terme de communication. Dans tous les cas, les visions se dressent les unes contre les autres, comme si la notion de coexistence avait été effacée au profit de celle de concurrence.
    Revenons sur l’histoire récente du Théâtre du Grütli. Avec le projet mené par Maya Boesch et Michèle Pralong de 2006 à 2012, la lisière culturelle – qui se nourrit d’expériences – s’était installée au coeur de la cité. Lors des Rencontres théâtrales, certains ont témoigné de leur nostalgie par rapport à ce modèle. C’est bien entendu leur droit. L’ennui, c’est que chaque mandat devient très vite un “âge d’or” pour ceux, et ceux là uniquement, qui y prospèrent. Faut-il rappeler ici la levée de bouclier que suscita l’arrivée des nouvelles directrices? Ces dernières invitèrent les contestataires à s’exprimer. La plupart se fourvoyèrent, témoignant d’une évidente crispation qui eut pour effet de rendre leur cause inaudible. Leur méthode, maladroite et véhémente, avait occulté le fond: un questionnement politique et artistique des pratiques. Depuis, rien ne semble avoir changé, à part le cursus de ceux qui apostrophent.
    Peut-on dire, au risque de passer pour opportuniste, que l’expérience du Grü fut aussi fructueuse et nécessaire que l’est celle entreprise par Frédéric Polier depuis 2012? Que de nombreux artistes communs en irriguent d’ailleurs les flux? Que chacune, à sa manière, témoigne de la vitalité de la Suisse romande dans le domaine des arts de la scène? Que le théâtre de recherche, expérimental, trans… comme vous voulez, devrait moins être une question de label commode que d’ouverture réelle? A la suite de Gabriel Alvarez, comment ne pas déplorer que les esprits censés être les plus curieux subissent un étonnant phénomène de racornissement dès qu’on n’adopte pas la même doxa qu’eux?
    Lors des Rencontres, il fut beaucoup question de diffusion et de réseaux. Encore que le terme de “franchise” semble désormais mieux adapté. D’un point de vue politique, on parle volontiers de “rayonnement”. Là encore, Gabriel Alvarez a raison de se méfier de l’éblouissement, qui est trop souvent celui de l’artiste face à lui-même. Car il n’y a pas loin du “rayonnement” au miroir aux alouettes: s’il est toujours gratifiant de construire des châteaux en Espagne, il importe aussi de consolider les fondations de bâtisses plus modestes mais s’ancrant plus profondément dans le terreau local.
    Il n’est pas de bonne ramification sans solides racines. C’est sur ces racines, par le biais d’une médiation (terme aujourd’hui galvaudé) quotidienne, que travaille l’équipe du Théâtre du Grütli. Et non dans le souci d’une franchise qui le rendrait identifiable au regard de tel ou tel réseau. L’objectif fixé est celui d’une implantation forte qui permette de développer le lien entre les citoyens et les pratiques. C’est au coeur des salles que peut naître et s’épanouir la diversité. Dans le croisement des disciplines, au sein de l’acte artistique, et dans celui des publics. Il faut être furieusement rétrograde pour cloisonner les lieux quand la richesse artistique relève des frictions. Il faut bien peu de confiance pour ne soumettre son travail qu’à une catégorie du public, qui se singularise sans doute par sa curiosité, mais dont on a au préalable circonscrit le profil via une communication sélective.
    Le “réseautage”, parce qu’il fonctionne selon des mécanismes qui sont ceux de l’économie libérale, refuse ce qui relève du “flou artistique”. Il lui faut donc des fabriques et des appellations (transgression en est une, même si elle ne dupe plus personne). Le corollaire de cette exigence, c’est que la notion de produit remplace celle d’oeuvre. De leurs côtés, les artisans de cette évolution ont changé le langage poétique contre celui du marketing. En guise de direction artistique, on oppose désormais l’esprit entrepreneurial. Pourquoi pas. Mais que l’on ne s’étonne pas, ensuite, de voir des artistes devenus marchands du temple s’empêtrer dans des considérations qui n’ont plus rien à voir avec l’art. Au final, on arrive à cette étonnante contradiction: ce qui relevait de la liberté artistique s’efface pour céder la place au formatage esthétique. Pour quelques créations audacieuses et novatrices, combien de succédanés, d’ersatz, de pâles copies? Lesquels servent d’ailleurs d’arguments a contrario à ceux qui ont renoncé à mettre leur pratique en question.
    Ne pas s’inscrire dans cette logique de marchandisation de l’oeuvre, ce n’est pas nier l’évolution de l’époque. C’est, parce qu’il n’y a pas de vrai progrès sans méliorisme, la considérer au contraire afin de résister à ce qu’elle a de plus mortifère. “Des pulsions morbides hantent l’art contemporain, qui n’est plus pour l’essentiel qu’un jeu de guignols manipulés par l’idéologie libérale et l’argent”, constate, avec quelque excès, Alain Georges Leduc dans son pamphlet “Art morbide? Morbid art”. Une fois encore, il ne s’agit pas de s’élever contre ce qui est nouveau, curieux, insaisissable parfois, mais de rester vigilant à propos des démons qui se tiennent à proximité: lesquels, retors, oscillent entre la posture et l’imposture. Et ne sont jamais autant à leurs aises que lorsque les lois du marché fournissent la partition.
    Contrairement au discours manichéen, il n’y a pas à choisir entre deux renoncements, le premier consistant à se replier sur soi tout en regardant en arrière et le second à se soumettre – au nom de la modernité – aux codes du libéralisme, mais bien à réaffirmer la part vivante, insoumise et fondamentalement utopique des arts précisément qualifiés de “vivants”. C’est cela qui importe: être éperdument vivant.

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« Il a fait des propositions »

Bertolt Brecht qui avait contribué à définir la politique culturelle de son pays souhaitait que son épitaphe soit ainsi rédigée « Il a fait des propositions».

 

« Il faut partir des expériences du terrain et prendre la culture participative comme levier d’une politique culturelle repensée. » Fleur Pellerin, ministre de la Culture, 20 octobre 2014 à France culture.

 

"Et tant pis pour les gens fatigués." Jacques Rancière.