Rem Koolhaas construit un théâtre altermoderne à Taipei

Vue extérieure

En février 2009, OMA (1), le bureau de Rem Koolhaas a remporté le concours d’architecture pour le “Taipei Performing Arts Center” (TPAC) à  Taiwan. La réflexion de l’architecte et les solutions contemporaines qu’il entend appliquer peuvent être également considérées dans l’optique du projet de la Nouvelle Comédie à  Genève.

A Taipei, l’équipement culturel public de 40’000 m2 prévoit trois salles de spectacles dont une de 1500 places et deux de 800 places, pour un budget de 126 millions de francs suisses. L’ambition des architectes est de créer trois théâtres indépendants “ précis, efficaces et économiques, dans un design qui permet la densification urbaine et, de plus, offre des possibilités théâtrales insoupçonnées. “

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L’architecte d’OMA précise qu’il ne veut pas travailler seulement sur l’apparence mais aussi sur la  performance et la fonctionnalité : « la radicalité de l’architecture est de plus en plus une question de forme, sinon de peau, et des projets très importants, potentiellement ambitieux, sont jugés principalement sur leur apparence et non pas sur les possibilités qu’ils offrent de répondre à  la mission dévolue au bâtiment. »
Aujourd’hui, la tendance est plus au style chimérique exploité par nombre de stars de l’architecture qui concourent pour les projets des grandes marques de luxe, ou des musées, dans des mégapoles qui se livrent aussi à  une concurrence effrénée, de Bilbao à  Dubaï ou de Pékin à  New York. L’achat des produits de ces marques symboliques par les consommateurs vise à  satisfaire la volonté de consommer une valeur symbolique, dans le même esprit, les bâtiments spectaculaires relèvent de la nécessité de contribuer à  créer cette valeur. Malheureusement, si l’architecte ne crée pas des horizons qui dépassent la fonction de ces bâtiments iconiques, la relation entre l’homme et l’architecture s’appauvrit.
OMA, un bureau qui devenu lui-même une marque, bien que dans un sens différent de celui de ses contemporains, a appliqué cette réflexion au projet de construction d’un centre des arts performatifs à  Taipei. Ces nouvelles perspectives ont conduit à  la mise en oeuvre d’une stratégie qui vise à  intégrer l’architecture contemporaine dans le contexte culturel de notre époque.

Une inévitable polémique a suivi l’annonce du projet vainqueur

Dès le résultat du concours connu, deux camps se sont formés : d’une part les déçus, principalement des architectes, qui raillent l’aspect bon marché du projet et auraient préféré un bâtiment d’apparence plus “esthétique” à  l’image d’autres bâtiments de Rem Koolhaas et Ole Sheeren : les tours CCTV et TVCC à  Pékin ou l’immeuble Prada à  New York, tandis que d’autres, les ravis représentés par les artistes et les professionnels du spectacle, apprécient la performativité du complexe. Les plus virulents moquent le « nez de clown » posé sur une façade et estiment que dans le cadre d’un travail d’étudiant ce projet aurait été refusé. C’est avec un certaine ironie que Rem Koolhaas a classé ce projet comme un des travaux parmi les plus intéressants sur lesquels il ait travaillé pour des institutions artistiques.

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L’attrait des bâtiments industriels

C’est après avoir remarqué que les modèles du dispositif théâtral européen limitaient le théâtre, que le bureau OMA a travaillé sur la performativité du Taipei Performing Arts Center ayant bien sûr appris que la tendance du théâtre joué à Taiwan était de type expérimental. Il se démarque ainsi des architectes enferrés dans une conception conventionnelle du lieu de spectacle. L’équipe d’OMA a su ménager les caractères traditionnels et contemporains du théâtre pour qu’ils cohabitent » à  Taipei.

Rem Koolhaas s’est demandé « pourquoi les expositions les plus intéressantes sont-elles organisées à  l’extérieur des musées, dans des bâtiments anciennement industriels ? Pourquoi le théâtre le plus intéressant se déroule-t-il dans des halles abandonnées, au delà  des frontières de la scène traditionnelle ? Comment l’architecture peut-elle transcender ses mauvaises habitudes, son inclination à  limiter ses possibilités ?
Ces formes contemporaines, poursuit l’architecte, recouvrent des typologies conservatrices : la configuration des théâtres est basée sur des pratiques datant du XIXe (et particulièrement symboliques par exemple avec la disposition des balcons comme moyen de ségrégation sociale).
Bien que les éléments essentiels du théâtre reposent sur près de trois mille ans de pratique, il n’existe aucune excuse à  cette stagnation qui refuse l’expérimentation et ignore les innovations notables du XXe siècle. La technologie du théâtre se cache traditionnellement dans la tour de la scène, et la gamme hautement informatisée des effets qu’elle autorise est aussi étonnante que l’infrastructure nécessaire aux spectacles est toujours plus sophistiquée. Il est crucial de doter chaque théâtre de sa propre identité, mais cela semble du gaspillage que de ne pas concentrer l’installation de ces technologies dans une seule masse critique de théâtralité potentielle. »

vue intérieure

Une organisation fonctionnelle pour vivre une nouvelle expérience théâtrale

Tout en offrant à  chaque théâtre les moyens de répondre à  ses besoins de manière efficace avec la « super tour »,  les technologies et les espaces de performance peuvent être associés pour créer des possibilités théâtrales entièrement nouvelles grâce à  un système d’alignement et d’orientation. Formellement, le contraste entre le coeur spécifiquement technique et les scènes plus émotionnelles qui y sont adossées dans un rapport de dépendance mutuelle, signale un nouveau type d’organisation qui fonctionne comme une icône fraîche et intelligente.
A Taipei, Rem Koolhaas a centralisé la machinerie scénique dans un cube qui abrite également une sphère et deux parallélépipèdes où se répartissent les spectateurs. Ce dispositif permet aux trois salles de fonctionner de manière séparée ou bien combinée. L’ensemble est directement relié aux activités préexistantes sur le lieu : le cube du théâtre est posé sur un socle afin de préserver le marché de nuit et un passage public au travers du cube dévoile l’arrière de la scène qui, dans les théâtres conventionnels, est habituellement un lieu caché. Une intégration recherchée par l’architecte et appréciée par Mohsen Mostafavi, le président du jury : « l’aspect qui rend le projet intéressant est que l’architecte s’est confronté à  la dynamique du site sur lequel se trouve le plus grand marché de nuit de la capitale ainsi qu’une grande station de métro.» Ainsi, le projet d’OMA conçoit-il l’aspect de la localisation en proposant une structure partiellement transparente qui s’impose moins dans les activités locales.
Le réalisme altermoderne (2) de Rem Koolhaas a approfondi la dimension esthétique de l’architecture, la mettant en mesure de dialoguer avec une autre plateforme esthétique, pour offrir aux artistes une nouvelle boîte à  outils spatiale et démontrant ainsi la performativité de l’architecture elle-même. Une démarche qui ne se limite pas simplement à  travailler sur la théâtralité de l’apparence du bâtiment.

Yi-hua Wu et Jacques Magnol.

Illustrations : Office for Metropolitan Architecture (OMA)

Notes:

(1) OMA : L”Office for Metropolitan Architecture’ (OMA) est une association de partenaires d’envergure internationale qui pratique l’architecture contemporaine, l’urbanisme et l’analyse culturelle. Le bureau est engagé dans de nombreux projets en Europe, en Asie au Moyen Orient et en Amérique du Nord.
En Asie, OMA travaille sur son plus grand projet à  ce jour, le siège de 600²000 m2 de la Télévision centrale de Chine (CCTV) et le Centre culturel de la Télévision (TVCC) à  Pékin, la Tour Scotts et une zone résidentielle de grande ampleur, les deux à  Singapour, et une tour de grande hauteur à  Bangkok.
OMA est dirigé par six partenaires : Rem Koolhaas, Ole Scheeren, Ellen van Loon, Reinier de Graaf, Managing Partner, Victor van der Chijs et Shohei Shigematsu.

(2) Le terme Altermoderne est un mot nouveau, créé par Nicolas Bourriaud pour la Tate Triennale 2009. Il désigne un art produit dans le contexte actuel qui constitue une réaction contre la standardisation et la commercialisation. Cet art est caractérisé par les approches transfrontalières et interculturelles des artistes ; une nouvelle mobilité réelle et virtuelle ;  le surf sur différentes disciplines ; l’utilisation de la fiction comme expression de l’autonomie ; la préoccupation avec le développement durable et la célébration de la différence et de la singularité.
Le processus de régénération du modernisme pour satisfaire aux exigences du XXIème siècle peut être désigné par le terme altermoderne, un mouvement relié à  la créolisation des cultures et de la lutte pour l’économie mais aussi la possibilité de créer des singularités dans un monde sans cesse plus standardisé.

Mise à jour, juin 2012 : les travaux ont commencé et leur achèvement est prévu pour 2015, le budget est passé à près de 160 millions de francs).

Lire également sur geneveactive.ch : Rem Koolhaas veut re-inventer le musée : est-ce la fin des boîtes noires ou blanches?

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