Sami Kanaan: Missions pour les théâtres genevois, mission impossible ?

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A la veille de la deuxième séance des Rencontres théâtrales, Sami Kanaan, magistrat en charge de la culture et du sport de la Ville de Genève, pose la question du sens de l’intervention politique dans le domaine culturel.

Chacun-e connaît la rengaine genevoise qui consiste à se plaindre d’une absence de politique culturelle dans le domaine du théâtre, comme dans les autres domaines d’ailleurs. L’impression d’une diversité spontanée, parfois redondante ou embrouillée, peut nous saisir lorsque l’on commence à faire un état des lieux du paysage théâtral à Genève. Est-ce à dire que les magistrats successifs n’ont pas fait leur travail ? Que les partis politiques du parlement n’ont pas tenté une réflexion, voire des actions, dans ce domaine ?

Certes, les débats entre Rousseau et d’Alembert ont montré que l’art de la représentation fait débat chez nous… mais ces polémiques sont-elles encore aujourd’hui responsables de notre difficulté à réfléchir au théâtre et à une politique du théâtre ?

On pourrait se contenter d’affirmer que cette absence de volonté des collectivités publiques est bien une forme de politique culturelle, ouverte à la diversité, soutenant les bonnes initiatives issues des acteurs culturels, des privés et qui évite la politique reposant sur le fait du prince. Cette pratique genevoise est par ailleurs confirmée dans la future loi cantonale pour la culture qui affirme en son article 3 alinéas 2 que l’initiative culturelle appartient en priorité lieu aux particuliers et aux privés.

En me plongeant dans l’histoire de la politique culturelle genevoise, j’ai constaté que l’initiative privée est effectivement au cœur de l’offre artistique et cela est particulièrement vrai dans le domaine du théâtre. Les théâtres comme La Comédie, le Poche, les Marionnettes, Am Stram Gram, l’Orangerie, le Loup, le Galpon ou la Parfumerie, le théâtre de l’Usine, Pitoëff, le Casino théâtre ou la salle de l’ADC sont issus d’une volonté privée ou associative pour être peu à peu soutenus voire reprises par la Ville de Genève. Il me semble que seuls Saint Gervais, tout d’abord conçu pour le département de l’action sociale, et plus proche de nous le théâtre du Grütli sont le fruit d’une vision politique. Cette réalité est aussi valable dans d’autres domaines, comme par exemple le Victoria Hall, le BFM ou le MAMCO.

Si leur naissance est due aux volontés des privés ou des associations, il est également important de signaler que leur gouvernance actuelle, comme leur budget, sont complexes et dépendent presque toujours de plusieurs partenaires, de conseils de fondation externes, d’associations indépendantes, etc. Afin de permettre une clarification, les collectivités publiques ont créé un outil, la convention de subventionnement, mise en place il y a une quinzaine d’années par la Ville de Genève. La convention permet de mettre les partenaires autour de la table et de discuter ensemble, du rôle de l’institution, de son cadre budgétaire, de son organisation et de son évolution. A la fin de la période de la convention une évaluation est faite conjointement.

Les conventions sont un bon outil de partenariat, mais je crois qu’elles ne suffisent pas à faire une politique du théâtre. Ces dernières années, des préoccupations concernant le développement durable, la médiation, l’accès et la formation sont apparues dans les conventions. Mais il manque une réflexion globale sur les missions des différents théâtres et institutions.

Les Rencontres théâtrales sont l’occasion de développer une réflexion générale du théâtre aujourd’hui dans notre région. Il manque une grande institution régionale certes ! Quels seront ses liens avec les plus petites institutions, comment travailler ensemble, peut-on encore organiser les théâtres selon des genres : le théâtre « populaire », le théâtre de « recherche », le théâtre « local », le théâtre « transdisciplinaire », le théâtre « texto-centré » ou doit-on imaginer des scènes ouvertes, pluridisciplinaires et attendre des directions d’institution qu’elles fassent évoluer leur théâtre ?

J’ai constaté que les compagnies et les metteuses et metteurs en scène créent aujourd’hui aussi bien au Loup qu’à la Comédie, à Saint Gervais que sous chapiteau. Il n’y a plus vraiment de hiérarchie institutionnelle, même si évidemment les budgets de création ne sont pas les mêmes… Comment prendre en compte ces changements dans les pratiques ?

Je propose de renforcer l’autonomie des théâtres, par exemple en transférant une partie des fonds de la ligne théâtre aux institutions. Mais cela ne peut se faire que si les institutions jouent le jeu notamment vis-à-vis de la profession régionale, des auteur-e-s, des compagnies et des comédiens et comédiennes suisses romands, ainsi que de la nécessaire diversité des formes d’expression et de style. Et cela doit se faire en concertation avec les autres villes de Suisse romande, processus qui est d’ailleurs déjà initié.

Je souhaite favoriser les reprises et permettre aux bons spectacles d’être vus plus longtemps, de revenir régulièrement. Plusieurs expériences ces deux dernières années montrent que le public est au rendez-vous, que ce soit par exemple pour l’Alakran, Spirale, Acrylique, Rossel, Alias, Jobin, Ziegler, Porras ou Le Loup. Le statut des reprises dans notre politique d’aide à la création doit être discuté avec les milieux professionnels pendant les Rencontres.

Il serait intéressant d’évaluer le rôle des institutions par rapport aux compagnies. Des expériences de résidence dans plusieurs théâtres démontrent l’intérêt de cette pratique. Les résidences de compagnie dans les théâtres doivent être favorisées. Saint Gervais par exemple  fait un travail exceptionnel avec les compagnies et on voit les résultats concrets !

En collaboration avec les autres villes romandes, je souhaite revoir les soutiens aux tournées et inscription géographique de nos soutiens. Les artistes romands bougent, travaillent à Genève, à Lausanne, à Vevey ou ailleurs. Nous avons créé les conventions régionales, comment peut-on encore mieux développer la décentralisation ou les co-productions  en partenariat avec les institutions théâtrales ? Quels rôles doivent jouer les institutions dans le rayonnement des artistes ?

On le voit, beaucoup d’actions peuvent et doivent être entreprises pour mieux accompagner la scène théâtrale genevoise et régionale. Ces actions doivent faire l’objet de discussions et d’une adhésion aussi bien des partenaires institutionnels que des artistes car tous ont leur mot à dire pour rendre possible une politique théâtrale !

Sami Kanaan

 

Lire également les commentaires sur la page de présentation de la rencontre : Missions des théâtres « publics »

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Publié dans politique culturelle, Rencontres théâtrales
32 commentaires pour “Sami Kanaan: Missions pour les théâtres genevois, mission impossible ?
  1. Gómez Mata, Oscar dit :

    Monsieur le Magistrat,
    Tout d’abord, je veux saluer votre initiative et le travail de toute l’équipe qui organise ces rencontres.

    J’ai relu votre texte posté avant le débat et distribué à l’entrée de la salle.
    J’ai pensé à vous et je vous revois l’autre soir lors du débat, en train de vous féliciter de la diversité et de la santé du théâtre à Genève. Je pense à moi-même et je me félicite de la chance que j’ai de vous écrire depuis le sixième étage de Saint-Gervais, une des plus belles salles de répétition de cette ville. Je suis heureux de travailler dans ce théâtre et je me dis que j’ai de la chance, beaucoup de chance, et je suis d’accord avec vous, on est des chanceux, la vie est belle et sans doute elle fait bien les choses. Je suis d’accord avec vous, tout va bien, et comme dirait un taoïste « tout est bien » (je dis ça sans aucune ironie).

    Je dois quand même vous avouer que je suis sorti de ce débat avec une drôle de sensation, c’était comme s’il y avait quelque chose qui manquait. J’ai eu l’impression mardi soir qu’on évitait de parler des certaines questions ou qu’on en parlait mais sans entrer dans les détails. Qu’on évitait certaines polémiques…

    « Tout doit être dit », c’est marqué sur le site de Genèveactive.
    C’est une belle provocation.
    Oui, je crois qu’il faut tout dire, qu’il faut le faire, même si, aïe !, rien que d’y penser, ça me fait mal !
    J’essayerai donc de parler d’une chose qui me tient à cœur, une seule chose, pour ne pas prendre ni trop de place, ni trop de temps.

    J’ai l’impression, Mr. Kanaan, que vous essayez d’éviter la discussion sur un théâtre, une salle, un espace qui aurait comme mission les arts contemporains de la scène.
    La question n’est pas pour moi de savoir si les artistes qui travaillons dans cette tranche du territoire théâtral et qui, pour certains, sommes reconnus régionalement, nationalement et internationalement, sommes programmés dans d’autres théâtres locaux ; la question est de savoir pourquoi Genève est incapable de se doter d’un lieu dont la mission serait les pratiques scéniques contemporaines. Je dis ça en laissant derrière moi la polémique liée au Grütli et en respectant le travail que font d’autres théâtres pour le contemporain, mais pour qui cet objectif n’est pas la priorité.

    Je ne veux pas entrer non plus dans la polémique à mon sens stérile de savoir qui est ou pas contemporain ou plus contemporain. Chacun est libre de se nommer comme il veut.

    J’ai cru comprendre que vous proposez surtout un jeu des questions (vous aviez cité Ostermeier pour souligner cette idée, n’est-ce pas ?).

    Voici ici mes questions, que je trouve simples :

    1/ comme citoyen de cette ville et spectateur de théâtres, danses et performances diverses, je me demande:

    Pourquoi Genève n’a pas l’équivalent de l’ Arsenic de Lausanne?
    Je vous propose un exercice :
    Essayez d’observer le panorama des théâtres genevois sans entrer dans des considérations idéologiques.
    Voyez-vous les différences entre les institutions genevoises dont vous vous occupez et ce théâtre lausannois?
    Voyez-vous où il peut y avoir de la ressemblance dans le territoire genevois qui est sous votre responsabilité?
    Il s’agit juste d’essayer d’imaginer sans mettre des étiquettes.
    Si je fais l’exercice moi-même, la première question revient, mais cette fois-ci fortement amplifiée :
    POURQUOI GENÈVE N’A PAS L’ÉQUIVALENT DE L’ARSENIC DE LAUSANNE ?

    Et c’est à ce moment-là, Monsieur Kanaan, même si vous vous félicitez de la santé et de la diversité du théâtre genevois, même si monsieur Menghini salue la surprise du premier spectacle de la saison du Grütli, même si je travaille heureux au 6ème de Saint-Gervais, là, monsieur le Magistrat, là, je me dis qu’on n’a pas de chance. Je me dis ensuite que vous et votre département, vous avez du boulot à faire sur cette partie de la vie théâtrale, parce que j’ai l’impression que dans la parcelle théâtrale dont je parle, Lausanne reste nettement plus attrayante que Genève. Et ceci, je peux vous le dire parce que je travaille comme intervenant à la Haute école de théâtre, à La Manufacture, et que je vois que la plupart des jeunes formés à l’école restent à Lausanne, et c’est normal. Et moi ça m’énerve, parce qu’ils sont pleins d’idées et de talent, et que j’aimerais bien qu’ils puissent trouver les mêmes cadres attrayants dans cette ville où je paie mes impôts, où je suis citoyen et spectateur.
    J’habite à Genève et j’aime cette ville, avec tout mon respect Monsieur le Magistrat, je me sentais obligé de vous dire tout ça.

    2/ La dernière question, je la pose comme professionnel de ce que j’appelle « la création scénique contemporaine », elle est vraiment très simple :

    Quand est-ce que vous allez nous prendre au sérieux ?

    Pour finir, après les questions et pour continuer à alimenter le débat, j’aimerais vous raconter une histoire de Brecht.
    Vous avez cité je crois, Ostermeier, qui dit de Brecht qu’il donne beaucoup de réponses et qu’il pose très peu de questions.
    Je ne suis pas complètement d’accord car je trouve que dans le jeu de poser des questions aux certitudes, Brecht était quand même un maître. Très influencé par la culture chinoise, il travaillait beaucoup avec une image chinoise appelé Le Douteur qu’il avait toujours à proximité :

    Toujours lorsqu’une question
    Nous semblait avoir trouvé une réponse
    L’un d’entre nous défaisait le cordon de l’antique
    Toile chinoise pour que se déroulant contre le mur,
    Elle laissât apparaître, assis sur un banc, l’homme
    Qui doutait si fort

    Pensifs, nous regardions avec curiosité sur la toile l’homme bleu
    Qui doutait, nous nous regardions et
    Nous commencions depuis le début

    Je me suis rendu compte que je partage avec Brecht une attirance pour la culture chinoise et les « chinoiseries ». Dans Kaïros, on finissait avec la consultation du Yi-King chinois, le livre des transformations, le livre du hasard signifiant.
    Je me dis que parfois le hasard, les coïncidences peuvent faire sens.
    Je vous dis ça parce que je viens de me rendre compte que le seul débat organisé à Lausanne, celui du rayonnement, est prévu à L’Arsenic. C’est marrant, n’est-ce pas ?

    Je vous souhaite le meilleur Monsieur Kanaan, à vous et à votre équipe.
    À bientôt, j’espère. Tout de bon, travaillez bien.

    Oscar Gómez Mata.

    • Ivan Martin dit :

      Merci Oscar,

      Merci encore une fois pour avoir manifesté cette force bien plus que nécessaire, priorité de fond, cette force de délier le silence qui nous retient en tout, de partager l’expérience du sens des choses et de nous éclairer sur la marche à suivre si nous voulons honorer nos aspirations et nos responsabilités.

      IM

    • Mohr Patrick dit :

      Chers collègues, salut à vous, ce débat autour du théâtre « contemporain » me semble assez stérile.

      Contemporain selon le dictionnaire veut tout simplement dire: « Se dit des personnes ou des choses qui sont de la même époque. » Ou encore, « Se dit de personnes ou de choses qui appartiennent au moment présent. »
      Nous sommes tous dans le présent, aucuns de nous n’est un créateur mort. Nous sommes donc tous contemporains, tous en train de chercher des formes originales, personnelles. De nous planter, de douter , de trouver des perles sur le chemin, mais surtout de chercher.

      D’ou viens ce besoin réducteur de classifier, d’étiqueter?
      Cela me semble absurde. Nous expérimentons tous des langages scéniques divers et l’on peut être très innovateur en revisitant un texte d’Euripide comme, on peut être très conformiste en se greffant une webcam sur le nombril et en étant suspendu par le gros orteil au dessus d’une canette de bière, et inversement.

      On peut évidement aussi être très poussiéreux en montant un classique et innovateur en proposant un objet scénique non-identifié.
      Je ne fais là aucun jugement de valeurs et je peux autant me régaler d’une performance originale que d’un texte du répertoire, d’une expérimentation transdiciplinaire que d’un texte d’auteur vivant, d’un conteur, ou d’un spectacle de rue.
      La seule chose qui compte à mes yeux est « la nécessité » du geste artistique. L’urgence et l’honnêteté de celui qui le produit, la rigueur de sa réflexion , sa complexité, sa profondeur, et aussi sa capacité a partager. car on oublie trop souvent à mon avis, l’autre, le spectateur, l’assemblée qui se réunit pour nous voir, nous écouter. Et cet oubli conduit à des formes parfois intéressantes , mais trop souvent complaisantes , narcissiques et autoréférentielles.

      Un art élitaire, coupé de ses racines, et parfois même une sorte de néo-conformisme.

      La forme qui découle de nos expérimentations peut varier , mais finalement la forme m’importe peu, tant qu’elle est en adéquation avec le fond et qu’elle parvient à nous émouvoir, nous questionner, à nous faire rire, réfléchir, pleurer, nous révolter.

      Il me semble que plutôt que de créer un lieu exclusivement dédié à la recherche, il serait bon que tous les théâtres soient ouverts aux expériences scéniques diverses. Sans créer de ghettos.
      Les institutions qui ont la plupart des moyens financiers devraient pouvoir soutenir « les arts présents » sous tous leurs aspects sans s’embarrasser des étiquettes et des chapelles. Mais surtout tentons de rester ouverts et curieux aux travail les uns des autres sans nous embarrasser d’étiquettes, dans un esprit d’échange et d’émulation. Nous avons tout a y gagner. Il y a quelques années il était écrit en rouge sur les murs des beaux-Arts « Seuls , les poissons morts nagent avec le courant » Dommage que cette phrase ait été effacée…….

  2. Rossella Riccaboni dit :

    En vrac, voici quelques réactions suite à la deuxième soirée de rencontres théâtrales.

    J’aimerais revenir sur la notion de l’artiste metteur en scène, directeur d’un théâtre. Lorsque l’on a parlé de Matthias Langhoff à la tête du Théâtre de Vidy, le terme démiurge a été utilisé, en l’opposant à un autre type de direction qui fut durant les vingt années suivantes, celle de René Gonzalez. Et la conclusion très personnelle de Mme Jaggi a été de dire qu’elle préférait cette dernière pour un théâtre tel que Vidy. Ensuite, il y a eu l’intervention d’un représentant de la Culture de la Ville de Lausanne qui abondant dans ce même sens a cité l’Arsenic et sa directrice actuelle, Sandrine Kuster. Pour lui, ces 2 lieux font une programmation de choix et rayonnent parce qu’ils sont dirigés par des personnalités qui ne sont pas des artistes. Si je me souviens bien, Sandrine Kuster est, avec Eveline Murenbeeld à l’origine de la Compagnie des Basors et le travail artistique de cette compagnie était très à l’avant-garde pour son époque tant dans sa forme que dans son contenu. Est-ce que son travail de programmation actuel, toujours à l’affût de nouvelles formes, prenant des risques et travaillant aussi sur la durée ne découle pas de son propre parcours artistique en amont ?

    Par ailleurs, il y a eu et on s’en souvient avec émotion, de magnifiques metteurs eu scène directeurs du théâtre de la Comédie de Genève : Benno Besson, qui a véritablement fait rayonner le théâtre suisse romand à cette époque, et Claude Stratz également. Tout ceci pour dire que le Théâtre du Loup ne serait sans doute pas à la même place aujourd’hui s’il n’avait bénéficié de coups de pouces dans son parcours : celui de Mattias Langhof et de sa compagnie pour la construction de notre théâtre et celui de Claude Stratz, qui nous a ouvert toutes ses portes de la Comédie, à une époque où institutions et théâtre indépendants ne se fréquentaient pas tant… Donc, il n’y a pas les bons directeurs pas artistes d’un côté, et les mauvais directeurs artistes de l’autre, c’est un débat qui n’a pas lieu d’être, et au fond ce qui est vrai, c’est que la direction d’un lieu se fait avec des personnes…

    Le regretté René Gonzalez a fait un très bon travail de développement du théâtre dans une région où il n’y avait que peu de lieux de représentation et de production. Il a été un très bon capitaine de son magnifique paquebot, mais qu’on ne me dise pas qu’il a fait rayonner le théâtre romand. Certains ont eu la chance d’être repérés par lui et de bénéficier de son talent de programmateur avec le carnet d’adresse que l’on sait. Tant mieux. Pour rappel, et cela me semble important parfois de refaire un peu le parcours, n’oublions pas que certains artistes ont eu la chance de pouvoir faire leurs armes dans des lieux tels que l’Usine : l’exemple flagrant qui me vient à l’esprit est celui de Dorian Rossel. Après plusieurs créations au Théâtre de l’Usine, il a été choisi par la Comédie de Genève, (Anne Bisang) et le Collectif du Loup comme artiste associé, et a créé à ce moment de son parcours, le magnifique Quartier lointain, que Monsieur Gonzalez a fait tourner après… Il y a certainement encore plein d’exemples de ce type et cela m’amène à dire qu’une œuvre artistique se construit avec des moyens financiers, avec des lieux où l’on peut élaborer, tester des projets, et du temps. Surtout du temps. On ne devient pas artiste en 3 jours, ni même en 3 ans, sauf très rare exception (Xavier Dolan ne se trouve pas à tous les coins de rue !) Un travail artistique se développe souvent sur toute une vie et avec la frénésie d’aujourd’hui, on a tendance à l’oublier.

    Pour terminer j’ai envie de dire que oui, le théâtre doit avoir une mission celle de transmettre, d’éveiller, d’accueillir, de questionner, il doit aussi avoir une ligne artistique, mais pour moi, les plus belles lignes sont les courbes, celles qui se croisent, celles qui ne vont pas tout droit, d’ailleurs le terrain est meuble, et dans ce métier, on doit s’adapter constamment.

    Selon les lieux, les moyens financiers ne sont pas les mêmes, c’est vrai. Au théâtre du Loup, nous avons eu la chance d’accueillir Peeping Tom et Akram Kahn, merci l’ADC, Claude Régy, et François Gremaud, merci la Comédie, Olivier Py, merci St Gervais, Emma Dante, merci La Bâtie, Plonk et Replonk, merci Arc-en-scène, et je pourrais allonger encore la liste de ces collaborations si riches qui nous ont permis de faire vivre ce lieu pour le plaisir de tous. Cela n’aurait pas existé sans la participation financière, parfois importante de ces structures qui avaient choisi le Théâtre du Loup pour s’y produire. Cela parle de liens à tisser, d’ouverture, de partage.

    • gilles jobin dit :

      Le Théâtre de l’Usine a décollé et est devenu un lieu important pour la danse en Suisse et et aussi en Europe alors qu’il a été dirigé par 3 chorégraphes, Anne Rosset, Yann Marussich et moi même, puis Yann Marussich, et ensuite par des non chorégraphes/artistes. Théâtre de l’Usine qui fut créé par des artistes, Evelyne Murenbeeld et Sandrine Kuster. Sandrine Kuster est directrice de l’Arsenic non artiste, mais elle a quand même été comédienne… Ce débat « anti artistes » est un faux débat. Langhoff à Vidy aurait amnené beaucoup plus artistiquement à notre scène que René Gonzales ne l’a fait!.. Les artistes ne sont pas « a priori » des mauvais gestionnaires… Au contraire, et ils sont surtout des visionnaires. Sans Langhoff à Vidy, pas de Gonzales… Est ce que l’on a déjà oublié l’histoire du « Nouveau Théâtre de Vidy »?

  3. Barbara Giongo dit :

    Voici quelques réflexions que j’ai tenté d’ordonner suite à la rencontre de mardi dernier.

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    Tout d’abord, sur le politique qui ne se mêle pas de programmation ou d’artistique (intervention de Mme Jäggi notamment.)
    En effet, dit comme ça, c’est clair et c’est ce qui se passe. Mais, si «le politique discute surtout au niveau budgétaire», ces discussions vont directement influencer si ce n’est la programmation des lieux, au moins la politique culturelle et donc, par corollaire, l’artistique. Ça paraît évident, mais on ne peut pas séparer le politique de l’artistique.
    Un exemple concret au niveau fédéral: des discussions au parlement il y a quelques années ont abouti à la décision qu’il ne pouvait pas y avoir de «double subventionnement» si une compagnie était déjà soutenue par Pro Helvetia. Beaucoup de festivals étrangers (notamment en Amérique latine mais aussi aux Etats-Unis qui ne prévoient que peu de soutiens à la culture), n’ayant pas les ressources suffisantes au vu des différences de niveaux de vie entre eux et les pays d’où proviennent les compagnies qu’ils désirent accueillir, demandent de l’aide aux ambassades pour compléter les cachets. La France, notamment, a décidé politiquement que c’était possible, elle aide donc ces festivals même si les compagnies programmées bénéficient déjà d’une aide à la tournée ou sont conventionnées. Au niveau suisse par contre, c’est impossible. Les ambassades ne peuvent pas fournir la même aide si la compagnie est subventionnée par Pro Helvetia. (C’est du vécu!). Alors que faire ? Prendre sur les fonds de fonctionnement pour combler le déficit ou alors annuler la tournée ?
    Pro Helvetia a pour mission de faire rayonner les artistes suisses à l’étranger, mais si nous nous heurtons à ce genre de principes et de décisions prises au niveau du politique, le travail de Pro Helvetia et donc le notre va être très difficile. Surtout par les temps qui courent puisque beaucoup de pays — plus proches géographiquement de nous — sont dans situations financières difficiles, pour ne parler que de l’Italie et de l’Espagne par exemple.

    Une remarque qui pourrait alimenter la rencontre qui portera sur le rayonnement des compagnies suisses…

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    Deux remarques concernant l’intervention de Frédéric Polier.
    Lorsqu’on lui reparle de «la polémique» surgie à sa nomination, il dit qu’il lui a été reproché d’opposer le monde du théâtre au monde de la danse. FAUX ! Je peux lui renvoyer la lettre adressée en son temps à Patrice Mugny pour qu’il relise les arguments de l’époque. Je ne remets pas en question sa nomination, c’était un concours et il a été choisi par le magistrat. Mais je dois dire aussi que ce n’est pas parce qu’il programme « Highway » d’Alexandre Simon et Cosima Weiter en début de saison qu’on peut dire qu’il s’inscrit dans la continuité de ce qui a été fait précédemment. Il le fait et c’est très bien pour tout le monde, surtout pour les artistes qui ont créé ce beau spectacle.

    Lors d’une rencontre, Patrice Mugny avait dit: «vous avez eu le Grütli pendant 6 ans, maintenant c’est au tour des autres». Qui sont ces «vous» ? Les signataires de cette fameuse lettre ? Les créateurs «atypiques» ? L’alternance, c’est peut-être ça, une politique culturelle ?
    Je souligne quand même que la plupart de ces créateurs «atypiques» font partie des compagnies les plus soutenues par des conventions tri ou quadripartites et ce sont elles qui sont le plus demandées à l’étranger.

    Frédéric Polier a dit également que son cahier des charges, c’est l’emploi. Nous avons donc tous le même cahier des charges, nous partageons tous la même vision, voilà un point qui nous réunit ? Et la précédente direction, n’a-t-elle employé personne pendant 6 ans ? Quid des collectifs des premières saisons ? Et les Lüscher et les Meister, encore avant ? Et les autres théâtres et compagnies de la place ?
    Que vaut cet argument de l’emploi ? Est-ce cela un cahier des charges ? Cela veut-il dire que pour pouvoir être programmé au Grütli, il faut présenter un projet avec une grande distribution du crû? Et comment et combien de temps sont payés les comédiens dans une grande distribution ?

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    Dernière remarque à propos des étiquettes et des catégories. Il ne s’agit pas simplement de faire des distinctions, de mettre des personnes dans des cases, de se réclamer du «contemporain» ou du «classique», de la recherche, du laboratoire ou que sais-je encore. Mais on peut quand affirmer sans choquer personne qu’il existe dans nos métiers des pratiques et des approches différentes qui donnent des résultats différents; ces spectacles particuliers sont reconnus comme tels partout ailleurs et ils sont la marque du théâtre genevois qui s’exporte.

    Ces catégories qui ont l’air de faire si peur, pourquoi ne nous en effrayons-nous pas dans d’autres domaines ? A Genève, il y a le ballet classique ou moderne, dirons-nous, et il y aussi la danse contemporaine. D’un côté un lieu pour le ballet, le Grand Théâtre, de l’autre L’ADC pour la danse contemporaine. De la danse partout, mais des manières différentes de travailler, des répertoires différents, des projets différents, adaptés à chacune des pratiques, à chacun des lieux. L’exemple pourrait s’étendre à l’art: le Musée d’Art et d’Histoire et le MAMCO.
    Il ne s’agit pas d’opposer les choses, il s’agit de les mettre en complémentarité, en miroir.
    J’adore les films de Godard et je connais par cœur « Les dents de la mer » de Spielberg. Pourquoi les opposerai-je ?

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    Guy Jutard l’a très bien dit. Un cahier des charges doit servir au politique pour «mailler le territoire». C’est ce qui n’a pas été fait et qui continue à ne pas être fait. Aujourd’hui, ce maillage est si uniforme et si serré qu’on ne passe pas au travers.

    L’impression générale que me laisse la rencontre de mardi dernier est que personne ne nomme les choses clairement, qu’on ne parle pas des problèmes concrètement. J’ai entendu ce que j’entends tout le temps, je n’ai rien appris de nouveau que je ne sache déjà ; les budgets ne seront pas augmentés, la nouvelle Comédie, ça va être trop top, etc…

    Le panorama des arts de la scène à Genève devient de plus en plus monocolore. Moi, j’attends du politique, de ceux qui prennent les décisions, qu’ils inversent la vapeur et qu’ils considèrent toutes les possibilités, toutes les réalités des métiers des arts de la scène. Je demande simplement qu’on essaie d’être créatifs en politique comme j’essaie de l’être quotidiennement dans mon travail.

    Barbara Giongo

    • gilles jobin dit :

      Tout à fait d’accord Barbara! C’est un peu facile de la part de Pollier de mettre le problème de sa nomination sur le dos de la danse! Car OUI, sa nomination EST un problème pour les arts scénique contemporain à Genève et OUI les arts scénique contemporains genevois diffusent à l’étranger plus que n’importe quel autre art de la scène genevoise. Et OUI, nous engageons aussi des intermittents techniciens et artistes et sommes très significatifs au niveau de l’emploi! J’offre par exemple à mes danseurs des salaires entre 5000sfr et 5200sfr brut et entre 50 et 60% de travail sur l’année, parfois plus, et on paie la LPP dès le premier franc pour les intermittents. Notre politique de salaire revendiquée a été déterminante pour faire monter les niveaux de salaires des danseurs dans la région. J’ai une équipe de 5 permanents, dont 3 à plein temps toute l’année! Ma compagnie s’occupe aussi de la formation continue des danseurs (et du personnel en général) et même de leur reconversion. En ce qui concerne le RG3C, les six Compagnies Chorégraphiques Genevoises Conventionnées, en 2009, 2010 et 2011 nous avons employés (emplois équivalents plein temps) 18 collaborateurs permanents à 100% et 145 collaborateurs intermittents, soit 15 équivalent plein temps par an… Pour une subvention cumulée de +- 1’700’00sfr par an.
      C’est 6 compagnies de danse, dont 4 « petites » conventions… Allez-y, sortez vos chiffres les champions de l’emploi local!.

      C’est marrant comme ceux qui ignorent le plus la danse l’utilisent quand ça les arrange!
      Je vois que le théâtre qui a évolué vers un langage contemporain cite la danse sans problèmes ni complexes, tandis que le théâtre « texto centré », ce théâtre qui monte et remonte des textes d’auteurs morts (parfois depuis plusieurs milliers d’années et continue de les appeler « créations »), s’arque-boute sur ses « textes », ignorant que Shakespeare avait un jour fait du théâtre contemporain quand il était vivant! Si vous viviez de son temps, chers directeurs d’institutions,vous seriez passés à coté!

      Moi j’entends plein de commentaires « réactionnaires », populistes et pseudo anarchistes parmi beaucoup de gens du théâtre « le vrai »…. L’intervention paresseuse de Ziegler le 17 octobre fut la démonstration magnifique d’un retour de flamme dialectique et politique… Heureusement que quelqu’un lui a fait remarquer que ses commentaires non seulement n’amenaient absolument rien au débat mais contenaient le parfait attirail populiste d’un discours « pour le peuple »…

      Vous vous rappellerez je l’espère de la polémique à Avignon au sujet du « théâtre de texte »? Eh bien ce sont les mêmes questions idéologiques qui se posent ici… Que dire de la programmation exclusivement masculine de Luc Bondy à l’Odéon, pour 2012/2013? Du bon, du gros, du réac!.. On ne peut pas en tant qu’institution théâtrale européenne ignorer à ce point les femmes au xxième siècle!
      Ignorer la danse comme certain directeurs genevois le font est aussi un problème de « genre », comme de ne pas distribuer un « acteur de couleur »pour un rôle de « blanc » est une forme de racisme institutionnel et culturel ou faire une programmation exclusivement masculine est réactionnaire et machiste! Directeurs d’institutions, vous avez des responsabilités civiques! La diversité par exemple.

      Moi je le dis, dans la danse à Genève il n’y a pas une danse contemporaine mais plusieurs. Plus il y aura de diversité mieux notre danse sera représentée. Il n’est pas intéressant pour nous que les mêmes programmateurs programment plusieurs structures comme ce fut le cas est ça l’est encore d’ailleurs (pendant des années Bâtie-ADC, maintenant ADC-Antigel et Bâtie-Orangerie). Quand Valentin Rossier offre l’Orangerie à La Bâtie, il ne « fait » pas de la danse! Il donne un espace de plus à la programmation danse de la Bâtie qui programmerait de toute façon les mêmes spectacles!

      Alors chers amis du « théatre le vrai celui qui a du texte », arrêtez de nous prendre pour des demeurés nous les « déstructurés » de la « scène contemporaine »! Il n’y a pas de danse au Grutli ni à l’Orangerie, non plus à Carouge et à la Comédie. Et il n’y a pas non plus de théâtre contemporain, ou de scène contemporaine dans ces lieux! C’est un fait avec quelques maigres exceptions, ou cautions…

      Il faut donc aussi que le milieu du théâtre dans son ensemble accepte la diversité et la différence, qu’il y a plusieurs lignes artistiques ET politiques, nous ne sommes pas tous des « compagnons » du théâtre, nous n’avons ni les même idées ni les mêmes intérêts, on a même pas besoin d’être amis et de défendre notre « corporation ». En tant qu’artiste, je n’ai rien à voir avec la majorité de ceux qui font de la « mise en scène » à Genève, rien.. Même la scène je l’utilise autrement! Il est donc légitime de combattre ce qui nous semble être les idées « retardataires » de nos confrères du théâtre « texto sensu » genevois et revendiquer une scène contemporaine du xxième siècle.

      Ah, j’oubliais, les suisses allemand, ils rigolent beaucoup de nos nominations dans les théâtres à Genève… Mais c’est vrai, les suisses allemands, on s’en fiche, ils ne programment que de la danse contemporaine genevoise et du théâtre déstructuré…

      • José Lillo dit :

        On va droit à une genferei, merci Gilles Jobin.

      • Ivan Martin dit :

        Prenons 2 positions, donnons à chacune l’attribut analogique d’une colline, et plaçons-les sur une base qu’on appelle terrain. Imaginons maintenant que sur chacune de ces 2 « collines-positions » se tient un revendicateur et qu’ils débattent d’un sujet commun.

        Puis, au cours des argumentations, observons l’ascension naturelle de la colline de chacun. Observons que par la force des choses, plus ils grimpent et se perchent sur leurs positions, moins ils s’entendent et se comprennent.

        Se faisant, observons si les protagonistes ont la possibilité de conduire leur débat vers une issue, une solution, ou même s’ils peuvent le tenir en l’état, sans le détruire.

        Puis demandons-nous s’ils ne s’entendraient pas d’avantage en descendant tous deux vers le « terrain » – quitte à s’entendre sur un désaccord – et notons au passage que malgré la crainte de perdre leur position respective, ils verraient chacun bien plus distinctement de quoi leur colline est faite et comment elle se perçoit.

        Descendre sur ce terrain commun et dialoguer c’est faire acte de médiation.

      • Lionel Chiuch dit :

        On passe. On lit. On hésite. Faut-il répondre à ce déluge d’hostilité ? Ou, sans tarder, dresser un mur pour résister à cette vague hilare qui, depuis la Suisse alémanique, vient battre les murs de nos théâtres ? Ainsi donc Genève déride les Suisses allemands ! Ces derniers devraient nous en savoir gré en ces temps de moroses certitudes.

        On savait qu’il existait des maisons pour la tolérance. Voilà que certains rêvent d’en ériger au nom de l’intolérance. Le beau programme ! Et la belle inversion des valeurs. Car il ne s’agit plus de défendre une discipline : il faut désormais condamner l’« autre » qui, parce que l’amalgame est l’ultime ressort du mépris, déteste dans un même élan raciste le noir et la femme. Allons demander à Anne Bisang, actuellement dans la grande salle du Grütli, ce qu’elle en pense.
        Il est toujours douloureux de compter parmi ses avocats ceux qui, sous prétexte de diversité, usent d’un vocabulaire d’exclusion. On commence par écorcher les noms – Polier prend un seul L – et l’on finit par souhaiter régler leur cas en les effaçant du tableau. N’est-ce pas ainsi que l’on résout un « problème » ? Gilles Jobin, lui, n’est pas un problème. C’est un artiste reconnu, dont les spectacles tournent un peu partout dans le monde. Que peut-on ajouter, sinon s’en réjouir ? Aucune ironie là-dedans : merci à Gilles Jobin pour ses beaux spectacles.
        Cela dit, un grand artiste n’est pas forcément un grand homme, fut-il sur les pointes. Il y faut d’autres talents, qui nécessitent de discipliner ses colères.

        Quand s’est posé avec acuité la question du théâtre de texte à Avignon, Jan Fabre en occupait la scène. Aujourd’hui, le plasticien belge balance des chats dans des escaliers au risque d’entamer sérieusement leur capital vie. Est-ce réactionnaire à l’égard de la gent féline ? La réaction consiste-t-elle à s’en indigner ? J’avoue que je n’ai pas toujours – au contraire de Gilles Jobin – de réponses à ces questions. Et si je déplore avec lui la quasi absence de femmes dans la première saison de Luc Bondy à l’Odéon, je refuse d’en faire une sorte de mètre étalon qui permettrait de juger toute une profession.

        Il fut un temps où les visages tournaient au rubicond quand on parlait de sexe : faudra-t-il désormais éprouver une gêne aussi intense en évoquant le texte ? Est-il l’ennemi, celui qui nous prive de nous-mêmes et de notre liberté, dans ce « mêmisme » culturel qui ne réclame plus désormais que sa part du gâteau ? Constatons-le : le texte laisse des traces. Il engage alors que la mode est au désengagement, notamment à l’égard du sens et de ce qui relève de la mémoire. Du passé, faisons table rase : nous sommes un peuple neuf dans un époque moderne. Doit-on flirter avec le point Godwin pour rappeler ici où mènent cette rupture avec l’histoire et cette volontaire amnésie?

        A lire Gilles Jobin, une armée de zombis envahit nos scènes. Les metteurs en scène seraient tous nécrophages ! Les théâtres ? Des cimetières. Gilles Jobin sait qu’un bon auteur est un auteur vivant, surtout et d’autant mieux s’il ferme sa gueule. « Il est donc légitime de combattre ce qui nous semble être les idées retardataires de nos confrères du théâtre « texto sensu », écrit-il. Surtout, ne pas retarder. Antonin Artaud – encore un auteur mort ! – s’inquiétait déjà des sentiments et des idées qui « retardent ». Déjà, il « déstructurait », et avec quelle énergie ! A ceci près qu’il ne se souciait guère d’être « contemporain », comme on le dit aussi d’un mobilier. Le combat – puisqu’il s’agit visiblement de « combattre » – se situait ailleurs, dans une radicalité plus essentielle qui met en jeu l’existence elle-même.
        Depuis qu’il existe un marché du contemporain, qui s’en réfère volontiers au grand manitou « marketing », le concept même de « contemporain » s’enlise dans une économie qu’il ne cesse pourtant de dénoncer. C’est drôle comme tout ce qui se réclame du neuf, aujourd’hui, semble prématurément vieux ! Déjà rusé, matois, usé jusqu’au trognon, soucieux de réseau et sûr de son bon droit. Déjà, oui, en quête d’un confort où l’on peut distribuer bons et mauvais points. Les pires des censeurs sont toujours ceux qui s’ignorent…

        Il n’y a pas de bonnes guerres. Il y en a de mauvaises, en revanche, qui consistent à ruer tous azimuts moins au nom d’un souci artistique qu’en son nom propre. Quand l’ego se dresse en arbitre des élégances, tout ce qui est « différent » n’a qu’à bien se tenir. On est toujours surpris de voir à quel point ceux qui prônent le droit à la différence en circonscrivent par avance le périmètre. D’un côté les « retardataires », donc, de l’autre la formidable modernité de ceux qui sans cesse reformulent le monde.

        Retenons pour finir ce que disait Héraclite : « Un tas de gravats déversé au hasard : le plus bel ordre du monde ». On n’en sort pas : déstructurer, c’est organiser de nouvelles structures et l’entropie veille au grain. Pour quelques uns qui sont parvenus – et avec quel talent ! – à remettre en question les vieilles règles pour se trouver en adéquation avec les interrogations de leur époque, combien se sont engouffrés à leur suite par pur opportunisme ? Combien de suiveurs délestés de tout impératif sinon celui de satisfaire leur orgueil ? Combien de rois nus ? Et puis qu’importe : il y a de la place pour tous, hors les chapelles de la grand messe contemporaine où désormais se tisse un nouveau conformisme. Faussement séditieux, ses apôtres adoptent avec enthousiasme la doxa néolibérale qui fustige toute tentative de résistance à la précipitation dans le vide.

        D’ailleurs, je vous trouve un peu timoré, Monsieur Jobin. Seriez-vous, à votre tour, atteint par la date de péremption ? Pendant que vous dansiez sur les tombes des auteurs défunts, d’autres, plus jeunes que vous, inventaient de nouveaux vocabulaires dans les rues. On se croit à l’aube et déjà le crépuscule vient creuser des rides à nos fronts. La diversité, c’est de se battre pour que tous puissent exister et continuer d’inventer. Pas de se battre entre nous.

  4. myriam kridi dit :

    oui, la question posée par Mathieu Menghini de savoir s’il fallait un lieu pour la création scénique contemporaine (ou les projets trans ou ou) n’a pas trouvé réellement de réponse.
    Il me semble qu’actuellement la pensée genevoise dominante en la matière est « Soyons ouvert, sans chapelle, etc. »
    Mais cela nous viendrait-il à l’esprit de fermer le Mamco pour répartir les collections d’art contemporain entre le Musée d’art et d’histoire, le Musée de l’Ariana, le Musée Rath et le Musée d’histoire naturelle…? même si certains d’entre eux accueillent déjà des oeuvres d’art contemporain…
    Le Théâtre de l’Usine revendique une programmation d’arts scéniques contemporains, mais il n’a ni les 4 futures salles de l’Arsenic ni son budget, je partage donc le souci d’Oskar: il manque un lieu adapté et bien doté qui nous permette de dire que Genève considère les arts scéniques contemporains à leur juste valeur à toutes les étapes du parcours des artistes…
    Alors, c’est pour quand?
    pour très bientôt, je l’espère
    à bientôt,
    Myriam Kridi

  5. José Lillo dit :

    Quelqu’un(e) peut-il me dire ce que seraient les « arts NON-contemporains de la scène » ?

    Je serais très curieux de savoir ce que c’est et de connaître les noms de celles et ceux qui sont capable d’un tel tour de force.

    • Lionel Chiuch dit :

      Bonjour,

      D’une certaine manière, je crois détenir un élément de réponse, cher José Lillo,
      « Le baiser et la morsure » de Guillaume Béguin, programmé à L’Arsenic, relève des arts contemporains de la scène. Le même spectacle, programmé en mai prochain au Théâtre du Grütli, ne relève PAS des arts contemporains de la scène.
      « Des zèbres et des amandes » d’Andrea Novicov, programmé à L’Arsenic, relève des arts contemporains de la scène. Le même spectacle, à l’affiche du Théâtre du Grütli en janvier prochain, ne relève PAS des arts contemporains de la scène.
      « Ariane dans son bain », de Denis Maillefer, à l’affiche de L’Arsenic, relève des arts contemporains de la scène. Le même projet, soutenu par le Théâtre de Carouge, ne relève PAS des arts contemporains de la scène.
      Nous sommes ainsi passé du concept d’étiquette à celui d’enseigne. Cela s’appelle du marketing.

      • myriam kridi dit :

        …si je poursuis ma comparaison, des oeuvres d’Armleder sont (ou ont été) présentées au Musée d’art et d’histoire et au Mamco, Armleder est toujours Armleder, mais la mission du Musée d’art et d’histoire n’est pas la même que celle du Mamco. Comment parler de ce type de différences entre les missions et les programmations des théâtres? Comment le ferais-tu?

    • myriam kridi dit :

      Je ne suis pas sûre de bien comprendre ta question, car j’ai l’impression qu’elle sous-entend que les arts de la scène ne peuvent être que contemporains puisqu’ils se créent aujourd’hui. c’est ce que tu veux dire?
      si c’est le cas, je pense au rock, au rap et à la musique contemporaine, toutes ces musiques sont actuelles, mais elles sont différentes et toutes ne se nomment pas contemporaine. Au-delà des noms que l’on donne aux pratiques et processus des créations scéniques, ce qui me paraît important n’est pas le nom lui-même, mais le fait de dire que toutes les pratiques scéniques ne sont pas identiques, n’ont pas les mêmes processus, les mêmes enjeux et donc n’ont pas les mêmes besoins.
      les lieux peuvent donc répondre plus ou moins bien aux besoins de telles ou telles pratiques et provoquer des échos plus ou moins intéressants entre les différentes créations en fonction de la programmation proposée.
      Comme le disait Philippe Macasdar, c’est intéressant de présenter Oskar Gomez Mata et Rodrigo Garcia ou Christian Geffroy Schlittler et TG Stan…

      • José Lillo dit :

        Myriam Kridi,

        Si tu ne comprends pas la question qui questionne le concept de ce tu nommes et que tu te mets à ton tour à questionner et à dénier le concept sur lequel porte la question de celui qui te questionne sur ce que toi-même tu nommes, alors qui peut être apte à répondre à quoi au sujet de quoi sinon sur rien, effectivement.

        J’espère que j’ai été clair cette fois.

  6. Gómez Mata, Oscar dit :

    Personnellement, je le répète, cette discussion pour établir des définitions sur des artistes et des spectacles, me semble stérile. Il ne s’agit pas de convaincre qui que ce soit. Il s’agit de discuter d’autre chose. On parle de missions de théâtres. Pourquoi nier que dans notre pays et dans d’autres pays il y a des directions de théâtres qui se donnent comme objectif prioritaire la programmation d’art vivant contemporain. Pour donner d’autres exemple lointains qui pourraient causer moins d’irritation : Le Lieu Unique de Nantes ou Les spectacles vivants du Centre Pompidou à Paris. Alors pourquoi ne pas penser que Genève pourrait disposer d’un centre qui irait dans ce sens-là. Il ne faut pas voir ceci comme une concurrence, mais comme un complément nécessaire.
    Vu qu’on parle tant de diversité, pourquoi ne pas accepter qu’on est différents, qu’on a des besoins différents, qu’on a besoin des salles et des centres différents pour des pratiques différentes. Pourquoi serait-ce incompatible ? Je ne comprends qu’est –ce qui peut déranger de dire ça? Où est le danger?

  7. Ivan Martin dit :

    « Je crois que malgré les énormes obstacles qui existent, être intellectuellement résolus, avec une détermination farouche, stoïque et inébranlable, à définir, en tant que citoyens, la réelle vérité de nos vies et de nos sociétés est une obligation cruciale qui nous incombe à tous. Elle est même impérative.
    Si une telle détermination ne s’incarne pas dans notre vision politique, nous n’avons aucun espoir de restaurer ce que nous sommes si près de perdre – notre dignité d’homme. »

    Conférence Prix Nobel 2005
    Harold PINTER
    Art, vérité & politique

  8. Alvarez dit :

    Où commence le théâtre contemporain ? Cinquième siècle avant Jesus ? Avec Sénèque ? Ou peut-être avec l’irruption de la mode et les collections des stylistes qui se nourrissent pour ses collections, des cultures en voie de disparition…? Ou peut-être c’est tout simplement une étiquette du marché pour nous dire : voici cette création répond à l’esprit du temps ! Et cette autre « invente » le théâtre et par conséquence est contemporaine et cette autre n’utilise plus des costumes seulement des écrans TV et donc elle est à l’avant-garde et celle qui travaille avec les textes des Racine ou de Calderon doit être classée au musée de l’histoire du théâtre…

    Le théâtre, comme art vivant, ne peut pas être comparé avec les musées, enfermé dedans, dans leur classifications dans leurs catégories. Sa force et sa vitalité dépassent les classifications d’époque, de genre… Le théâtre depuis son invention construit des poétiques et des langages qui émanent des sensibilités singulières, des individualités qui modèlent une matière afin de parler de leurs angoisses et de leurs envies.
    Si l’Arsenic programme du « contemporain » c’est tout simplement déterminé par la sensibilité et les gouts de sa directrice et non par un ordre divin qui dit à l’Arsenic ta « mission » est le contemporain.

    Les problème des « lignes artistiques » dans la programmation me fait penser à la ligne des partis politiques : tout çe qui est dans leurs ligne est bienvenu, mais pou ce qui est hors de leur ligne… pensons à l’époque des soviets.

    Nous au Galpon avons renoncé à avoir une ligne artistique qui définirait notre programmation, nous ne voulons pas juger ou programmer selon notre sensibilité et notre poétique théâtrale, c’est pour ça que nous faisons nos propres spectacles. Et oui, parfois nous sommes confrontés à la contradiction suivante : programmer ou accueillir des spectacles que nous n’allons pas aimer ou que tout simplement nous ne sommes pas d’accord avec leurs poétiques. Et malgré cela le Galpon n’est pas un garage, il a une identité et surtout des portes et des fenêtres ouverts à tout artiste désireux de créer, d’inventer soit-il contemporain, baroque, classique ou futuriste ! Depuis son existence ses espaces ont était conçu pour s’adapter aux exigences artistiques des artistes.

    Oui la force et la singularité de la Genève théâtrale est celle de la diversité !!! Il faut la défendre. Cette diversité est tout le temps menacée par une économie de marché agressive, qui s’infiltre par tout nous faisant croire que Rayonner c’est une politique pour la diffusion de spectacle (quel artiste ne veut pas montrer ses œuvres) que formaté et classifier c’est une rationalité et que le prestige et le succès sont des valeurs artistique, sont de but créatifs !

    Ça peut faire que du bien tout se débat, il délie les envies et les aspirations de chacun/une aussi nos besoin.
    Heureusement il y a Geneve-Active, car je ne comprends pas que dans les rencontres officielles il n’y pas la place, le temps pour pouvoirs DEBATTRE. Un exemple, j’étais si déçu, lors de la première rencontre, de n’avoir eu la possibilité d’échanger avec les intervenants, à la fin de leur exposition tous les conditions étaient là : la ville offrait à boire et à manger… et hélas les experts sont partis vers un autre lieu surement pour continuer leurs échanges savants !!!
    Soyons clairs : ou bien il s’agit de créer les condition pour que la rencontre ait lieu ou bien il s’agit de faire semblant que nous nous rencontrons avec des médiateurs, des experts et des politiques qui ont la bonne volonté de ne pas nous frustrer.
    Gabriel Alvarez

    • jacques magnol dit :

      Cher Gabriel, je te rassure, les experts n’ont pas fui pour échanger entre eux, l’une devait quitter son hôtel le lendemain matin à 5h pour prendre l’avion, un autre avait aussi des obligations très matinales, ce qui les a amenés à se retirer très tôt, bien sûr sans vouloir frustrer quiconque.
      Je saisis l’occasion pour conseiller de poser les questions pendant le débat, surmonter les peurs comme d’autres intervenants l’ont écrit dans les commentaires, afin que les échanges enrichissent toute la communauté, avant de les poursuivre sur le site.
      jacques

    • myriam kridi dit :

      l’Arsenic se nomme Arsenic, centre d’art scénique contemporain…
      Le terme de « contemporain » et ses définitions possibles ont l’air de poser des problèmes a beaucoup de monde et effectivement à force je trouve aussi la querelle stérile.
      Je me demande donc comment arriver à parler de la programmation d’un lieu sans parler de goût (si la programmation n’est qu’une affaire de goût, ce n’est pas un métier et comment justifier que les goûts de certain.e.s leur permettent de diriger un lieu? certains goûts auraient-ils plus de valeur que d’autres?)

      • jacques magnol dit :

        L’identité d’une création dépend-elle du lieu, du programmateur ou de l’artiste?
        Quelle meilleure salle pour Véronique Doisneau de Jérôme  Bel que l’Opéra Garnier? Si l’on se tient à  l’idée des disciplines, que faisait le même Bel cette année à documenta ? La Ribot est invitée par les centres d’art contemporain, Omar Porras à la Comédie française, Foofwa au MAMCO; la première fois que j’ai été surpris par un Sehgal dans un musée, je ne me suis pas demandé s’il s’agissait de théâtre, d’une performance insolite ou de l’intervention de médiateurs, ensuite, Jeff Wall, par exemple, est-il un cinéaste comme il le prétend, ou un metteur en scène si l’on considère le processus, ou un photographe vu le produit fini ? Je pourrais continuer avec Lady Gaga, formée au théâtre à la faculté de la Tisch School of the Arts active sur la scène pop sans passer par la case institutionnelle. Toutes ces formes ne constituent-elles pas une grande partie du paysage global des arts vivants contemporains qui rend les frontières obsolètes ?
        Pour aborder la question du lieu qui manquerait à Genève, quel serait le modèle ? Le Barbican de Londres pourrait-il servir de base de recherche? http://www.barbican.org.uk/

      • José Lillo dit :

        L’intitulé est tautologique. Il serait difficile à l’Arsenic ou à tout autre lieu de ne pas faire de l’art scénique contemporain.
        Je vais reposer ma question autrement :

        De quoi les « arts contemporains de la scène » sont-ils le nom ?

  9. Alvarez dit :

    Chère Myriame,
    Oui l’arsenic s’appelle comme ça, mais son orientation était déterminée toujours par la sensibilité de la personne qui le dirige. (Je dois te dire que je connais un peu son histoire, car j’ai eu l’occasion de travailler avec Jacques Gardel qui était à l’origine de sa création. J’ai suivi le festival de théâtre contemporain qu’il a créé pendant qu‘il a eu des sous et toutes les autres idées qu’il a mises en place comme le prix romand pour le théâtre, etc, etc. Tout ça pour te dire que l’orientation d’un lieu est donné toujours par la sensibilité de la personne qui le dirige et non pas par une mission donnée depuis en haut et même pas par le mur des lieux.
    Tu dois en savoir quelque chose par rapport à l’histoire de la programmation de l’Usine.

    La question du goût, nous ne pouvons pas l’évacuer d’un coup de main, car je pense et je fais référence au goût comme une formation sociale et non comme une catégorie subjective. Le Goût se forme et se déforme par la société, la culture et beaucoup d’autres facteurs et je crois qu’il détermine, d’une certaine manière, des choix esthétiques.
    Pourrais-tu me dire quelles sont les valeurs artistiques que doit avoir un directeur du théâtre pour faire sa programmation et pour déterminer ses choix de spectacles ?

    Le mot contemporain en soi ne pose aucun problème, car comme nous l’utilisons est vraiment un fourre tout. Car ce qui est contemporain aujourd’hui ne le sera plus demain !
    À mon avis ce qui pose problème est de l’utiliser pour revendiquer une diversité ou une différence poétique et esthétique par rapport à une autre. Nous ne pouvons limiter ou enfermer un art vivant et multiple comme le théâtre dans des catégories historiques: classique, moderne, contemporaine, populaire, élitiste, etc. S’il y a une chose qui caractérise notre époque c’est que ces distinctions ont sauté en mille morceaux.

    Et je finis avec cette question : Si je fais un spectacle par exemple sur le Chaperon Rouge avec une scénographie, des costumes, un texte, une histoire et des acteurs qui ont construit des personnages il ne serait pas considéré comme de l’art vivant contemporaine !? Alors, dans quel categorie dois-je le mettre ?

  10. wu yi-hua dit :

    Sans prétendre définir les arts vivants contemporains, je propose quelques éléments à titre de début de réflexion. Selon Nathalie Heinich, sociologue de l’art, l’art contemporain n’est pas une catégorie de l’histoire de l’art périodique dans le sens chronologique du mot, il s’agirait plutôt d’un « genre » né sous l’influence de Marcel Duchamp.
    Avec son ready-made – l’urinoir présenté en 1917 – Duchamp a dénoncé l’absurdité du régime esthétique dominant cette époque : la peinture, la représentation réaliste ou naturaliste. Bien plus tard, la leçon a été retenue à l’extrême et la peinture représentative a été exclue des centres d’art contemporain ; exclue car maudite par la secte de la Libération Totale.
    Le geste révolutionnaire artistique de Duchamp s’est prolongé jusqu’à aujourd’hui porté par certaines idéologies artistiques dont l’objectif était, et reste, de provoquer une rupture transgressive avec l’histoire des beaux-arts, de la discipline en tant que modernité artistique, sans que l’essence plastique ait été définie. Si quelqu’un en proposait une, elle pouvait être considérée un temps avant de céder la place à une nouvelle dans un processus de consommation synonyme et contemporain du fast-food. C’était cependant toujours de l’art. Harald Szeemann s’est fait l’héritier de l’esprit duchampien dans son exposition légendaire « When Attitudes Become Form » à Bern en 1969. Il rejeta TOUTES les idéologies artistiques pour privilégier l’individualité de l’artiste et dépasser toutes les disciplines, l’histoire, l’institution, la nationalité, les cadres sociaux. En 1969, l’expo WABF présentait déjà une chorégraphe en la personne de Sasha Waltz … Aujourd’hui toute forme d’expression peut relever de l’art contemporain, tout sauf la peinture figurative. C’est l’état d’exception!
    Il me semble que l’objectif final de ce marketing d’un genre est de soutenir le marché hypercapitaliste de l’art, la soi-disant valeur financière ultra médiatisée de l’art contemporain ne concerne que dans une faible mesure le public.
    Aujourd’hui, dans le monde des arts vivants, est-ce le moment de reprendre cette lutte ? Je ne peux prendre position dans une recherche qui conduirait à se déclarer pro ou anti « contemporain », par contre je tiens à ce que la place naturelle et la participation du public, des citoyens, restent prioritaires dans l’esprit des créateurs.

    • Aude dit :

      oui, encore sur le marketing-hyper-capitaliste contre lequel plusieurs contributeurs se raidissent. Je ne sais pas si en Europe les artistes perdent du temps à se chamailler sur ce point car leurs formations regorgent de « non profit marketing – Marketing management for nonprofit organizations – Strategic marketing for nonprofit organizations – Managing the non-profit organization » et autre…. Il serait bon de s’accrocher sur le terrain sur ces techniques et foncer plutôt que de discutailler, histoire de pouvoir nouer des liens avec ces structures. Encore faut-il pouvoir apprendre ces techniques de travail ici et développer une culture collective pour un management efficace dans ce domaine. Quelles offres disponibles aujourd’hui ? Je ne trouve rien ou presque je crois ! Certains jours on pense que cela ne sera jamais possible ici, qu’on n’a pas de chance et puis c’est tout!

  11. Aude dit :

    Touujours le sentiment que l’on tenterait ici d’inventer la poudre. Comment comparer des décennies de politiques culturelles européennes avec le retard appliqué de la région romande.
    En tout cas, je recommande la formation continue en France en attendant un effort dans la région romande. Par ex. http://www.agecif.com/formations.html ou encore La Nacre à Lyon… en faisant pression, nous pourrions créer des ponts avec l’Europe… peut-être inviter des formateurs, travailler sur la modernisation du secteur…. Qui peut comprendre notre manque de structuration, notre manque de projets. Je trouve que notre esthétique des arts vivants s’en ressent, nous restons brouillons, timides dans l’expression, je n ‘en dirais pas plus. Depuis des années, chaque fois que je me présente dans un projet en Suisse on me dit que je ne comprends rien, que c’est très bien ici qu’il n’y a rien à apprendre ailleurs ou presque. En France on m’a offert d’aller en recherche mais pour autant rien n’est fixé car les méandres administratifs restent impénétrables parfois…
    Reste que j’ai voulu lire l’ouvrage édité par (pourquoi eux ou pas L’Harmattan…) l’HETSR sur les médiations des arts de la scène….et… je ne l’ai pas trouvé à Genève sauf bloqué en séminaire. Cet ouvrage n’est donc pas lu, et personne ne sait pourquoi. Comment structurer la recherche et développement qui devrait être en lien avec les attentes et les besoins de notre société, qui met en place le cadre de ces recherches, quel est le pouvoir des politiques ?
    Si quelqu’un monte sur Paris, Lyon ou Marseille pour la formation continue, pourrait-il s’exprimer ici ? Je dois faire un cours sur les quartiers sensibles. Quand on est au milieu des français, on se sent petit et ridicule car leur imagination est sans bornes pour inventer des dispositifs innovants.

    Il manquerait ici une approche par les territoires. Toute l’Europe monte des structures mobiles, tentes, structures gonflables, théâtres nomades, dispositifs en espace public, c’est le hit aussi en architecture (voir l’interview de H.-U. Obrist dans ‘Art and the City’ le catalogue du festival d’art et espace public de Zurich). Ces dispositifs renouvellent le rapport aux publics, créent d’autres esthétiques et temporalités. Qui étudie cela ici ? Qui tente, qui le veut ou le voudrait ?

  12. Basler dit :

    Personnellement je me définirais plus comme un artiste expérimental que contemporain. On fait un théâtre qui privilégie le processus au résultat. Nous essayons de créer entièrement une nouvelle manière de travailler. Le résultat découle de ce travail sans que nous tentions de maîtriser sa forme. Nous sommes donc dans l’expérience au sens premier du terme. Nous essayons de trouver notre langage propre, originel. En cela je ne considère pas le travail que l’on fait avec « Les fondateurs » au Théâtre de l’Usine de la même façon que quand je fais une mise en scène avec un processus conventionnel. Cela n’est en rien un jugement de valeur, mais il me semble évident qu’il faut des lieux pour que de tels projets puissent s’épanouir, et sans L’Usine il est clair qu’un projet comme le nôtre n’aurait pu voir le jour. Et il est clair pour moi qu’il manque de lieux comme cela à Genève pour le moment.
    Julien Basler

  13. valentin rossier dit :

    La création scénique contemporaine a besoin d’un nouvel espace de travail. Pourquoi ne pas mettre l’Arsenic, puisque c’est la référence mentionnée à plusieurs reprises, à Genève? Nous pourrions mettre du coup le salon de l’automobile à Lausanne? Cela serait moins onéreux pour nos contribuables…(dont Oscar G. M qui n’a pas oublié de payer ses impôts).

    Pour parler sérieusement, en étant un « texto-centré » (quelle stupidité que cette terminologie) je suis bien naturellement favorable que les arts vivants de la scène contemporaine puisse trouver un lieu identitaire, sans pour autant discréditer la présence tout aussi nécessaire et pertinente d’un théâtre qui se base sur les enjeux d’un texte et la puissance littéraire.
    Là, commence la déontologie!

    • Lionel Chiuch dit :

      Je rebondis sur ton commentaire, Valentin. Effectivement, « texto centré » est une appellation qui s’épuise vite. Tout d’abord, parce que cela souligne une priorité accordée au texte. Et si l’on observe bien, la scène expérimentale se double souvent d’une imposante littérature, destinée à en expliciter les intentions et le processus.
      Cela dit, même texto centré, on se situe nécessairement dans le contemporain. Chaque lecture, en effet, relève d’une approche qui ne peut qu’être contemporaine, puisqu’il faut bien se situer et que c’est ici et maintenant que nous vivons. C’est finalement moins le texte qui importe que sa résonance chez tel ou tel artiste. Ce que peut en revanche apporter un « classique » (terme qui, je l’accorde, prête également à confusion), c’est une certaine distance qui permet de mieux faire saillir des problématiques actuelles.
      Enfin, une petite remarque par rapport au commentaire d’Aude: le marketing est un outil développé par la société marchande (n’oublions pas que la publicité, par exemple, est l’une des armes du marketing). Il peut se révéler efficace mais – et cela relève de ses qualités intrinsèques – son usage aboutit à une culture mainstream.

  14. Ivan Martin dit :

    Voici que certaines voix retentissent de justesse, brisant le sacro-saint silence – on croirait du « non, merci ! » et du « Coquin ! »* – et voici pourtant qu’on semble se demander encore ce qu’est vraiment la question, ou pourquoi on ne tient pas compte de la réponse… Mince alors.

    Pourtant nous sommes d’accord. Gabriel Alvarez dévoile par exemple le manque de reconnaissance que nous avons peut-être, non-seulement pour l’opportunité de dialogue que représentent ces « rencontres », mais aussi pour notre propre travail au regard de notre particularité. Il donne aussi une solution. Patrick Mohr nomme la honte qu’est l’oubli du public, cachée peut-être par le pastiche habile des catégorisations. Il donne aussi une idée. Aude, elle, casse des briques en approuvant – Merci Aude – force comparaisons, le besoin d’une petite formation en communication et médiation… En voilà une idée…

    Je vois deux problèmes, un peu « pas graves », mais avec de lourdes conséquences, pour tout le monde. Le premier problème c’est que dans nos cadres professionnels nous avons des pratiques relationnelles inabouties, laissées pour compte. Et nous savons dans ce pays comme les comptes ont des non-dits. On peut s’offusquer, mais chacun mesure à son compte les manques de cet aboutissement, manifestés en public ou maintenus en secret. Les seuls commentaires sur ce site en donnent un témoignage flagrant. Le deuxième problème est celui des lieux qu’il nous manque, et que nous demandons. Cherchons un peu des solutions.
    Pour résoudre le problème de nos limites relationnelles il existe une solution simple et pratique. Elle se développe en deux aspects : la formation et l’organisation.

    Pourquoi est-il si facile, pour une personne du spectacle – même chevronnée, et d’autant plus – d’admettre qu’à chaque création ou représentation elle reprend l’étude et l’apprentissage, alors qu’il est si difficile de se positionner avec la même curiosité et la même honnêteté vis-à-vis des communications que nous créons et représentons avec autrui ? La matière communicationnelle et relationnelle manquerait-elle d’importance ou d’intérêt ? Ou pensons-nous pouvoir nous passer de savoir-faire et de savoir-être plus développés en communication interpersonnelle ? L’actualité de nos considérations prouve le contraire. Est-il un domaine plus légitime et plus exigeant en la matière que le domaine du spectacle vivant ? Apprenons ce qui est à apprendre, et nous n’aurons plus à nous plaindre. Car nous sommes responsables. Le savoir-faire existe.

    Au-delà du soin de nos compétences, c’est pour cette même responsabilité qu’il est possible d’organiser une forme de dialogue différente, qui chez-nous pourrait peut-être se nommer novatrice. Le travail que fait par exemple Mathieu Menghini est pourtant remarquable, pmais il se heurte aux limites de nos habitudes, lesquelles il faudrait un jour avoir le cran de changer. Conduire un débat vers des solutions concrètes et satisfaisantes requiert certaines règles du jeu.

    Quant au deuxième problème qu’est le manque de lieu, peut-être est il vain d’en demander, peut-être est-il plus juste d’en construire. Des alternatives de partenariats existent, tournées vers les besoins évidents que les années à-venir nous réservent. Aucun n’est dupe du secret. Certains parmi nous ont de très bonnes idées, de bons projets naissent. Parlons-en et travaillons à leur partage, à leur épanouissement… Plutôt qu’à leur identité.

    Nous manquons d’ouverture. L’imperméabilité de la politique Suisse a tenu assez bien sa croyance jusque là, d’où peut-être certains manques que nous identifions, en guignant par les frontières. Mais il nous arrive comme aux autres d’avoir à faire avec ce qu’on a, et d’avoir à combattre les épidémies de toutes sortes. Un lieu dédié aux « arts présents » comme dit Patrick, aux Etats-Unis nous en aurions déjà construit plus d’un. Certains l’on fait ici aussi. Gabriel a montré récemment qu’on plante même en saison sèche. D’autres commencent à rassembler pour d’autres solutions…

  15. valentin rossier dit :

    Contrairement à ce que j’ai pu lire, je suis convaincu qu’il est plus que jamais, de nécessité publique de proposer ou de re-proposer de grands textes. Parfois le texte est au « centre » et ce n’est pas un non-sens qu’il trouve sa place sur une scène de théâtre. Je n’ai pas peur des mots, je dis « théâtre » , au risque de ne pas être considéré moderne par mes contemporains. Mais comme disait Brecht  » le moderne est vieux jeu ».

    Merci Gilles Jobin…Que ferions-nous sans vous?

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