Son lit accueillait le diable

Lou Cohen, Son lit accueillait le diable (détail), 2024. Pastel sec sur papier. Encadrement bois et bâche. 96 x 140 cm.

Avec « Son lit accueillait le diable », arrêtons-nous sur un des dessins de Lou Cohen : la douceur mélancolique des teintes délavées n’y referme rien, elle tient — comme souvent chez la pastelliste — une tension ouverte vers ce qui n’est pas encore advenu.

Lou Cohen dessine au pastel sec — technique du XVIIIe siècle qu’elle revendique sans nostalgie, et qui lui permet de creuser la lumière dans le blanc du papier plutôt que d’en déposer. De cette économie naissent des corps en attente, des plis de tissus, des mains qui reviennent sans cesse là où le visage se dérobe.

Lou Cohen, Son lit accueillait le diable, 2024. Pastel sec sur papier. Encadrement bois et bâche. 96 x 140 cm. Photo : Jacques Magnol.

Le papier déborde avant que l’image ne commence. Froissé, plissé sur lui-même, replié en bourrelets qui dépassent du cadre comme une couette mal rentrée — le support n’encadre pas la scène, il la prolonge. Chez Lou Cohen, le pastel est monté sur coton, capoc et ouatine, à la manière d’une couette : le dessin se trouve littéralement cousu dans la matière de son sujet. Ici, ce redoublement atteint sa forme la plus directe. Le lit n’est pas seulement représenté — il enveloppe l’œuvre elle-même.

À l’intérieur, une figure encapuchonnée se love contre une masse de tissu qu’on ne sait plus très bien nommer : couverture amoncelée, ou second corps endormi tout contre elle. L’ambiguïté n’est pas un défaut de lecture, elle est le sujet. Le vêtement, par son épaisseur même, par le nombre de ses plis et leur direction contraire, cesse d’être un habit pour devenir une enveloppe presque charnelle — quelque chose qui tient à la fois du refuge et de l’étreinte. Plus la matière se froisse, plus elle se complique à dessiner ; et c’est précisément dans cette complication que Lou Cohen dit trouver son plaisir. La virtuosité ne sert ici aucune démonstration : elle est la trace visible d’un état intérieur, celle d’un corps qui a dormi, attendu, désiré — et que le pli, seul, peut dire sans le montrer.

Un détail suffit à concentrer cette tension : une main, seule peau nue et précisément rendue dans toute la composition, qui descend vers un pied. Le geste reste sans qualificatif — soin, repli, caresse, on ne sait — mais sa netteté, par contraste avec l’opacité du reste, lui donne un poids disproportionné par rapport à sa taille. C’est tout l’érotisme de cette pièce : jamais nommé, jamais explicite, simplement ressenti avant d’être identifié.

En arrière-plan, deux régimes de présence s’opposent sans se toucher. À gauche, des silhouettes au seul trait, légères, à peine teintées, semblent appartenir à un autre ordre de réalité — celui, peut-être, du rêve, qui seul autorise ces gestes suspendus, ni tout à fait extase ni tout à fait supplication, comme des propositions de jeu qu’aucun récit ne vient figer. À droite, une gueule pleinement peinte, dents suintantes, ouverte sur un appétit immédiat, qui semble au contraire ne rien devoir au songe.
Une présence trop dense, trop charnue, pour n’être qu’imaginée.

Jacques Magnol

Lire l’interview de Lou Cohen.

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