Poupée de glace

scène

« Eternelle Idole » Gisèle Vienne. Photo Marc Coudrais.

« Eternelle Idole » signé par la chorégraphe Gisèle Vienne ouvre sur une interrogation du corps sportif au coeur d’un lieu habituellement sanctuaire de la ferveur populaire, la patinoire. Cette exploration du corps sportif, l’artiste l’a ramifiée avec sa dernière création en date « This is how you will disappear« . Entretien avec Gisèle Vienne.

Une poupée humaine fascinante et virtuose

A travers une réalité à  la fois vivace et hyperréaliste, fantastique et disloquée par la brume, se dessine un dépeçage au scalpel de l’imaginaire tourmenté et manipulateur d’un entraîneur (Jonathan Capdevielle). Un authentique montreur de corps « marionnettisés » se pliant aux exigences forcenées d’un formatage à  visée performative de tous les instants. Une poupée humaine, venant ici de la gymnastique artistique  (« This is how you will disappear« ), là  du patinage artistique de compétition (« Eternelle Idole« ). L’évocation de la jeunesse et de l’innocence, qui fait les grandes oeuvres, y est à  la fois fascinante et virtuose. Elle rappelle par instants le trouble éprouvé au détour de « Petite soeur, mon amour » de la romancière Joyce Carol Oates, ou l’histoire d’une poupée sur glace, athlète enfant surdouée, instrumentalisée par ses proches et sur-médicamentée pour l’empêcher de craquer.

 Bertrand Tappolet: Comment envisagez-vous ce corps sportif dans une esthétique du paysage et de la disparition ?

Gisèle Vienne : Sont mis en scène, d’une part, nombre de fantômes par des présences purement désincarnées. Et d’autre part des humains en forme de poupées de taille réelle. Qui peuvent traverser la même désincarnation que les fantômes translucides créés par la lumière.

La jeune fille et patineuse évoque de manière éminemment sensible une image que notre perception oscillante par le jeu des éclairages et de la brume travaille entre l’icône, le signe et la présence. Il m’importe de représenter une forme d’archétype de l’adolescente, une lolita que j’ai pu mettre en scène. Elle a un costume d’astronaute proche du « cost play » nippon, cette manière de revêtir les habits de figures manga  font que les filles qui s’y adonnent sont considérées comme des personnages en 2D et demi, soit un régime de représentation entre la bidimensionnalité et la 3D.

Je souhaitais explorer les motivations physiques d’athlètes de hauts niveaux et apprendre le vocabulaire sportif dans la pratique. Il y a des questions esthétiques. Comme s’interroger sur ce qu’est la beauté liée, en l’occurrence, à  la perfection, l’harmonie, la prouesse technique. Mais aussi la manière ont l’on peut sculpter son corps, le résultat plastique de ce type d’activités. Il y a aussi la recherche de la beauté liée à  la ruine à  la fois physique, psychologique et au paysage pouvant devenir chaotique.

B. T. : Qu’en est-il du rapport avec le traditionnel patinage artistique en compétition

G. V. : Le vocabulaire gestuel du patinage artistique, ses accélérations, enchaînements de sauts, pirouettes, arabesques et spirales est ici détourné. La manière dont l’on articule le mouvement est fort éloignée des programmes libres ou imposés sur glace. Le rapport au temps est singulier dans cette chorégraphie, tant l’intérêt s’est cristallisé sur la mise en exergue de distorsions temporelles. Aussi au plan des présences, se déploient celles des écolières ou des hockeyeurs qui brassent plusieurs temporalités, à  l’entrainement, en procession, à  la représentation.

Le choix s’est porté sur une patineuse, Aurore Ponomarenko, recélant d’indéniables qualités chorégraphiques, ce qui est fort rare en patinage artistique d’où l’enseignement chorégraphique est souvent absent. Son rapport au létal, au danger participe de la fascination du public pour ce geste athlétique. Au cours de sa carrière, Aurore Ponomarenko a connu la souffrance due à  des lames de patins se fichant dans son dos ainsi que de multiples autres blessures.

B. T. :Le paysage hyperréaliste devient progressivement abstrait, un paysage mental. Comment avez-vous travaillé la scénographie ?

G. V. : Nous partons d’un lieu préexistant, réel, la patinoire, tout en jouant sur une manière de brouiller une logique de la perception liée habituellement à  la performance, l’affrontement ritualisé lors de matchs de hockey. Dans cette perspective – inédite dans mon travail – il s’agit de retoucher quelque chose d’existant et d’en perturber la réception sans le rendre méconnaissable.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

« Eternelle idole« . Chorégraphie Gisèle VienneFestival Antigel, Me 9 et Je 10 février 2011 à  20h
Patinoire de Meyrin / Genève. Rens. : www.antigel.ch

– Voir également sur GenèveActive.com: Gisèle Vienne interroge la notion de représentation entre réalité et fantasme. Interview. 27 septembre 2008.

 

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Publié dans danse, scènes
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