Gabriel Alvarez: « Genève une ville théâtrale singulière »

De mon point de vue, le débat ainsi posé, occultait ce dont Genève et ses théâtres ont besoin : un projet artistique cohérent, qui aide à  penser comment la Nouvelle Comédie sera, et comment elle va interagir avec l’environnement culturel et théâtral genevois actuel ? Comment seront les synergies de ces lieux ? Sera-t-il un lieu ouvert à toutes les formes de spectacles vivants ?  (il faudrait donc s’imaginer un autre nom)  Ou deviendra–t-elle tout simplement un grand théâtre pour une certaine programmation théâtrale ? Quelle sera la complémentarité artistique par rapport aux autres théâtres et salles existantes ? Quelle sera la synergie économique entre tous ces lieux ? Etc. En usant des termes du vedettariat, du prestige,  ou pour être plus cru, en termes du marketing, le débat fait une impasse sur l’histoire du théâtre genevois, sur sa particularité et sa singularité.

Oui, nous pouvons regarder du côté de Lausanne et du ballet Béjart et nous questionner à  propos de son apport au développement de la danse à  Lausanne. Oui bien sûr, Béjart était une image de marque pour Lausanne. Mais avons-nous besoin à  Genève d’une « marque »  pour définir notre projet artistique et théâtral des prochaines années ?

Il ne faut pas perdre de vue qu’un théâtre avant de devenir une valeur marchande est un outil, un lieu où se génère du lien social, où s’épanouissent, s’enrichissent et se développent les facultés créatives des personnes, tant des artistes que du public.

Je crois que le projet artistique de la Nouvelle Comédie (comme son projet architectural) doit être réalisé à  plusieurs mains, faire appel à différentes sensibilités et être axé sur les arts du spectacle et non pas  seulement sur le théâtre.
 Je pense que nous avons besoin de l’élaboration d’un cahier des charges artistique très performant avant de choisir la sensibilité de la personne qui puisse le réaliser.

Pour moi un des buts de ces rencontres devrait être de déclencher un processus de réflexion et de proposition  sur le contenu artistique de cet espace. Même si ce projet est lointain il va nous obliger à poser les questions justes par rapport à notre situation actuelle et les changements possibles dans une perspective définie. Si nous ne le faisons pas aujourd’hui, je crains, qu’un jour, nous nous réveillions avec la gueule de bois, face à un milieu théâtral complètement polarisé et centralisé entre deux grands théâtres, la Nouvelle Comédie et le Nouveau théâtre de Carouge… et le reste sera de la terre brulée.

Un dernier élément qui me semble crucial d’aborder, de cerner et de disséquer (car il répond à cette idéologie néolibérale qui fait tant de vagues quand on parle du financement de la création artistique),  est  celui du « rayonnement ». En vogue il s’érige comme seul critère, ou au moins comme critère déterminant afin de définir les appuis financiers.
Quand on l’invoque, l’aveuglement est tel qu’il nous fait oublier la particularité d’autres démarches, celles qui concentrent leur énergie créative sur un travail de proximité ou de médiation culturelle auprès des écoles et autre type de population, ou dans la création et l’animation de lieux créatifs ou tout simplement dans la recherche et l’exploration d’un langage théâtral qui n’est pas au goût du marché théâtral actuel.

Quand on débat sur l’état de la création à  Genève, les sociologues, ou du moins ceux qui ont plongé leur regard sur sa situation nous disent qu’il ne faut pas parler de création mais de culture. Le problème est qu’ils oublient de définir de quelle culture ils parlent.

Actuellement les gens des arts du spectacle se retrouvent tenaillés par la culture du marché et du divertissement. Cela détermine à court et long terme, de manière directe ou indirecte, la politique culturelle et la manière dont les responsables administratifs de la création (directeurs de salles, programmateurs et autres.. et depuis quelque temps l’Etat de Genève et Pro Helvetia) perçoivent les besoins et les urgences de la création.

Nous savons très bien (nombres d’études ont été faites dans ce sens) que la culture du marché est aux aguets afin de redéfinir l’activité créative pour se l’approprier. Comment ?
En nouant une  relation entre  valeur économique et valeur esthétique.
L’objectif  de cette logique, ou mieux de ce système, est de créer des contraintes afin que les objets de la création deviennent avant tout des marchandises. Dans le cas où la création n’est pas vendue elle est considérée comme inutile, en excédant, prête a grossir les déchets de notre société et dans un futur proche disparaître de la circulation !
Cette manière d’agir (l’audimat) et de voir, détermine donc la valeur esthétique et même sociale de la création artistique. Elle définit ainsi les règles d’une compétition qui a comme seul but la recherche de la consécration artistique pour et par le marché.

Ces rencontres doivent donc ouvrir un débat franc et clair sur ce sujet, le « rayonnement ».

Pour finir je voudrais savoir plus clairement : Comment vont se développer les débats ? Comment l’information va-t-elle être traitée ? Quel est le rôle précis des personnes qui organisent les débats ? Sont-elles responsables de systématiser les diverses propositions et idées formulées ? Chaque rencontre gravitera autour de textes proposés ou sera-t-elle organisée de manière autonome par les personnes responsables ? L’Etat participera à ces rencontres ? Et si c’est le cas, quel rôle aura-t-il?

Au plaisir d’échanger avec vous tous,

Gabriel Alvarez, metteur en scène et co-directeur du théâtre du Galpon.

31 mai 2012.

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Publié dans Rencontres théâtrales, scènes
5 commentaires pour “Gabriel Alvarez: « Genève une ville théâtrale singulière »
  1. Merci Gabriel, on partage en tout et partout tes réflexions,on souhaite a toi et aux autres un bonne résistance culturel, Mario Barzaghi / Rosalba Genovese
    Teatro dell’Albero (Milano)

  2. Gilles Jobin dit :

    Je partage l’analyse de Gabriel Alvarez et bon nombre de ses inquiétudes particulièrement quand à la profondeur et la préparation des débats.

    Il est étonnant que l’on parle d’une Nouvelle Comédie en citant le chorégraphe Béjart plutôt que disons, le metteur en scène Langhoff… Particulièrement cocasse dans le cadre de rencontres « théâtrales » et au sujet d’un théâtre qui ne s’engage pas pour la danse…

    C’est surpenant de parler de Béjart comme étant une « pointure » alors que c’est un créateur aujourd’hui disparu depuis bientôt 5 ans et que le Ballet Béjart est désormais une cie de répertoire ayant régulièrement besoin de fonds pour combler ses pertes financières. Au moment ou les six compagnies chorégraphiques genevoises conventionnées se regroupent et annoncent des chiffres qui une fois mis en commun dépassent ceux des institutions de la danse qui nous entourent, Béjart mais aussi Ballet de Genève, aussi bien en nombre de création que de dates de tournées ou de pays visités, c’est cocasse.

    En 2012 on doit me semble-t-il se référer à l’avenir et non pas a un passé certes glorieux mais qui commença à décliner artistiquement précisément à partir de l’installation de cette compagnie à Lausanne… Il est donc peut être temps de penser à de nouveaux modèles pour la gouvernance des arts de la scène. Peut être tout simplement en commençant à organiser les rencontres des arts de la scène plutôt que celles du théâtre.

  3. Coordination des rencontres dit :

    En réponse à quelques questions

    Quels sont les objectifs des Rencontres?
    Les rencontres sont organisées selon un mode participatif, elles ne représentent pas un lieu de décision mais un lieu d’échange d’idées et de formulation de propositions. Le site lui-même est ouvert aux propositions les plus concrètes comme aux analyses générales ou aux réflexions théoriques. L’objectif est de pouvoir partager des réflexions sur le théâtre et la politique de soutien au théâtre.

    Comment vont se dérouler les débats ?
    Les rencontres se dérouleront en deux temps répartis entre les communications des orateurs invités et le dialogue avec les personnes présentes. Les invités seront connus pour leurs travaux dans le champ du thème spécifique, leur rôle sera de faire part de leurs recherches avant d’ouvrir le débat.

    Comment l’information va-t-elle être traitée ?
    Chacun est déjà libre d’intervenir sur le site en toute transparence et d’engager le dialogue avec les autres intervenant-e-s, qu’il s’agisse de commentaires ou d’articles développés. Le Conseiller administratif prendra connaissance des interventions et s’exprimera également régulièrement.

    Quel est le rôle précis des personnes qui organisent les débats ?
    Sous l’impulsion du Conseiller administratif en charge de la culture à la Ville de Genève et de sa volonté de mettre en débat la réalité et la politique du théâtre, l’équipe de coordination lui soumet des thèmes susceptibles de couvrir les différents aspects de la réalité du théâtre et de ses préoccupations. L’équipe propose également des intervenant-e-s à même d’enrichir le débat.

    Chaque rencontre gravitera autour de textes proposés ou sera-t-elle organisée de manière autonome par les personnes responsables ?
    Chaque rencontre traitera d’un thème spécifique, certaines interrogations sont déjà formulées sur les pages correspondantes du site qui ne demandent qu’à être enrichies librement sur le site; le débat lui-même se déroulera en fonction de ces propositions, des interventions des orateurs et des oratrices et du public.

    Quelles collectivités publiques participeront aux débats?
    L’Etat est associé aux Rencontres théâtrales et participera à certaines rencontres en tant qu’intervenant. Les Villes et les Communes de la région seront également invitées à participer.

    La coordination des Rencontres théâtrales
    Mathieu Menghini
    Natacha Jaquerod
    Jacques Magnol

    • Alvarez dit :

      Merci de vos reponses :

      Au sujet des invités, quand vous dites qu’ils seront choisis, car … « connus pour leurs travaux dans le champ du thème spécifique, leur rôle sera de faire part de leurs recherches avant d’ouvrir le débat »… le quid est là, car la théorie peut se comprendre et définir de manières diverses.

      Pour moi dans le domaine théâtral c’est toujours une théorie qui découle de la praxis, de l’expérimentation et du terrain.

      Je me répète, je crois que dans la diversité théâtrale Genevoise il commence à être temps que nous puissions connaître quels sont les pensées théâtrales et les projets artistiques des personnes qui gèrent, programment et font du théâtre ici. Si nous faisons l’impasse sur ça, nous aurons à la fin une nouvelle brochure, toute jolie, afin de nous résumer les interventions des gens que pour la plus part du temps méconnaissent la diversité théâtrale genevoise.

      Je crois que ces rencontres sont une opportunité unique pour qu’enfin nous sachions qui pensent les gens du théâtre, quel est leur point de vue artistique sur leur pratique dans le contexte actuel. Il temps que les discussions puissent dépasser les problèmes lies aux portes-monnaie et à la gouvernance (évidemment ils sont très importants et très mobilisateurs)… mais nous faisons du théâtre parceque nous avons une pensée théâtrale et artistique sur notre art et sur la place qu’il peut prendre dans notre société.

  4. Aude dit :

    Bonjour, en réaction à la newsletter, je trouverais intéressant de questionner des notions comme celles de ‘non-publics’ ou ‘publics potentiels’. Je pose ce problème car comme adepte des pratiques artistiques dans l’esapce public qui transcendent les disciplines artistiques nous voyons qu’en Suisse ce point est souvent éludé. Si le désir de sortir des pressions dues à l’emprise de l’économie de marché est fort, il faudrait trouver des notions-clés sur lesquelles s’appuyer. La notion des non-publics est une de ces notions que je trouve importante.
    On peut créer un théâtre ‘non-marchand’ qui se réserve à un public d’initiés et s’en satisfaire. Ce serait dommage.

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