À corps et à cru

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Dans LB25 (putes), Nelly Arcan et Grisélidis Réal, écrivaines et courtisanes croisent leurs récits avec ceux des anonymes de la prostitution au quotidien et de l’esclavage sexuel, pour approcher le corps prostitué.

Entretien avec Valérie Brancq, comédienne

Bertrand Tappolet: Quel a été votre désir de départ ?

Valérie Brancq : Souhaitant réaliser une création sur la prostitution en général, j’ai d’abord consulté une vaste littérature, dont Le Livre noir de la prostitution. Mais ce sont les écrits de Grisélidis Réal et Nelly Arcan qui m’ont convaincue. Le montage est le fruit d’extraits qui nous semblaient, avec le metteur en scène Olivier Tchang-Tchong, les plus pertinents et nous touchaient particulièrement. Olivier a écrit quelques textes de liens, dont celui du début, notamment pour la mise en abyme de la prostituée jouée par la comédienne et qui peut renvoyer de manière intrigante à l’exercice de sa propre profession. Cette parole a ainsi été mise en forme afin d’insuffler un sens dramaturgique à l’ensemble.

Qu’avez-vous retenu de Grisélidis Réal et Nelly Arcan ?

Comme je l’ai écrit, les mots de Grisélidis Réal et Nelly Arcan « sont comme elles, “ils crèvent, ahanent, crachent, étouffent, rugissent”. Et ça empeste la vie ! Et ça sent bon la mort ! Entre révolte, tendresse et dégout, elles vomissent leur putasserie et moi, comédienne, je vous la ressers en totale indécence, désireuse que vous les entendiez. C’est comme un doigt géant lancé à la face de l’humanité et de son hypocrisie, un doigt géant sur lequel les putes danseraient, les heureuses, les malheureuses, les fières, les honteuses, les libres, les exploitées, les vivantes et les assassinées. »

L’écriture de Grisélidis Réal, elle, a une dimension simple, vraie, parfois trash. Au cœur de ses lettres, se love quelque chose d’authentique, brut, monstrueux parfois, qui est proprement jouissif. Cette femme que j’ai rencontrée était très touchante, si pleine de vie, de hargne et de révolte mêlées.

La pièce tend, par instants, un miroir culpabilisant à l’homme sur le fait qu’il exigerait d’une travailleuse du sexe ce qu’il n’oserait demander à une compagne. Mais aussi à la femme, en mettant en relief son esclavage domestique sexué conjugal et sa supposée incapacité à s’occuper sexuellement de manière idoine de son partenaire.

« Etudiez donc un peu l’anatomie de vos maris  et la vôtre surtout » est en substance une partition due à Grisélidis Réal s’adressant exclusivement aux femmes qui devaient aussi être interpellées dans le spectacle. Si la création parle de prostitution, nombre de spectateurs reconnaissent qu’il interroge, parfois de manière malaisante et provocatrice, leur propre sexualité, le rapport aux hommes et au corps, ou le lien de l’homme à la femme.

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Et pour Nelly Arcan ?

Si le type de prostitution et le parcours sont éminemment différents de Grisélidis Réal, j’ai été très touchée par sa très belle écriture privilégiant la virgule sur le point. Il s’y lit une vraie réflexion qui va loin sur la manière qu’elle a d’envisager la prostitution et le regard qu’elle peut porter sur les hommes et les pères. On entend ici des choses peu communes que l’on n’entend pas habituellement. Et une intelligence dans la mise en forme. Si ce que dit Grisélidis Réal est relativement attendu, sans être de l’ordre du cliché, chez Nelly Arcan, c’est l’inattendu, l’inouï qui dominent. Sont retenus, le passage sur les pères, les petites filles et le texte évoquant « Michael le chien », ici transformé.

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Parlez-nous des évocations du chien ou de la chienne ?

Au-delà de la chanson des Stooges chantée par Iggy Pop qui connaît deux autres versions dans la pièce, celles des  Sex Pistols et d’Emilie Simon, les mots « chienne », « chien » reviennent souvent sous la plume de Nelly Arcan. Représentant un corps féminin dénudé, culotte baissée sur les cuisses, à quatre pattes et prolongé par une gueule canine féroce, façon pitbull de salon, l’affiche se devait de percuter parmi les quelques 1200 spectacles qui se jouent et a été créée pour le Festival Avignon off.

Tout cela est du théâtre. D’où l’envie de faire apparaître Michael sous forme d’image projetée, et de flouter le noir et blanc du cliché pris comme à la sauvette ou en filature. Dans Putain de Nelly Arcan, c’est un client qui est dans une relation sadomasochiste et demande à souffrir intensément. Sur scène, il s’agit d’un moment troublant qui me voit nue, avancer en rampant vers le public, grondant et aboyant.

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A l’orée de la pièce, vous êtes dans une position d’observatrice en attente.

Le désir de la mise en scène était de me voir à l’origine au départ le plus simplement possible, très ordinaire, telle une copine, une sœur. Etre dans le rapport de regarder les gens, les observer et d’être contemplée sans tension ni désir.

Il y a une manière quasi anthropométrique de présenter une pin-up prostituée juchée sur son tabouret, de face, dos, profil, une sorte d’image par image du corps prostitué qui simule ou non le plaisir.

C’est le travail de la création de ne pas tout induire des textes, et d’en sortir. Être acteur, c’est être une voix mais aussi un corps. Dans le travail préparatoire, Il fallait de la chair bien réelle pour le metteur en scène. A le suivre, il était indécent de prendre ces écrits, ces vécus singuliers. Il fallait donc être à la scène au moins aussi indécent voire davantage que dans les témoignages de Nelly Arcan et Grisélidis Réal.

Mon parcours de comédienne m’a d’ailleurs permis de mettre en avant la corporéité, notamment avec David Noir. Ce comédien, performer, auteur et metteur en scène aborde la nudité collective, le sexe pour jouer, la soumission à l’ordre établi et l’enfance primitive. Il met en exergue le corps dans sa nudité, embrayeur d’imaginaire au cœur de son écriture, mais interroge aussi sa place intrigante et sa charge émotionnelle.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Lire l’article de Bertrand Tappolet : À bout de corps.

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Publié dans littérature, société, théâtre
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