Propos recueillis le 26 juin auprès de Clara Locherer, curatrice de l’exposition avec Lucie Landolt.
Du 24 au 26 juin, Duplex a accueilli Time To Throw Away The Candles, premier projet d’un duo de curatrices, Clara Locherer et Lucie Landolt, qui se connaissaient déjà pour avoir monté des expositions collectives auparavant. Cette fois, l’envie était différente : déplacer non seulement l’art exposé, mais le vernissage lui-même.
Le concept tient en une superposition d’images : l’anniversaire d’enfant et le regard nostalgique qu’on porte, adulte, sur l’enfance, greffés sur le rituel du vernissage. Sept artistes — de Genève et d’un peu plus loin — ont été invités à produire un visuel imprimé sur une assiette en carton. Banquet vegan, gommettes empruntées au vocabulaire des galeries — ces pastilles qui, ailleurs, signalent une œuvre vendue —, bande sonore continue, discours transformé en karaoké : autant d’éléments familiers, déplacés et réassemblés. « On prend plein d’éléments très connus, et on joue un peu avec », résume Clara Locherer, qui envisage déjà une édition annuelle avec Lucie Landolt.
Derrière le jeu, une observation plus sérieuse sur les codes du vernissage genevois, jugés parfois trop figés, presque excluants pour qui n’en maîtrise pas la grammaire tacite. « Le public genevois reste souvent le même », note-t-elle, avec des rituels suffisamment précis pour décourager qui vient de l’extérieur. D’où l’idée de produire une porte d’entrée alternative : un repas gratuit, accessible à tous puisque entièrement vegan, qui fonctionne indépendamment de la compréhension du concept curatorial. Que le public saisisse ou non l’arrière-plan conceptuel, il reste quelque chose à partager — un point que Clara Locherer assume sans complexe.
L’enjeu de la diversification du public traverse tout l’entretien. Si Duplex attire d’abord les jeunes artistes et les étudiants de la HEAD, l’événement a aussi permis de mêler des publics qui se croisent rarement. Le repas, encore, joue ce rôle de liant.
Reste la question des lieux, plus aiguë à mesure que des espaces comme L’Almacén disparaissent. Lucie Landolt, qui fait partie du collectif Duplex, a pu compter sur une facilité d’accès que d’autres jeunes curateurs et curatrices n’ont pas, faute de moyens. Clara Locherer insiste sur la nécessité de préserver ces lieux hybrides — à la fois espaces d’exposition et de fête — où se côtoient artistes émergents et noms déjà installés, parfois à des prix qui resteraient accessibles si les collectionneurs en avaient connaissance. Sur l’hypothèse d’institutions plus vastes — le Musée d’art et d’histoire est cité — mettant à disposition une partie de leurs espaces inexploités, la réponse est prudente : l’attention existe peut-être, mais la volonté réelle de partager reste incertaine. La solution, selon elle, passe moins par l’attente d’un geste institutionnel que par une mobilisation collective pour maintenir vivants les lieux existants.
Sept assiettes, une même digestion
Le principe de l’assiette en carton n’est pas un simple gadget scénographique : il rejoint, presque malgré lui, une tendance de fond chez plusieurs des sept artistes réunis. Beaucoup travaillent par recombinaison plutôt que par création ex nihilo — un geste qui fait écho, en miroir, au vocabulaire de consommation et de digestion convoqué par l’événement lui-même.
Mélie Notari (née en 2000 à Genève) articule des archives personnelles et des images glanées sur internet pour les replacer dans un état sensible. Lou Messmer, basé·e entre Zurich et Genève, fait du compost et de la décomposition un principe de travail, assemblant collages où tout devient « compostable ». Camille Lütjens (*2001, Zurich, passée par la HEAD-Genève puis la ZHdK) interroge le statut de la peinture à travers une culture visuelle qui recycle sans cesse ses propres modèles. Song Ruijin (née en 2003 à Kunming, également formée à la HEAD-Genève avant l’ENSBA Paris) confronte le flux léger des images numériques au poids du réel. Chez ces quatre artistes, l’image préexistante — qu’elle soit personnelle, numérique ou picturale — est moins créée que retraitée, digérée à son tour.
Un second fil tient à l’intime et à l’identité, particulièrement queer. Yannick Haas, diplômé de la HEAD-Genève, déploie un travail pictural et installatif sur les violences internes à la communauté gay, où l’auto-sexualisation devient un outil de reprise de contrôle plutôt qu’une simple exposition du corps. Anaé Jamati, basé·e à Rennes, photographie et écrit l’intimité queer comme mémoire des liens choisis, à l’heure où les identités dissidentes sont menacées. Audrey Ramos (1998, péruvienne et suisse, Genève) explore quant à elle l’espace habité comme lieu de mémoire et d’identité, entre coutumes péruviennes et paysages helvétiques.
On notera enfin la trajectoire commune à plusieurs : passés par la HEAD-Genève, plusieurs de ces artistes essaiment ensuite vers Zurich, Paris ou ailleurs — une génération formée à Genève mais déjà dispersée, qui n’en continue pas moins d’y exposer, parfois à l’invitation d’un duo de curatrices décidé à reconsidérer ce que peut être, ici, un vernissage.
Jacques Magnol






