Magali Mougel ou écrire au-delà des rôles appris et imposés

Guerrillères ordinaires au Poche/GVE Théâtre, Genève.

« Guerrières ordinaires ». Théâtre Le Poche Genève © Samuel Rubio.

Enseignante à l’Université de Strasbourg, à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre (ENSATT, Lyon) à l’Institut littéraire suisse-Haute école de Berne, Magali Mougel est auteure pour le théâtre. Edités par Espace 34, ses textes, Erwin Motor, dévotion calqué sur le principe du Quartett d’Heiner Müller inspiré par Les Liaisons dangereuses de Laclos et dont l’intrigue se déploie dans petite entreprise de sous-traitance automobile, et Suzy Stock, qui piste une voix de femme perdue, sorte de Médée dépouillé de ses oripeaux mythologiques ayant oublié son nouveau-née en plein cagnard dans sa poussette, ont été finalistes du Grand Prix de littérature dramatique en 2013 et 2014. Ses écrits ont été portés à la scène par les Français Philippe Delaigue, Michel Didym ou Eloi Recoing. Elle collabore avec de nombreuses compagnies et théâtres notamment par la commande d’écriture de pièces. Elle a imaginé entre autres Je ne veux plus pour Olivier Letellier (Théâtre du Phare) et Coeur d’acier pour Baptiste Guiton (Théâtre Exalté) et Elle pas princesse Lui pas héros pour Johanny Bert (CDN de Montluçon).

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Magali Mougel.

Pas de rôles stéréotypés

Pour cette dernière commande en écriture montée en janvier 2016 dans un spectacle itinérant destiné aux dès 7 ans par Johanny Bert, elle compose l’histoire de Elle et Lui qui vont se raconter chacun de leur côté en deux formes cortes de 25 minutes. Séparés en deux groupes, les spectateurs sont emmenés par un acteur d’un côté, une actrice de l’autre, dans deux espaces singuliers : une bibliothèque, une salle polyvalente, une école. Cela débute pour lui par : «J’aurais voulu être une fille» et pour elle par «mes parents rêvaient d’avoir un garçon». Il est question de rôles à jouer, de place à tenir quand on est un garçon ou une fille. A l’entracte, les groupes s’échangent et les spectateurs découvrent l’autre personnage.

Des récits en miroir qui s’assemblent comme un puzzle pour mieux interroger et déconstruire les archétypes, lieux communs et stéréotypes autour de l’identité. En postface de ce livre illustré par Anne-Sophie Tschiegg, Magali Mougel confie : «La façon dont je travaille, les histoires que je raconte, je les tiens de ceux qui m’ont initiée à ce jeu de transformation du monde et de détournement des objets du quotidien. Je les tiens de ceux qui m’on montré qu’on avait le droit d’être autre chose que ce que les autres voudraient qu’on soit.» Elle poursuit dans un entretien réalisé avec Maïa Bouteillet en décembre 2014 : «Quand on a six ans, on n’a pas toujours conscience de ce qui va être important ou non dans la façon dont on va se construire. On ne sait pas quel modèle on va choisir de garder pour se construire. Ce qui est certain, c’est que si l’on n’a accès qu’à un certain type de modèles sans avoir la possibilité de les remettre en question, on va se retrouver dans des vêtements qui ne sont pas forcément à notre taille.»

Les poèmes dramatiques qui forment le recueil Guerrières ordinaires (publié chez Espace 34 en 2013) montés en décembre 2015 au Poche de Genève par la metteure en scène et actuelle directrice du Théâtre Populaire Romand (La Chaux-de-Fonds) Anne Bisang, «donnent la parole à trois figures féminines symboliques et emblématiques d’une condition quotidienne d’oppression. A sa façon, chacune de ces femmes, en s’opposant à une logique normative, fait le choix d’une issue radicale», comme l’avance l’auteure.

Du côté de Monique Wittig

De la romancière et essayiste féministe Monique Wittig, qui dans La Pensée straight (1992) a développé l’idée assez renversante que la matrice du pouvoir ou de la domination est ce dispositif le plus consensuel au monde, l’hétérosexualité, Magali Mougel a retenu le mot «guerrière» que Wittig convoque pour l’un de ses romans, Les Guerrières. Ce dernier s’attache à la description d’une communauté féminine de chasseuses, possibles Amazones avec  un «élément de merveilleux» selon Wiitig. A en croire son auteure, «il s’agit d’un poème épique, que c’est un collage, qu’on ne peut pas lui attribuer de genre, en dehors du mouvement épique donné par le rythme, l’action, les caractères. Monique Wittig y développe une « écriture littéraire » qui se concentre dans le fait « de créer des intervalles, de trouer la phrase au niveau grammatical, de déstabiliser l’ordre convenu du discours… L’effet recherché est de souffle court, de rapidité, comme dans une bataille, comme quand des pieds nombreux frappent le sol. Le vocabulaire doit être concret, précis.»

Dans un texte écrit pour Le Cahier de salle du Poche, Magali Mougel voit dans Guerrières, «une sorte d’épopée d’une population de femmes qui ne se construisent pas en opposition aux codes masculins – il n’y en a pas dans cette communauté – mais qui s’établit au fur et à mesure en tant que telle. Wittig raconte la vie de cette communauté de femmes… comment elles se pensent dans la reproduction. C’est un roman très important dans les écritures féministes.» La dramaturge et écrivaine ajoute : «Ce que j’avais trouvé formidable en le lisant, c’était de réaliser que nous appartenons de fait à cette communauté de femmes, et qu’il ne s’agit pas de dire que nous nous construisons en opposition à, ou que nous devions récupérer des codes masculins pour penser notre propre question, mais que de fait nous sommes là, notre communauté s’organise de façon singulière, elle a sa propre politique, son propre fonctionnement, son propre vocabulaire, sans être forcément dans une lutte contre l’adversité. La lutte doit se faire dans un mouvement endogène : comment s’auto-engendrer, comment se pérenniser.»

Guerrillères ordinaires au Poche/GVE Théâtre, Genève.

Photo du  spectacle « Guerrières ordinaires », poèmes dramatiques de Magali Mougel. Photo Samuel Rubio. Sur la photo Rebecca Balestra.

Entretien avec Magali Mougel

«Ecrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours», préconise la romancière anglaise Virginia Woolf (Une Chambre à soi). A quels désirs d’écriture ont répondu les poèmes dramatiques regroupés dans Guerrières ordinaires ?

Magali Mougel : Ces textes ont été conçus en trois temporalités distinctes. Afin d’associer un récit Léda, le sourire en bannière autour d’une hôtesse d’accueil qui ne répond plus aux canons esthétiques qui ont valeur de dogmes à l’emploi, je me suis souvenue avoir écrit Lilith on the Beach dans une forme initialement plus polyphonique que monologique, notamment avec des dramatis personae très affirmées au fil de certains passages. J’ai eu le désir de ramener ce matériau dramaturgique à un espace de parole échappant à tout procès qui est la voix d’une femme à travers l’infanticide qu’elle commet.

Cette question de l’infanticide ne voit guère une véritable interrogation du soi-disant statut de «la meurtrière». Ce, à la notable exception du texte de Marguerite Duras publié dans Libération, le 17 juillet 1985, soulignant «la culpabilité criminelle» de Christine Villemin (qui fut innocentée) dans l’affaire Gregory où l’écrivaine se fait medium pour entrevoir la «vérité d’un crime». L’écrivaine semble légitimer et «excuser» en quelque sorte l’infanticide présumé de Christine Villemin entre autres par une oppression millénaire exercée sur la femme.

Devenue, Lilith à l’estuaire du Han, la fable tire son humus d’un fait divers, l’affaire Véronique Courjault qui se déroula au cœur du quartier français de Seorae en Corée du Sud. L’estuaire du Han, lui, est un lieu de fuite de Nord-Coréens vers la Corée du Sud et un endroit de tension militaire entre les deux Etats.

Ces deux poèmes dramatiques sont complétés par un autre, La dernière battue, où une jeune femme avoue son premier amour lesbien et la disparation du fait même d’aimer sous l’oppression paternelle. Ces figures féminines s’inscrivent dans un grand cycle constitué par des guerrières ordinaires, dont je poursuis l’écriture notamment à travers destins de femmes issus tant de la Bible que de la tragédie grecque.

Dans « Trois Guinées », la romancière anglaise Virginia Woolf parle de l’enferment de la femme entre deux «maux», le système patriarcal, d’une part, et le monde professionnel, sa politique de concurrence, ses jalousies, sa passivité, de l’autre. Qu’est-ce qui résonne du constat de l’écrivaine anglaise dans vos poèmes dramatiques ?

Ce propos est superbe ! Je suis presque jalouse de n’avoir pas eu l’idée de le citer. Il est vraiment au cœur de cette question aporétique : Comment parvenir à s’en sortir ? Les paroles de Woolf sont d’une contemporanéité terrible. La façon dont ce constat résonne avec les «Guerrières», c’est qu’elles ne s’en sortent pas. Et pourtant, elles inventent et se réinventent par le simple fait qu’elles réussissent à faire récit d’elles, à s’en sortir.

Si elles n’inventent rien d’autre que leur propre chute, il y a une dimension proprement sublime, tant une réparation symbolique est réalisée. Prenons La dernière battue. La protagoniste parle de ce qui devrait rester de l’ordre du tabou et pourtant, elle le met sur le devant de la scène dans un espace qui pourrait être celui de la confession.

Dans le choix de mise en jeu et scène de la comédienne à la création au Poche, c’est une adresse qui est faite de manière très intime au spectateur. Les deux autres héroïnes réparent, elles, le réel comme elles le peuvent. Une réparation symbolique n’est sans doute pas suffisante pour faire avancer les choses. Néanmoins ces personnages sauvent leur peau en ayant cette capacité à se dire que les choses peuvent encore aller, mais à leur façon.

Guerrillères ordinaires au Poche/GVE Théâtre, Genève.

Photo du  spectacle « Guerrières ordinaires », poèmes dramatiques de Magali Mougel. Photo Samuel Rubio. Sur la photo Jeanne De Mont.

 

Qu’avez-vous retenu du Scum Manifesto de Valérie Solanas essayiste féministe américaine et de sa personnalité, que vous mentionnez dans un article réalisé pour un Cahier de salle du Poche ?

En décembre dernier, sur le chemin du retour depuis Genève dans mes montagnes vosgiennes, j’écoutais la seule radio audible, RTL. Lors d’une fort mauvaise émission, des invités avaient bien de la peine à trouver le nom de cette femme qui avait tiré sur Andy Warhol, Valérie Solanas. Ce qui m’amusait beaucoup. De nombreuses notices et versions affirment qu’elle a tiré sur Warhol, simplement parce qu’il n’a pas voulu lire son manuscrit, Up Your AssDans ton cul»), mettant en scène une prostituée mendiante haïssant les hommes.

ll est tellement plus confortable de résumer les choses ainsi. Ce qui accompagne le destin de Valérie Solanas, c’est cette manière de minorer les actes de rébellion de toute femme. Ainsi, il existerait toujours une circonstance permettant d’atténuer l’engagement dans le geste qui était, par exemple, celui de Solanas. Il y a toujours quelque chose qui fait que l’on ne les prend pas au sérieux, à l’image du Scum Manifesto, ouvrage qui me fait profondément rire. Ce, car il y a aussi tout cet humour noir qui est aussi celui que les hommes portent sur les femmes.

Dans le sillage possible du Scum Manifesto, mais surtout de réalités dramatiques où les femmes sont les sujettes de meurtres et violences et de l’imposition de toute une culture anxiogène faite de menaces et de soumission, il faut, à vous suivre, que «la peur change de camp», notamment par vos textes qui entretiennent un rapport fort à la mort.

Cette question de faire changer la peur de camp ne peut procéder que par l’intimidation. Parfois, l’on aimerait croire que les choses se révèlent encore possibles en termes d’échanges, de dialogues et qu’elles peuvent évoluer en s’asseyant autour d’une table. Une posture que peuvent revendiquer notamment certains philosophes comme Gilles Deleuze.

Mais, à un moment donné, le changement des mentalités et comportements entre autres ne peut plus passer par le compromis, voire la compromission. C’est-à-dire qu’il faut être dans un rapport insurrectionnel et prendre d’assaut la ville et l’espace public. On sait bien qu’il n’y a aucune Révolution qui s’est déroulée dans l’espace d’une cuisine. Donc une Révolution ne se fait pas avec un couteau de poche pliable Opinel. Tant que ces questionnements n’auront pas été mis sur la place public, et le théâtre à cette vocation, alors les choses auront tendance à rester un peu voire franchement en arrière.

Il est vrai que l’acte de Valérie Solanas est proprement extraordinaire. Soit cette force d’aller faire la peau à celui qui représente absolument tout ce que la société de consommation peut figurer. Pour le coup, voici un acte symbolique d’une force extraordinaire. Si l’on tend à reconsidérer l’histoire de l’art contemporain par le prisme de l’acte de Solanas, un certain nombre d’actes performatifs s’en trouveraient réenvisagés. A mon sens, c’est un des gestes transgressifs les plus forts qui ouvre des perspectives dans la manière dont aujourd’hui les femmes formulent un discours qui n’est plus à l’espace du balbutiement. Même si on les considère encore comme des «hystériques», ce qui est une autre histoire.

Vous appréciez l’approche et l’univers de la romancière et théoricienne française féministe, Monique Wittig, qui a notablement influencé une partie du mouvement féministe sur le dépassement des théories du genre. Qu’est-ce qui vous rattache encore à des ouvrages de Wittig, tels « Les Guerrières », « La Pensée straight », et « Le Corps lesbien » ?

Au-delà du Corps lesbien, c’est toute l’œuvre de Monique Wittig qui m’intéresse, ce trajet éminemment complexe qu’elle invente sur la question de «Qu’est-ce qu’un espace du féminin ?». Et le rapport au masculin allant jusqu’à interroger cet espace de l’entre-deux nommé «androgyne». Elle part de cet endroit de scission entre corps féminin et corps masculin, entre matriarcat et patriarcat.

Plus le temps passe, plus cette épreuve du réel s’effectue dans une philosophie qui est loin d’être coupée de la concrétude de nos vies. Il s’agit bien d’un espace d’écriture qui permet de nous penser comme des êtres de poésie. C’est une écriture que je convoque pour me penser dans mon geste d’artiste. Mais aussi dans ma façon d’aimer et de regarder l’Autre.

Ce que j’aime chez Monique Wittig est le fait de partir d’une position radicale entre femme et homme comme apriori devrait être posé dans toute pensée féministe. Au fil de son écriture, on se rend compte que l’on est au-delà de la question de la compromission entre genres. Il existe ainsi de fait une communauté de femmes n’ayant nul besoin de se revendiquer dans une opposition à autrui pour avancer. A mon sens, notre système cartésien n’est pas conçu pour penser sans principe d’oppositions.

Wittig développe, elle, l’idée d’un espace quasi endogène qui est en capacité d’avancer de soi. Il a une puissance poétique de réinvention de soi proprement prodigieuse. L’immersion en son œuvre nous amène à penser autrement le monde. A son contact, il est possible de régénérer chacun des endroits de son vocabulaire, lexique et syntaxe. Le problème de mes «Guerrières» est qu’elles n’ont précisément pas encore lu Monique Wittig.

Guerrillères ordinaires au Poche/GVE Théâtre, Genève.

« Guerrières ordinaires ». Théâtre Le Poche Genève © Samuel Rubio.

La romancière française Alina Reyes, dont l’œuvre est marquée par le questionnement du corps envisagé comme acte politique, écrit du personnage biblique de Lilith : «Lilith donne et prend, dans le refus de cette immémoriale et réciproque mutilation, dans le mépris des rapports de forces en tout genre qui tant obsèdent les humains.» Comment abordez-vous cette intertextualité avec des figures mythologiques ou de la Bible dans Lilith à l’Estuaire du Han ?

Ce qui m’intéresse dans cette manière de convoquer des figures délaissées soit de la mythologie ou de l’Ancien Testament, c’est le fait de charger, sans qu’on le sache, une réalité. Le simple fait de déplacer la nomination avec «Lilith» nous réinscrit dans une filiation. Que nous sommes des êtres historiques traversés par l’Histoire.

Cela rappelle aussi que dans chaque fait divers, se déploie un reflet de notre société et notre propre tragédie collective. Il y a une gêne autour de cette notion de «fait divers», tant le 20e siècle a fait beaucoup de tort à l’espace du fait divers où se joue quelque chose d’important. Réinvestir le fait divers qui n’aurait de place que dans les tribunaux ou les journaux à sensation, permet de réouvrir un espace de parole qui, de fait, peut être mythologique. Mais cette figure féminine, nous pouvons la rencontrer.

Je suis passionnée par l’écriture de Sénèque qui dans se plus grandes tragédies laisse la place à une parole singulière aux femmes pour exprimer l’endroit de perdition de l’individu face à la société. A mes yeux, c’est là un endroit de poésie passionnant. C’est une question que je me suis toujours posée : Comment nommer celui qui va prendre la parole ? Appeler une figure Lilith, c’est amener à la prendre au sérieux. Cela fait partie d’une topographie dans laquelle il est agréable de se réinscrire. Car si nous commençons à être amnésique sur ces figures qui nous traversent et nous construisent, c’est la porte ouverte sur la barbarie.

Vous imaginez une buanderie comme lieu à la fois matrice et géhenne pour l’héroïne de « Lilith à l’Estuaire du Han » ?

C’est autour de cet espace qui échappe dérivé de l’affaire Valérie Courjault, mère de famille ayant tué ses trois enfants nouveau-nés, qu’il m’a fallu travailler. Ce qui m’intéressait était de trouver et arpenter l’espace de la fuite de Lilith. Cette pièce avait aussi la possibilité d’être aveugle et pour le coup d’enfermer tous les secrets souhaités. Et à partit de l’instant où l’on tente de mettre le secret au jour, de le percer, la tragédie peut débuter.

Espace de terreur, la buanderie est aussi l’endroit de construction, de reconnaissance où l’on peut avoir le sentiment d’être à soi, être pleinement responsable de son propre corps. Ce dernier n’y est pas soumis à des injonctions extérieures qui sont soit de l’ordre de critères de beauté ou médicaux notamment. C’est le lieu de la naissance qui génère un fantasme mortifère sur ce qui peut l’entourer, un espace où l’om peut fuiter, courir en avant. Un espace de fuite d’où précisément rien ne doit fuiter. Dans son monologue, elle dit : «Ultime endroit que je veux pour moi. Ultime endroit dans lequel je pourrai me lover toute entière avec mes petits princes tout contre moi. Je voudrais seulement dormir dans le bonheur de la mort.»
Je suis passionnée par l’idée d’une recherche d’une absolue liberté. Et les figures qui composent Guerrières ordinaires, notamment Lilith, reconduisent cette tentative de trouver un espace qui ne soit pas de compromission et où elles pourraient être pleinement être ce qu’elles sembleraient être. Cet essai se heurte à une société qui n’est pas en capacité à accueillir ce mouvement. Donc, nul autre possible que la fuite en avant. Et pour Lilith la mise à mort de ses deux enfants qui n’a rien de triste mais un geste radical qui dit la volonté d’échappée, de quitter le monde tel qu’il est, de sortir en choisissant l’espace de sa mort dans une société qui fait de l’allongement de la vie un de ses horizons.

La mise au monde est aussi une mise à mort, à en suivre le personnage biblique de Lilith.

Assurément. Femme libre née bien avant l’Ève soumise, Lilith est la première épouse d’Adam, celle qui refuse la loi adamique. Dans la Bible, Lilith devient dévoreuse d’enfants. Ne serait-ce que pour stopper cette maudite création qui l’a rejetée. Dans le poème dramatique Lilith à l’Estuaire du Han, elle parle à son époux «gros, chauve et alcoolique».

Cette figure s’inscrit dans un cycle d’écriture consacré aux personnages féminins délaissés de l’Ancien Testament, dont Dinah, fille du Patriarche Jacob et de Léa dans la Genèse, qui pose la question du viol originel et, partant, de l’histoire de l’humanité. Ces figures bibliques sont à un endroit de passions et d’affaires politiques qui viennent remettre en question une pensée moraliste sur laquelle beaucoup souhaiterait demeurer confiné. Elles agitent, perturbent quelque chose de notre façon d’être au monde.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Lire également : « Guerrières » au quotidien : l’écriture compréhensive et insurrectionnelle de Magali Mougel

Guerrières ordinaires est représenté en alternance avec Paysage intérieur brut de Marie Dilasse, mise en scène Barbara Schlittler, Louise Augustine de Nadège Reveillon monté par Isis Fahmay et Au bord de Claudine Galea monté par Michèle Pralong. Au Poche/GVE, Genève. Jusqu’au 7 février. Rens. : www.poche—gve.ch. Guerrières ordinaires de Magali Mougel a été publié aux Editions Espaces 34 en 2013.

Dans le cadre de SLOOP/2, POCHE/GVE s’interroge : où est la place des femmes au théâtre, où trouver leurs écritures, quels rôles leur sont laissés dans, autour et sur le plateau et comment sont les femmes écrites par des femmes aujourd’hui ? Vendredi 29 et samedi 30 janvier 2016 avec notamment les auteures Magali Mougel, Marie Dilasser, Nadège Reveillon et Claudine Galea. Rens. : www. www.poche—gve.ch

Publié dans littérature, théâtre
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