L’Italie célèbre le premier manifeste artistique du XXe siècle

Marinetti

Filippo Tommaso Marinetti, “Irredentismo”, 1914. Inchiostro, pastello, collage su carta; 21,8×27,8 cm. Lugano, collection privée. Exposé au Palazzo Reale, Milan.

Filippo Tommaso Marinetti est italien mais son manifeste paraît en France, dans le Figaro, le 20 février 1909. Cent ans plus tard, la France et l’Italie rivalisent pour la commémoration du centenaire du Manifeste Futuriste. Pour les commissaires de l’exposition milanaise, le Manifeste aurait été publié dès le 5 février dans la Gazzetta dell’Emilia, l’honneur est sauf.

Son auteur, Filippo Tommaso Marinetti, millionnaire et poète, passionné par les signes de la modernité comme les voitures rapides, les machines et l’électricité, décide de changer le monde, sortir l’art des musées, démolir les bibliothèques, combattre le féminisme et en finir avec l’ordre établi.

« La révolution futuriste qui amènera les artistes au pouvoir ne promet pas le paradis terrestre. Elle ne pourra certes pas supprimer le tourment humain, qui est la force ascensionnelle de la race. Les artistes, infatigables aérateurs de ces souffrances fébriles, réussiront à  atténuer la douleur. Ils résoudront le problème du bien-être de la seule façon dont il peut être résolu, c’est-à -dire spirituellement. […] Grâce à  nous le temps viendra où la vie ne sera plus simplement une vie de pain et de sueur, ni une vie d’oisiveté, mais où la vie sera une vie-à“uvre d’art. »
Le mouvement de Marinetti, comme il se doit de tout mouvement d’avant-garde, prône la transgression dans tous les domaines artistiques et il crée ainsi, sur une période de trente ans des manifestes pour nombre de disciplines: “Manifeste de la Photographie Futuriste”, de la “Céramique Futuriste”, et d’autres interventions sur la peinture, la musique ou la littérature, la mode, les femmes. La politique a donc droit à  son “Manifeste du Parti Politique Futuriste” (en 1918) et même la gastronomie avec son dernier manifeste, celui de la “Cuisine Futuriste” (1931) dans lequel il milite pour le bannissement des pâtes du menu de ses compatriotes.

Goncgarova, cyclista

Natalya Goncharova, Ciclista, 1913. Olio su tela. Museo Statale Russo, Saint-Petersbourg. Scuderie del Quirinale, Rome.

Autour de Marinetti, les peintres Giacomo Balla, Umberto Boccioni, Carlo Carrà , Luigi Russolo et Gino Severini, proclament l’identité de l’art et de la vie par le biais de la notion de vitesse. Héritant de la philosophie de Bergson et de la théorie de la relativité d’Einstein selon lesquelles la stabilité est une illusion rétrograde, ils choisissent la vitesse comme moyen de percevoir et d’acquiescer au principe fondamental qui régit le monde moderne, le mouvement.

Sont ainsi glorifiées les usines et les inventions modernes, et tous les bruits qui en émergent. Ainsi, Luigi Russolo et Francisco Balilla Pratella, à  travers une théorisation de la notion de bruit, vont faire l’apologie du son, qui influencera les Dadaïstes et plus tard la musique contemporaine. Plus noire est la vénération pour les techniques au service de la guerre. Walter Benjamin cite ainsi un manifeste de 1935 sur la guerre d’Ethiopie, dont Marinetti proclame littéralement la beauté : « La guerre est belle, parce que, grâce au masque à  gaz, au terrifiant mégaphone, aux lance-flammes et aux petits chars d’assaut, elle fonde la souveraineté de l’homme sur la machine subjuguée. La guerre est belle, parce qu’elle réalise pour la première fois le rêve d’un homme au corps métallique. La guerre est belle, parce qu’elle enrichit un pré en fleur des orchidées flamboyantes que sont les mitrailleuses. »

Benedetta

Benedetta. Velocità  di motoscafo, 1919-1924. olio su tela; 70×110 cm. Roma, Galleria Comunale d’Arte Moderna e Contemporanea. © Comune di Roma, Galleria Comunale d’Arte Moderna e Contemporanea. Exposé au Palazzo Reale, Milan.

Durant trente ans de création, la multiplicité des champs d’intervention du futurisme et sa volonté déclarée de redessiner la réalité selon ses propres modèles révolutionnaires représente la spécificité la plus marquée du futurisme au sein des avant-gardes européennes du début du XXème siècle. Le mouvement est ensuite victime de son identification au fascisme, malgré la démission de Marinetti, en 1920, quand la formation de Mussolini raye de son programme le droit de grève, l’antimonarchisme et l’anticléricalisme.

Prezzolini, intellectuel nationaliste, confirme la rupture, en juillet 1923, dans Il Secolo un long et dense article intitulé « Fascismo e Futurismo », dont voici l’un des derniers paragraphes qui fait référence au mot librisme poétique futuriste : « Le Fascisme italien ne peut accepter le programme destructeur du Futurisme, et il doit même, dans sa logique italienne, restaurer les valeurs qui s’opposent au Futurisme. (…) Le Fascisme, s’il veut vraiment gagner sa bataille, doit désormais considérer qu’il a absorbé ce que le Futurisme pouvait avoir d’excitant, et réprimer tout ce qu’il contient encore de révolutionnaire, d’anticlassique, d’indiscipliné du point de vue de l’art. » (1)

Au début des années 70, une des retombées les plus agréables du Futurisme s’exerce dans la gastronomie avec l’avènement de la Nouvelle cuisine dont les principes sont directement hérités du Manifeste de la Cuisine Futuriste : rupture avec la tradition par des associations paradoxales, dont le sucré/salé qui revient très régulièrement (les délices de l’association banane/anchois), l’association de la viande et du poisson, ou du hors d’à“uvre et du dessert (Glace simultanée : crème de petits morceaux d’oignon cru mélangés et glacés).

Il s’agit de défier la tradition par la transgression des usages ordinaires, jouant sur la quantité, la privation et la miniaturisation. L’important étant d’éviter les pâtes : « Nous estimons avant tout nécessaire : l’abolition des pâtes, absurde religion gastronomique italienne. Aux Anglais conviennent peut-être le stock-fish, le roast-beef et la crème renversée, aux Hollandais, la viande cuite dans le fromage, aux Allemands la choucroute, le lard fumé et la saucisse ; mais aux Italiens les pâtes ne conviennent pas. Par exemple, elles contrastent avec la vivacité d’esprit et l’âme passionnée, généreuse, intuitive des Napolitains. S’ils furent des combattants héroïques, des artistes inspirés, des orateurs capables de remuer les foules, des avocats brillants, des agriculteurs obstinés, c’est en dépit des volumineux plats de pâtes quotidiens. Et c’est à  force d’en manger qu’ils deviennent sceptiques, ironiques et sentimentaux – caractéristiques qui souvent freinent leur enthousiasme. » (2)
Une situation que, selon Roland Barthes, les Français ne devraient pas craindre au moment de s’attaquer au bifteck national : “Le bifteck participe à  la même mythologie sanguine que le vin. C’est le coeur de la viande, c’est la viande à  l’état pur, et quiconque en prend, s’assimile la force taurine. De toute évidence, le prestige du bifteck tient à  sa quasi-crudité : le sang y est visible, naturel, dense, compact et sécable à  la fois ; on imagine bien l’ambroisie antique sous cette espèce de matière lourde qui diminue sous la dent de façon à  bien faire sentir dans el même temps sa force d’origine et sa plasticité à  s’épancher dans le sang même de l’homme. (…) De plus, c’est un bien français (…). A peine à  l’étranger, la nostalgie s’en déclare, le bifteck est ici paré d’une vertu d’élégance, car dans la complication apparente des cuisines exotiques, c’est une nourriture qui joint, pense-t-on, la succulence à  la simplicité. National, il suit la cote des valeurs patriotiques : il les renfloue en temps de guerre, il est la chair même du combattant français, le lien inaliénable qui ne peut  passer à  l’ennemi que par trahison.” (3)

La conception d’une nouvelle cuisine, dernier avatar du mouvement, perdure aujourd’hui dans l’interaction créée entre le goût et les autres sens. Auparavant les hommes se sont nourris comme “des fourmis, des rats ou des vaches, maintenant avec les Futuristes la première façon humaine de manger est née”.

Jacques Magnol

(1) Serge Milan, Le Futurisme et la question des valeurs, Noesis, N°11, Art et politique, 2007
(2) Tommaso Marinetti et Fillia, La Cuisine Futuriste, (1932) Paris, Métailié, 1982, p.44 (traduction française de Nathalie Heinich)
(3) Roland Barthes , Le bifteck et les frites, Mythologies , Seuil, coll. Points, 1951.

Les expositions en Italie

Futurismo – Avanguardia Avanguardie
Rome : Scuderie del Quirinale
http://www.scuderiequirinale.it/
Du 20 février au 24 mai. Inaugurée par le président de la République Italienne, le 20 février.
Une exposition qui présente les à“uvres futuristes de la première période historique, Le grand nu di Georges Braque, la Femme assise dans un fauteuil di Picasso; Costruzione orizzontale, Le forze di una strada, Sviluppo di una bottiglia nella spazi de Umberto Boccioni, I funerali dell’anarchico Galli, Nu descendant l’escalier di Marcel Duchamp.

FUTURISME 1909-2009 Vitesse + Art + Action
Milan : Palazzo Reale
http://www.futurismo.milano.it
Du 6 février au 7 juin 2009. L’exposition sera accompagnée tout au long de l’année 2009 par une série d’événements ayant trait au théâtre, au cinéma, à  la danse et à  la mode.

F.T. MARINETTI=FUTURISMO
Milan. Fondazione Stelline
http://www.stelline.it
Du 12 février au 7 juin.
Première grande exposition consacrée à  Filippo Marinetti.

Futurismo 100 – Illuminazioni. Avanguardie a confronto. Italia – Germania – Russia
Rovereto : Mart . Museo di arte moderna e contemporanea di Trento e Rovereto
http://www.mart.trento.it/
Du 17 janvier au 7 juin 2009.

FUTURISMO100 – Astrazioni
Venise: Musée Correr
http://www.museiciviciveneziani.it
Du 5 juin au 4 octobre 2009

Masterpieces of Futurism at The Peggy Guggenheim Collection
Venise: Collection Guggenheim.
http://www.guggenheim-venice.it/
Du 18 février au 31 décembre.

SIMULTANEITA’
Milan: Palazzo Reale
Du 15 octobre 2009 au 25 janvier 2010.

En Suisse
“Le dynamisme futuriste – Hommage à  Umberto Boccioni et Primo Conti’.

Lugano : Museo d’arte

http://www.mdam.ch/
L’exposition propose donc un double parcours: celui du grand peintre et sculpteur futuriste Umberto Boccioni (1882-1916) et celui de son élève et disciple, le dessinateur et enfant prodige Primo Conti (1900-1988). Du 15 février au 19 avril

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