Le verbe incarné de Peter Handke pour dire le poids d’un monde

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Photos Christophe Raynaud de Lage

Entre des baraques bleues de chantier, qui, retournées formeront la haute haie en pierre gravée d’arbres entourant un cimetière, le metteur en scène et comédien Stanislas Nordey crée à la Cour d’Honneur du Festival d’Avignon Par les villages de Peter Handke que l’on peut apprécier en tournée. Puissant, poétique et d’une grande acuité sociale.

Par les villages ou comment des ouvriers migrants pauvres assurent à vil prix le secteur de la construction et la prospérité de tout un système économique. Une pièce aux accents poétiques et de drame social qui peut fortement raccorder à l’histoire de certains villages helvétiques, du siècle dernier à aujourd’hui, dans le sillage du statut de saisonnier et de l’émigration urbaine. Sans oublier la dimension mercantile du tourisme et l’utralibéralisme triomphant ici fustigé.

Affres familiales et éclats de sensations

Par les Villages est un récit d’héritage, de donation entre vifs au sein d’une histoire de famille aux liens distendus. Boutiquière, Sophie (Emmanuelle Béart) est la sœur de Hans (Stanislas Nordey), manœuvre dans la construction et de Gregor (Laurent Sauvage), double de Peter Handke et intellectuel tourmenté parti à la ville y concrétiser une possible carrière d’écrivain. Il y a aussi l’opposition entre pays mercantile, celui de l’ère commerçante, industrieuse avec ses architectures génériques et son culte de la voiture qui mine les lieux et mémoires, une civilisation urbaine à laquelle Gregor participe et le supposé « pays réel », sanctuarisé dans le temps long, patrimonial des clochers et places villageoises. Sophie se fait le chantre de cette stabilité domotique, le foyer transfiguré par la lumière de l’indépendance.

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S’adressant à son frère auquel elle reproche son ingratitude, il faut voir Emmanuelle Béart, immobile, vibrante nus pieds dans le mistral (Ah, imaginaire de Manon des Sources, quand tu nous tiens), vêtue d’une élégante robe tunique de lin bleu réunissant à la fois la référence au denim du travail ouvrier et au style fashion de la boutique. La comédienne est posée devant une courte échelle figurant sa boutique, son rêve à elle. Sophie fait l’éloge passionné de la posture boutiquière façon espace cosy chill out. Un havre matriciel rapatriant la dimension du Home Sweet Home où l’on se sent accueilli, choyé par des êtres parfois tout juste sortis de l’enfance, se penchant sur vos incertaines demandes avec ce qu’il faut d’attention maternelle et de conseil visant à repeigner de manière distanciée, calme, un quotidien ou une demande chaotique.N’importe quelle commerçante de la rue aux échoppes trendy de la Cité des Papes pourrait ainsi afficher avec fierté le dit de Sophie : « Tu ne te souviens donc plus des instants où de la rue tu entrais dans un magasin comme si tu passais du chaud au froid, du bruit au silence, du mouillé au sec, de ton obscurité à toi à une lumière publique, du tremblement de ton instant privé à la paix des siècles, de la menace du néant à un espace sûr, de l’oppression muette aux formes apaisantes de la vente et de l’achat ? Est-ce que les cabines d’essayage n’étaient pas des endroits où tu pouvais te sentir entouré et où tu as reçu de toi une image nouvelle ? »

Et pourquoi ne pas apprécier cette ironie anti affairiste émanant de la bouche de Gregor à quelques paroles de l’entracte, donnant l’occasion à Laurent Sauvage de s’avancer lentement faisant de son doigt mouvement de moulinet appliqué à sa tempe que n’aurait pas renié Nick Cave, le dandy dégingandé de la ballade rock crépusculaire toujours sur le point d’exploser sous les mondes vénéneux. Entendre, trente ans avant Falk Richter, séparé par une pause entre chaque terminaison en «ouillis »,  le conduit sonore en chuintement d’égout de la ritournelle lancinante des affaires qui évoque aujourd’hui les bulles spéculatives, raids de traders, krachs, compromission des banques et des Etats sur le dos des contribuables, scandales des comptes de campagnes, commissions occultes et autres crises de subprimes. « Et partout au milieu le friselis, le crachouillis, le gribouillis, le frisouillis, le trifouillis, le barbouillis, le clipotis, le patouillis, le clapotis, le gargouillis, l’embrouillamini, le hachi des affaires, le gâchis des affaires, la gabegie des affaires, la malédiction des affaires. Je veux aller vers la justice ! »

Chez Gregor, la perception de l’espace n’est pas seulement le souvenir perdu d’un instant fusionnel avec le paysage, mais un moment d’intégration dans le sentiment d’une totalité du monde rêvé non marchand (Weltgefühl) – impossible à reconquérir. Il est en cela comme le double en échec de Sorger, le personnage principal dans Lent retour, une sorte d’être-forme : « Sa manière d’appréhender la silhouette terrestre, il s’y livrait sans fanatisme mais si intensément qu’il s’en détachait peu à peu lui-même, comme une forme autonome, c’était cela qui avait jusque-là sauvé son âme de la grande menace de l’informel seulement peuplé d’accès d’humeur ou d’états d’âme. »

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Envolée cosmique et paysagiste

Dans cette œuvre cosmique et ramuzienne, feuilletant l’héritage, la solitude, la marchandisation de tout, le langage appauvri, les travailleurs saisonniers et migrants formant un lumpenprolétariat oublié, le bétonnage des paysages ruraux et la figure de l’artiste, le dramaturge autrichien retourne nombre de codes et conventions théâtrales. Ne se déplaçant que pour de rares embrassades fraternelles, les personnages s’énoncent, livrent leur Weltanschauung par le filtre de longues coulées faussement monologiques qui ont la semblance de dialogues intérieurs avec soi, à l’image d’un théâtre mental ouvert sur le paysage tant géologique que physique. Mais un théâtre qui n’oublie pas en chemin le paysage, voire la sensation de « l’heure vraie ». On peut ainsi dresser une correspondance avec le naturalisme cosmique de Ramuz, associant au drame individuel la poussée confuse des éléments. L’art y vit de pensée et de sensualité mêlées.

Faisant le choix pertinent d’ourler le « poème dramatique » d’une guitare stratosphérique tenue par Olivier Mellano et que l’on croirait issue du groupe écossais Mogwai, Stanislas Nordey joue d’une temporalité performative étendue couronnée par le très beau monologue de trente-cinq minutes dit face public comme si le texte menaçait de disparaître à intervalles réguliers par Jeanne Balibar, mains dans les poches de son jeans – un choix de l’actrice. Elle est observée par son metteur en scène et aussi acteur planté au terme d’une diagonale. La didascalie indique qu’elle «  parle tranquillement, légèrement, et en même temps de manière insistante. La parole ne lui vient jamais facilement. » L’actrice est Nova, cette Pythie villageoise qui intime à son auditoire de comédiens sagement assis sur un banc de pierre à adhérer sans restriction à l’existence. Elle annonce l’accomplissement de l’art, son assomption en majesté. Telle une déesse consolatrice, elle met en avant une forme de culte païen de l’amour, de la nature et du travail. L’imaginaire sert ici de guide d’un endroit à l’autre en passant par les villages. Une manière de prôner une forme de sagesse déraisonnable transmuée par l’errance qui est consubstantielle à toute vie. Nova est bien le lien entre deux mondes, les vivants et les défunts. « Les morts sont la lumière complémentaire – ils vous transforment. Ne vous en faites pas d’être incapacité à leur adresser la parole : une syllabe suffit. Mais encore mieux, pensez à ceux qui ne sont pas encore nés, recroquevillés dans les ventres – transformez-vous », dit de sa voix en accordéon ou en mouvement de ressac, Jeanne Balibar.

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On retrouve au détour de Par les villages, l’intuition d’une véritable grammaire perceptive et spatiale présente dans la littérature de Handke développée dans son récit L’Histoire du crayon : « Espace, temps, milieu, forme : il était à la recherche des quatre ; et en quoi l’espace, le temps, le milieu, la forme sont-ils une seule et même chose ? – dans l’écriture, celle qui continue sans cesse (c’était elle le centre du monde, oui, la littérature est le royaume du centre : le royaume de la justice). » Comment habiter les lieux, une fois le choix fait de la plus haute des solitudes ? « Ne vous plaignez pas d’être seuls – soyez plus seuls encore », prône Nova.

Sensible, empreinte d’une incroyable force à dire un texte qui va chercher loin dans le corps, l’histoire et la sensation, la mise en jeu des comédiens porte à merveille la simple passion venue de l’adolescence chez Stanislas Nordey de faire entendre le grain des mots de l’un des plus grands écrivains de notre temps. Servi côté casting féminin par deux stars doucement hiératiques et travaillées d’une grande sobriété dans l’adresse, Emmanuelle Béart et Jeanne Balibar, la partition se confond avec un poème dramatique (c’est ainsi que Georges-Arthur Goldschmidt, le traducteur, présente la pièce) fleuve pendulant entre l’épique et l’intime.

« L’homme qui essaie devant la gare d’embrasser la femme pour prendre congé d’elle, et la femme qui a certainement été, il y a peu, sa maîtresse s’en défend avec raideur ; les mouvements qu’ils font, étrangement réguliers et concordants, semblent une nouvelle manière de danse, plus belle que toutes les “danses en usage”, plus vivantes et je vis pour ainsi dire une danse naître de nos histoires quotidiennes », écrit l’auteur dans Le Poids du monde, journal tissé de notations voulues anonymes se dévidant sur l’exacte limite où l’intimité peut se révéler dans l’universalité. Derrière le statisme apparent affectant la mise en corps et expression des comédiens, c’est bien cette danse dessinant une pneumatique du verbe, son origine musculaire respiratoire plongeant loin dans le corps qui s’affirme tout au long de Par les villages. En témoigne Stanislas Nordey que l’on jurerait par instants monter sur ressort dans cette recherche tendue de l’appui de la profération, de l’adresse forant dans tout le corps.

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Un auteur controversé

Peter Handke aime à interroger l’opinion dominante établie, quitte à être incompris, voire ostracisé. Monter dans la Cour d’Honneur Par les Villages (1981), d’un auteur considéré depuis comme « pro-serbe », suite notamment à la sortie de son roman Voyage hivernal vers le Danube (1996) et à ses propos controversés à l’enterrement de Milosevic (2006). L’écrivain autrichien déclare ainsi le 18 mars 2006 à Pozarevac, Serbie : « J’aurais souhaité ne pas être seul ici comme écrivain, mais à côté d’un autre écrivain, Harold Pinter. Lui, il aurait employé des mots forts. Moi, j’emploie des mots faibles. Mais le faible doit avoir sa place aujourd’hui. C’est un jour pas seulement pour des mots forts, mais aussi pour des mots faibles (ces premières phrases ont été prononcées en allemand, les suivantes en serbo-croate). Le monde, le soi-disant monde sait tout sur la Yougoslavie, la Serbie. Le monde, le soi-disant monde, sait tout sur Slobodan Milosevic. Le soi-disant monde connaît la vérité. C’est pour ça que le soi-disant monde est absent aujourd’hui, et pas seulement aujourd’hui, et pas seulement ici. Le soi-disant monde n’est pas le monde. Moi, je ne connais pas la vérité. Mais je regarde. J’écoute. Je ressens. Je me souviens. Je questionne. C’est pour ça que je suis aujourd’hui présent, près de la Yougoslavie, près de la Serbie, près de Slobodan Milosevic. » Pour mémoire, Milosevic a été accusé auprès du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, avant de décéder lors de la cinquième année de son procès.

Les déclarations de Handke lui valurent une interdiction à la Comédie française doublée d’une violente controverse façon bataille d’Hernani brassant parti-pris éthiques, déontologiques. Porter à la scène l’une de ses pièces dans la Cour d’Honneur n’est dès lors pas un acte anodin. Pas si loin du vif de la polémique, il permet de redécouvrir le théâtre du dramaturge réputé difficile et délicat, voire impossible à mettre en scène. Le prochain directeur du Festival d’Avignon dès le 1er septembre 2013, Olivier Py est l’auteur de la pièce Requiem pour Srebrenica, un document historique dramaturgisé et une tragédie relayée par un choeur de trois femmes. Dans un article en mai 2006, Il rapporte les propos de Peter Handke au magazine allemand Focus : « Non, Slobodan Milosevic n’était pas un dictateur. Non, Slobodan Milosevic n’a pas déclenché quatre guerres dans les Balkans. Non, Slobodan Milosevic ne peut être qualifié de bourreau de Belgrade. Non, Slobodan Milosevic n’était pas un apparatchik, ni un opportuniste. Non, Slobodan Milosevic n’était pas indubitablement coupable ». Olivier Py avait alors émis le vœu qu’aucune pièce de Handke ne puisse être montée jusqu’à la disparation de l’écrivain. De là à dire que le geste de Stanislas Nordey est une forme d’acte de foi en l’un des auteurs majuscules de la littérature mondiale.

 

Bertrand Tappolet

Par les villages de Peter Handke, mise en scène Stanislas Nordey. Photos du spectacle : Christian Raynaud de Lage. Création au Festival d’Avignon. Du 5 au 30 novembre 2013, Théâtre de la Colline. www.colline.fr. Paris. Tournée en France www.festival-avignon.com

 

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