Rockeries : chez Claire Mayet, le vase devient corps, décor et artifice

Claire Mayet : Rockeries. Espace Labo. Photos : Jacques Magnol.

Jusqu’au 30 octobre, l’Espace Labo accueille Rockeries, une exposition pour laquelle Claire Mayet a produit en grande partie les céramiques présentées. Au centre, dix vases dialoguent comme autant de variations sur une même question

: que font les surfaces aux choses qu’elles recouvrent ? Dans un décor intégralement tapissé, l’artiste transforme une salle blanche en grotte de théâtre.

Claire Mayet : Rockeries. Espace Labo.

Le revêtement comme sujet

Depuis plusieurs années, Claire Mayet s’intéresse moins à l’objet qu’à sa peau. Un émail protège, orne, dissimule, transforme ; il décide aussi de ce que l’on perçoit d’une pièce et de la valeur qu’on lui prête. Chaque vase de l’exposition explore ainsi une technique ou un motif de glaçure particulier, de l’émail éclaté aux textures minérales, des reliefs sableux aux brillances irisées.

La photographie de l’un d’eux en donne la mesure. Sur un corps granuleux, couleur de sable, s’agglutinent des coquilles striées d’un rose presque comestible, aux côtés d’huîtres sombres qui semblent sorties d’un rocher. Des galets noirs, des coquillages bruns effilés et une rangée de coques blanches nacrées complètent la composition. À force de relief, la pièce se lit comme un visage : les coquilles blanches du pied ressemblent à une denture, les huîtres sombres à des joues creuses. L’objet, grave et grotesque à la fois, ne se prend pas tout à fait au sérieux.

De la rocaille au rococo

Le titre n’a rien d’anodin. La rocaille désigne ce revêtement d’architectures et de jardins fait de pierres et de coquillages assemblés pour imiter grottes, rochers et concrétions, dont la Renaissance maniériste a fait un genre. Le mot a aussi donné son nom au rococo, longtemps utilisé comme une insulte pour un art jugé excessif. Gabrielle Boder, qui signe le texte de l’exposition, voit dans cette histoire des goûts changeants le terrain naturel de l’artiste : là où le précieux et le factice, le savant et l’amateur se confondent, et où l’on se demande qui décide de ce qui est noble ou vulgaire.

C’est là qu’intervient une sensibilité « camp » au sens de Susan Sontag : un goût de l’artifice, de l’exagération, du décor assumé comme tel. Chez Claire Mayet, le faux n’est pas un défaut mais une méthode. L’artifice devient une manière de questionner les normes du goût et les rapports de pouvoir qu’elles dissimulent.

Claire Mayet, Vase aux coquillages # 4, 2026. Modelage et empreintes. Grès et émail. 28 x 19cm.

La coquille, entre motif et mémoire

Le coquillage occupe une place singulière dans ce travail. Naturel et déjà ornemental, doté de spirales, de stries et de nacre, il semble né pour devenir motif. Mais il charrie aussi une histoire de circulation de valeur : collectionné dans les cabinets de curiosités, parfois monnaie ou marchandise, il renvoie aux échanges commerciaux et à l’expansion coloniale européenne. Travailler à partir du moulage plutôt que de la coquille elle-même prend alors un autre sens : celui d’un monde que l’on regarde désormais à l’aune de la raréfaction et de l’extinction des espèces.

Claire Mayet : Rockeries. Espace Labo.

On le voit sur une autre image, plus rapprochée : des huîtres de céramique, disposées comme jetées sur le papier peint, montrent des intérieurs d’un blanc laiteux où viennent se noyer des flaques vertes et bleutées, cernées d’une bordure brune. L’émail y coule, s’épaissit, se craquelle ; il imite la nacre sans jamais s’y réduire. Posées sur le motif mural, ces huîtres semblent à la fois prélevées dans le décor et prêtes à y retourner.

Quand la matière devient image

Le papier peint fait en effet partie de l’œuvre. Pour le réaliser, Claire Mayet superpose matières et émaux sur des plaques de grès, au fil de cuissons successives. Les effets de fusion, en partie aléatoires, sont photographiés, agrandis puis répétés jusqu’à former un motif. Le procédé retourne la logique habituelle de la céramique : « La matière devient image, la pièce unique reproduction », écrit Gabrielle Boder. L’accident de four, geste fugace, se change en tapisserie qui enveloppe tout l’espace.

Un théâtre de poche

La scénographie prolonge ce jeu. Une cimaise percée de fenêtres en arc transforme l’espace en une architecture volontairement factice, où se mêlent château de carton-pâte, castelet de marionnettes et vitrine de luxe. Doublées de tissu argenté et tapissées du même motif, les niches accueillent les vases comme des figures sur scène. L’effet est renforcé par la nature même de l’objet : le vase possède un pied, une panse, des épaules, un col, une lèvre. En le disposant ainsi, l’artiste fait apparaître une compagnie de personnages légèrement surréalistes.

Claire Mayet : Rockeries. Espace Labo.

Au sol, des bougeoirs en forme de serpents semblent s’être échappés du décor. Ils font écho à La Méditation (1936) de René Magritte, où trois bougies allumées rampent sur une plage, entre objets domestiques et reptiles. Ces présences énigmatiques font basculer l’exposition dans un registre plus symbolique, voire magique.

La Pile, ou l’œuvre à plusieurs mains

Au centre de l’espace se dresse la pièce la plus haute : une colonne composée de huit éléments empilés, intitulée La Pile. Elle est le fruit d’un travail collectif mené au sein du Club Céramique par Bastien Birchler, Coline Davaud, Apnavi Makanji, Claire Mayet, Manon Mello et Mathilde Tinturier. Une seule règle : une dimension commune qui permet l’assemblage. Pour le reste, chacun·e reste libre de ses formes, de ses sujets et de ses techniques.

Le résultat est un cadavre exquis en trois dimensions. On y distingue une base ornée de coquillages moulés, une masse rouge aux plis charnus, un caisson jaune pâle aux allures de tiroir, une couronne turquoise de feuilles, un étage orné de poissons gravés, puis un couronnement de flammes sombres posé sur des tiges colorées. Les éléments peuvent être permutés, et chaque configuration fait naître de nouvelles associations. « L’œuvre commune ne gomme pas les singularités, elle les empile », résume Gabrielle Boder.

Initiée par une première expérience en 2023, cette recherche déplace aussi le savoir-faire vers sa transmission : faire ensemble, c’est partager des outils et des connaissances. Elle fait écho à la manière dont Claire Mayet interroge la figure de l’auteur, loin du mythe de la création solitaire et toute-puissante.

C’est là qu’intervient une sensibilité « camp » au sens de Susan Sontag : un goût de l’artifice, de l’exagération, du décor assumé comme tel. Chez Claire Mayet, le faux n’est pas un défaut mais une méthode. L’artifice devient une manière de questionner les normes du goût et les rapports de pouvoir qu’elles dissimulent.

Entre maîtrise et expérimentation

À la croisée de l’art, de l’architecture, de la céramique, des arts décoratifs et de la scénographie, la pratique de Claire Mayet se construit à la lisière de la maîtrise et de l’expérimentation. Rockeries en offre une synthèse espiègle : des surfaces qui jouent à cache-cache avec ce qu’elles recouvrent, une salle qui a tout d’un décor, et une série d’objets qui, sous leurs airs de curiosités, posent des questions sérieuses sur le goût et la valeur. Une exposition aussi flamboyante qu’intelligente, où le doute sur les apparences finit par donner de la profondeur.

Jacques Magnol

Claire Mayet – Rockeries
Du 17 septembre au 30 octobre 2026
Espace Labo
Bd de Saint-Georges 5
Genève

 

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