Les Überriches s’émeuvent de la progression de la pauvreté


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Salon artgenève 2015. Photo Jacques Magnol.

Les Überriches s’émeuvent de la progression de la pauvreté, mais ce n’est pas par empathie pour les moins fortunés.

« L’ère dorée » 2.0

Ce début du XXIe siècle est « marqué par une création accélérée de richesses similaire à l’âge d’or de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle, lorsqu’aux États-Unis et en Europe l’esprit d’entreprise a lancé la première vague d’innovation de l’histoire moderne ». Cette analyse de Josef Stadler, un des responsables de la division d‘UBS chargé des « ultra-riches », est à rapprocher de l’étude annuelle sur le marché du luxe 2015 réalisée par Bain & Company : « Avec plus de 330 millions de consommateurs dans le monde, l’industrie du luxe affiche une croissance vigoureuse en dépit d’une croissance mondiale modérée. La demande de produits de luxe absolu continue de porter le marché qui a triplé en volume au cours des vingt dernières années, atteignant 223 milliards d’euros en 2014. Le secteur montres et joaillerie représente 11% de ce marché. »

En 2015, le classement Forbes a ajouté 290 milliardaires aux 1536 de l’année précédente. Les milliardaires européens sont les plus riches de la planète avec une fortune moyenne de 5,7 milliards de dollars, selon l’étude « Billionaires » d’UBS et de PricewaterhouseCoopers, publiée en mai 2015, qui a analysé les données de 1300 milliardaires couvrant 75% de la fortune mondiale des milliardaires.

C’est en Afrique et en Asie que la progression du patrimoine des ménages sera la plus importante, le nombre de millionnaires devrait ainsi quasiment doubler (+93% ) en cinq ans pour atteindre 279.000 personnes, et croître de 68% en Asie, ce qui représenterait presqu’un million de millionnaires supplémentaires. La liste du nombre de milliardaires dans le monde établie chaque année par le magazine chinois Hurun (Hurun Global Rich List) note l’entrée de l’Inde dans le top 3 avec 97 milliardaires vivant en son sein en 2015, soit 27 de plus qu’en 2014, la faisant passer devant la Russie et le Royaume-Uni. Dans le futur, c’est l’Asie qui comptera le plus de milliardaires.

Les études publiées ces derniers mois par les grandes banques helvétiques font état de cette progression de la concentration des richesses et le monde devrait compter 18 millions de millionnaires supplémentaires en 2019.

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artgenève 2013. photo J.M.

Quand les hyper-riches s’inquiètent de l’accroissement des inégalités

Face à un tel consensus, seul un magnat de cette industrie pouvait prononcer un avis différent. Tandis que l’horlogerie haut-de-gamme redoute la concurrence des montres connectées américaines ou asiatiques, d’importants personnages de l’industrie du luxe craignent un autre danger. Ainsi, lors du Financial Times Business of Luxury Summit, qui s’est tenu à Monaco en juin 2015, Johann Rupert, président de la Compagnie Financière Richemont basée en Suisse (Cartier, Piaget, Van Cleef & Arpels, Vacheron Constantin, IWC, entre autres) a souligné que « le danger le plus important pour l’industrie du luxe et l’industrie en général est le chômage structurel provoqué par les robots, l’intelligence artificielle et la nouvelle ère technologique. L’évolution des technologies créera une sous-classe massive d’exclus et des inégalités grandissantes qui ne pourront que générer la jalousie et la haine. La progression du chômage structurel associée à la nouvelle abondance dont bénéficieront les gagnants accélèreront les inégalités qui provoqueront des troubles sociaux et des sentiments de haine vis à vis des nantis. Ces derniers deviendront la cible des exclus et c’est ce qui m’empêche de dormir la nuit car les gens qui ont de l’argent ne voudront plus le montrer. C’est un danger bien plus important que la concurrence de montres connectées ou d’autres technologies. Apple peut vendre une tonne de montres connectées, cela ne remplacera pas les produits de nos marques qui sont gardés durant des générations».

D’autres hyper-riches s’inquiètent également de la prise de conscience croissante par les classes les moins privilégiées du détournement des richesses par une proportion infime de la population que le régime économique actuel autorise.

La chaîne de télévision américaine CNBC relève que nombre de milliardaires ont averti des conséquences de cette progression des inégalités dans un système qui permet à une « minuscule élite de s’approprier la plus grande part des gains enregistrés sur les plans du revenu et de la richesse ». Paul Tudor Jones, milliardaire et fondateur du fonds d’investissement américain Tudor, interrogé par la même chaîne, prédit que « le fossé entre le 1 pourcent et le reste de la population ne peut persister et ne persistera pas. Le changement se produit généralement par une révolution, une augmentation des taxes ou la guerre. Je ne souhaite aucune de ces possibilités. Le capitalisme s’est transformé récemment pour se concentrer sur les gains à court terme, les profits et les cours boursiers. C’est comme si nous avions éliminé toute trace d’humanité de nos compagnies pour les réduire à des séries de chiffres. De plus hauts profits n’augmentent pas le bien-être de la société, ils exacerbent seulement les inégalités de revenu et ce n’est pas une bonne chose ». Il est cependant raisonnable de penser que la prise de conscience de M. Tudor Jones ait été aidée par des militants du mouvement Hedge Clippers qui avaient précédemment manifesté devant son domicile pour lui reprocher de « détruire les emplois, d’esquiver les impôts, de privatiser l’enseignement et d’empêcher toute hausse du salaire minimum ».

La diffusion massive sur les réseaux sociaux des revendications de mouvements tels Occupy Wall Street, Hedge Clippers, Global Ultra Luxury Faction, Occupy Museums, les Indignés, a révélé l’ampleur du soutien moral dont bénéficient ces initiatives. Une perte de 40 à 45% des emplois est attendue en Europe et aux États-Unis dans les quinze prochaines années et ces constats alarmistes ne sont pas l’œuvre de syndicats ou de mouvements de gauche mais de milliardaires à la tête des plus grandes entreprises, notamment du luxe, ainsi ceux précédemment cités. Les motivations de ces derniers ne relèvent toutefois pas des seules préoccupations humanistes, l’enjeu en est la survie de leurs entreprises : si les gens qui ont de l’argent ne veulent plus le montrer, qui achètera les produits de luxe ?

Jacques Magnol. 3 août 2015.

Publié dans société