Obscur, maltraité, sculptural ou perdu,

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« The Pyre » de Gisèle Vienne . Photos Herve Veronese Centre Pompidou. Sur la photo Anja Röttgerkamp.

 

Aller-retour

Anja Röttgerkamp fait preuve d’une déglingue stupéfiante, jouant du reverse ou cette manière singulière d’enclencher en boucle un micro mouvement en le menant vers l’avant et l’arrière, comme une vignette vidéo sur le net. Ou une sorte d’automate déréglé, proche des androïdes du film foudroyant de pessimisme Blade Runner de Ridley Scott, adapté du court roman de Philip K. Dick, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

La danseuse est complice de longue date du travail chorégraphique de Gisèle Vienne : I Apologize (2004), Une belle Enfant blonde / A Young Beautiful Blonde Girl (2006), Kindertotenlieder (2007), et Showroomdummies réécrit par Etienne Bideau-Rey et Gisèle Vienne en 2009. Née en 1969, elle milite, par seule présence scénique, pour la convocation de corps de quarantenaires et cinquantenaires d’exception dans la danse contemporaine où ils sont malheureusement par trop rares. Avec ses surfaces anatomiques musculairement plissées comme les interrogent Henri Michaux (La Vie dans les plis), elle est dotée d’une forte et intense expérience chorégraphique débutée du côté de Joëlle Bouvier et Régis Obadia en 1996. Maîtrisant à la perfection le déséquilibre subtilement accentué, signe d’un probable vertige de l’être, Anja Röttgerkamp fait partie de ces rares interprètes, telles la Belge Michèle Noiret, capables de rendre kinesthésiquement préhensible un lent écroulement intérieur. Ce sans paroles, pour étouffer dans le silence, tout en le contredisant longtemps par une magnifique tension, un sourire-cicatrice sans chair tout droit sorti de L’Homme qui rit de Victor Hugo si ce n’est du Joker de Batman version Heath Ledger (The Dark Night). Un à un, chaque membre de ce qui s’appelle encore un corps, échappe et abandonne l’interprète. D’où le sentiment d’assister à un anéantissement qui progresse en elle et l’absorbe. Elle parvient néanmoins, au fil de son ascèse corporelle menée par tableaux vivants, à unifier et ordonner l’indistinct qui se répand par vaguelettes et tremblements tout au long des muscles. Ne serait-ce pas là l’écho lointain d’un amour impossible pour le fils, où construction et destruction, exaltation et désolation vont de pair, où réalisation et perte de soi partagent le même lit ?

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En mimant sur scène maladroitement, comme en écho assourdi, les gestes et postures de la danseuse, l’enfant place des interrogations vertigineuses. Quels liens peut-on tisser entre l’enfantin et le mortel ? D’où vient une certaine familiarité de l’enfant avec l’animal ou le monstrueux ? Et l’on retrouve quelque chose de Marcel Proust écrivant dans Le Temps retrouvé : « Quand nous avons dépassé un certain âge, l’âme de l’enfant que nous fûmes et l’âme des morts dont nous sommes sortis viennent jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts, demandant à coopérer aux nouveaux sentiments que nous éprouvons et dans lesquels, effaçant leur ancienne effigie, nous les refondons en une création originale. »

Bertrand Tappolet

The Pyre, La Bâtie Festival de Genève, 4 et 5 septembre à 20h30 et en tournée notamment à Bonlieu Annecy le 26 novembre 2013. Rens. : www.g-v.fr et www.labatie.ch

 

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