Poids Plume ou la difficulté de grandir

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Poids Plume. Photos du spectacle : A. Piemme Aml.

Au Théâtre des Marionnettes de Genève, dans la famille « poids plume » chaque individu cherche sa place, éprouve le besoin de s’affirmer, dans toute sa différence, bouscule l’autre dans ses convictions. Mais la force du lien, quel qu’il soit, soutient et encourage chacun à affronter ses peurs et à devenir un individu singulier.

Echange avec Perrine Ledent, dramaturge, marionnettiste et comédienne. Elle est aussi l’une des rares femmes à travailler avec des faucons en Europe. L’artiste connaît parfaitement la vie des rapaces nocturnes et la fauconnerie, un art millénaire où il s’agit de devenir le complice d’un rapace qui va chasser pour vous.

Comment est né le spectacle Poids plume?

Perrine Ledent : L’idée de Poids plume est née d’une envie d’aborder, pour un public jeune, la fratrie, la difficulté de grandir au sein d’une famille en y mêlant un contexte animalier et plus spécifiquement la fauconnerie, les oiseaux, rapaces et nocturnes. Le défi a été de faire passer un univers familial à travers les animaux. Le choix s’est porté de réaliser le spectacle uniquement dans une famille de chouettes.
Loin d’être l’animal et singulièrement la chouette, le point de départ rejoint l’envie de raconter la problématique du refus de grandir et de se nourrir. Ce, dans la volonté d’aborder ces réalités pour les enfants. J’ai été longtemps désireuse de mettre ces expériences vitales en mots et en images. C’est la découverte de la fauconnerie et des rapaces, de leur mode de vie, de chasse et des difficultés qu’ils rencontraient dans nos cités urbaines qui m’a amenée à parler de cette problématique dans un univers sauvage, difficile et dangereux.
Même si les rapaces sont beaux, nobles, ils demeurent des animaux fragiles. Il ne leur viendrait pas à l’esprit d’arrêter de manger. C’est ici une thématique humaine. Les rapaces mangent, eux, tant qu’ils peuvent sachant qu’ils n’auront pas forcément à manger tous les jours. Par instinct, la chouette va donc emmagasiner un maximum de nourriture. Si par malheur, un rapace cesse de se nourrir, c’est qu’il est probablement très malade voire déjà aux portes de la mort.

Qu’est-ce qui a déterminé le choix des chouettes effraie, aussi appelé «Effraie des clochers» (« Tyto alba ») et popularisées par la saga Harry Potter avec la chouette blanche, Hedwige ?

J’ai découvert l’art de la fauconnerie il y a une dizaine d’années, par hasard, et je me suis mise à élever une chouette. Je l’ai élevée tout bébé, à cinq ou six semaines, en la nourrissant à la main.
J’ai beaucoup étudié l’aspect ornithologique et le rapport à l’homme. Cet univers m’est venu à l’esprit pour créer ce spectacle mais je n’ai pas réussi immédiatement à trouver la manière d’en parler le plus pertinemment. Au tout début, j’avais imaginé une petite fille qui nourrissait une chouette, mais cela ne fonctionnait pas. Et puis, soudain, l’idée d’une famille de chouettes s’est imposée.
Ce choix crée de la distance et pour une chouette, manger est une urgence puisque dans la nature, elle grandit vite et fonde un foyer. Quant à la chouette d’Harry Potter, elle passe le plus clair de son temps en cage dans la chambre de son maître, ce qui n’est pas réaliste. Les vraies chouettes ne font majoritairement pas de bons « animaux de compagnie », parce qu’elles ont besoin d’espace pour voler et chasser leur nourriture

Pourquoi avoir évoqué par Diane, l’aînée chouette chasseresse de la fratrie, la pratique répandue dans certaines campagnes jusqu’au milieu du siècle dernier de ces chouettes clouées sur les portes pour conjurer le mauvais sort ?

Cela est venu naturellement au début de la création du personnage de la grande sœur, Diane. Malgré son bagout, son caractère agressif, elle pâtit de cette difficulté de devoir se débrouiller toute seule. Chez les chouettes, à deux-trois mois d’âge, les parents mettent leurs enfants dehors. Ils devront alors se débrouiller seuls et ne seront plus nourris par les parents. L’un des moyens qu’a Diane d’affirmer son identité est de prouver à sa jeune sœur et son tout petit frère sa force et son caractère. Elle va ainsi amener cette histoire de coutume populaire dans le but de terroriser les deux autres. Il me semble intéressant notamment de remettre la mythologie en avant, pour interroger la fascination parfois sansraison entourant cet animal.

La pièce pose un huis clos et questionne le syndrome de Peter Pan habité par le refus de l’univers parental. Les «enfants chouettes» semblent laissés à eux-mêmes et les parents que l’on entend par leurs cris n’apparaissent jamais dans le refuge-nid sous les toits.
Il y a un choix éminemment pratique. N’étant que deux comédiennes, il n’a pas été loisible de mettre en avant les parents. Ces derniers gênaient d’ailleurs la pièce du point de vue de son rythme. De les voir n’apportait rien au plan dramaturgique selon nous.
De plus chez ces animaux, lorsque les enfants grandissent et commencent à avoir leurs plumes, ils se révèlent toujours plus voraces et agressifs vis-à-vis des parents qui leur apportent à manger. Cela devient ainsi quasi impossible pour les parents de rester à l’endroit même du nid sous peine de risquer leur vie ou de s’épuiser. Dès lors, ils vont continuer à s’occuper des petits tant que ces derniers ne sont pas « allongés », leurs plumes faites, prêts à s’envoler. Mais ils ne vont pas rester sur place. S’ils ne sont pas complètement présents dans ce qui se déroule sous les toits, au grenier, on les devine.

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Le comportement d’Alba qui doute, désoriente, tant elle est notamment coincée entre son frère tout petit et une sœur aînée sûre d’elle.

C’est en partie, selon moi, à Alba de faire le pas pour grandir avec ses propres armes qu’elle aura su se forger. Dans le refus de se nourrir, il y a une maladie, l’anorexie (ou un trouble alimentaire), qui peut toucher aujourd’hui aussi les enfants dès 7 ans. Elle n’est plus spécifique des adolescents et concernent les garçons comme les filles. Dans le personnage d’Alba il y a un côté peut être « mauvaise foi ». Soit en substance: « Je choisis de ne plus manger, mais ce n’est pas ma faute. » Si Alba est également celle qui ne mange pas, elle nourrit néanmoins l’autre, son petit frère Tyto qui ne sait ni voler, ni chercher sa nourriture lui-même. Et doit donc être aidé. Il y a dans la fable un jeu ludique avec la nourriture que favorise Tyto et dans lequel l’enfant peut se reconnaître.
Alba n’est d’ailleurs pas comprise par sa grande sœur qui lui propose simplement de l’aider à apprendre à voler. Par cette histoire, il y a la volonté de mettre en avant la force et le caractère précieux de la vie. Cette pièce explore aussi la difficulté pour un enfant notamment à exprimer un vécu intérieur, à parler de soi et de ses préoccupations, à échanger sur ses sentiments. Je pense que cette difficulté de communiquer peut se retrouver transposée dans le corps et sa transformation notamment dans un refus de grandir, d’évoluer.
Afin d’ouvrir l’échange et le débat après la représentation, nous avons souhaité dès la création, rencontrer les publics, enfants et adultes, à l’issue de chaque représentation pour notamment aider à mieux comprendre les inquiétudes et tendre à se libérer d’un sentiment d’impuissance. On peut réfléchir ensemble sur les mises en garde permanente contre l’obésité chez l’enfant. Mais aussi qu’un enfant qui se prive, compte les calories, souvent en cachette des parents et des médecins, cela existe.

Pourquoi insister sur cet entre-deux âges?

C’est une position intermédiaire entre un proche plus jeune et l’autre plus âgé et une situation que j’ai vécue au sein de ma famille. J’avais envie de parler de l’anorexie sans tomber dans la moralité et le cliché. C’est lié à un parcours personnel puisque dans ma famille nous l’avons vécu de façon « transgénérationnelle ». J’ai moi-même suivi un parcours pour m’en sortir.
Ce sujet est important et tabou parce qu’il est à la base de l’éducation et des relations familiales. Il s’agit aussi de la place au sein d’une fratrie dans un rapport qui peut être ou non établi entre frère(s) et sœur(s). Dans Poids plume, Diane va tester de nouvelles pratiques, telle la chasse, en exacerbant son agressivité et son côté dominateur.

Rapport à la marionnette et fin ouverte

Le rapport développé à la marionnette est accompagnateur du personnage, de l’ordre de l’empathie. Il faut ainsi arriver à insuffler son énergie à la marionnette et s’effacer derrière elle. Ce qui n’est pas toujours évident
La fin est donc laissée très ouverte donnant la possibilité à chaque enfant de trouver son propre chemin dans ce qu’il souhaite comprendre, qu’il puisse s’inventer sa réponse à lui pu une résolution. Ce qui me touche dans les séances? La présence de beaux silences, une remarquable qualité d’écoute. On sent le public pris dans la fable.
Il n’y a pas de solution d’emblée mais autant de solutions que de gens qui vivent cette problématique mais, par contre, nous voulions donner de l’espoir. Je pense que l’amour, qu’il soit filial ou amical, est une des clés de la guérison. Il y a en outre une attention intense et souvent fort silencieuse pendant la représentation. A l’issue du spectacle, les enfants posent souvent moins de questions sur la technique qu’au sujet de la manière dont ils peuvent aider Alba. »

Poids Plume
Une création de la compagnie Alula (BE).
Auteur : Perrine Ledent. Mise en scène : Muriel Clairembourg
Théâtre des Marionnettes de Genève. Dès 7 ans. 13 au 24 janvier 2016.
marionnettes.ch

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