Les plaisirs purs et indéfiniment renouvelés de la nature

 

“Le Nant d’Arpenas”, Louis-Albert-Guillain Bacher d’Albe (1761 – 1818). Cabinet d’arts graphiques, MAH, photo: A. Longchamp

À l’occasion du 300e anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, le Musée Rath propose un voyage à travers les paysages gravés et dessinés de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Cette exposition invite à la promenade, entre rêverie, réflexion et découverte.

Christian Rümelin, le commissaire de l’exposition, s’est “emparé de Rousseau” pour mettre en lumière les liens entre la pensée du philosophe et la production paysagiste de son époque. A la fin du XVIIIe siècle et le tourisme national commence  à se développer et les artistes rivalisent de visions paradisiaques de la nature. Le commissaire rappelle que vers 1750 que le paysage naturel a commencé à être considéré comme beau et source de sentiments romantiques, les “portraits” d’arbres et de rochers deviennent l’objet de l’attention alors que ce n’était pas encore possible en peinture en 1780. Ce n’est que plus tard, que la découverte du paysage, et la joie que l’on peut en retirer, est devenue digne de représentation dans la peinture.

“Vache dans les roseaux”, Carl Wilhelm Kolbe (1759 – 1835), Cabinet d’arts graphiques, MAH, Genève.

L’amour de Rousseau pour la nature est en harmonie avec ses idées philosophiqes. Il étouffe dans l’atmosphère corrompue des villes; il cherche la paix des champs, des forêts des montagnes. Il y goûte des plaisirs purs, indéfiniment renouvelés: “Je me levais avec le soleil et j’étais heureux; je me promenais et j’étais heureux; je parcourais les bois, les coteaux, j’errais dans les vallées… et le bonheur me suivait partout.”

“Vue de Genève et ses environs”. Avant 1796. Carl Ludwig Hackert (1740 – 1796), BNS, Cabinet des Estampes, Berne.

L’une des manifestations les plus spectaculaires de ce mouvement est la naissance, en Suisse, d’une véritable « industrie de vues pittoresques » qui consacre les « petits maîtres suisses ». Mais cette tendance se développe aussi très largement en Europe.

“Vue du pont de fer près de Coalbrookdale”. 1788. Francis Chesham d’après Georges Robertson (1748 – 1788). Coll. Nicholas Stogdon.

Si le XVIIIe siècle s’intéresse à la réalité du paysage, les œuvres qui le représentent n’en sont pas réalistes pour autant. Idylliques, les campagnes sont peuplées de paysans simples et heureux tels que les chante Rousseau. Ponctuées de fabriques proto-industrielles, elles glorifient le progrès. Mais rien n’est innocent dans ces images : elles sont au service d’une vision du monde, d’une idée.

Rousseau jouit en artiste des spectacles que la nature offre à ses regards. Il s’émeut d’assister à son éveil, parfois il recherche les sites tourmentés: “Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, (…) des précipices à mes côtés qui me fasent bien peur”; mais il goûte aussi une beauté moins farouche.

Supposez les impressions réunies de ce que je viens de vous décrire, et vous aurez quelque idée de la situation délicieuse où je me trouvais. Imaginez la variété, la grandeur, la beauté de mille étonnants spectacles ; le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux, des oiseaux étranges, des plantes bizarres et inconnues, d’observer en quelque sorte une autre nature, et de se trouver dans un nouveau monde […] le spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel qui ravit l’esprit et les sens ; on oublie tout, on s’oublie soi-même, on ne sait plus où l’on est.
J’aurais passé tout le tems de mon voyage dans le seul enchantement du paysage […] (sic). » Julie ou la Nouvelle Héloïse, (1761) lettre XXIII de Saint-Preux à Julie.

Grâce à la magie d’un beau paysage, “on oublie tout, on s’oublie soi-même, on ne sait plus où l’on est” (J.-J. R).

Jacques Magnol

Enchangement du paysage. Au temps de Jean-Jacques Rousseau.
Musée Rath, Genève. 28 juin au 16 septembre 2012.

L’exposition

L’exposition propose une promenade thématique inspirée des quatre types de paysages ou éléments naturels. Elle réunit quelque 320 œuvres sur papier, estampes, dessins et volumes. Au gré de son envie, le visiteur parcourt la campagne (Au jardin de la campagne), la montagne (Cimes sublimes), des zones aquatiques (Au fil de l’eau) et des points de vue aériens aux atmosphères changeantes (Ethers et atmosphères). Par un jeu de miroir entre les cimaises périphériques et centrales, chacune de ces sections met en regard des œuvres suisses et des œuvres européennes. Les deux cabinets du rez-de-chaussée et la partie médiane du sous-sol du Rath éclairent l’inspiration italienne des artistes (Rêves d’Italie) et les techniques de création et de diffusion (Méthodes et fragments ; Dans l’atelier du graveur).

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