
Lou Cohen, Ne ratez pas votre matinée de printemps, 2024. Pastel sec sur papier. Désir des astres, 2026. Pastel sec sur papier. 70 x 90 cm. © Lou Cohen.
Le Musée Jenisch de Vevey présente vingt œuvres inédites de Lou Cohen. Des pastels secs d’une grande sensibilité où des corps alanguis côtoient des visages déformés, intrigants, entre le familier et l’inquiétant. Une exposition qui se ressent autant qu’elle se regarde.

Lou Cohen, Répétition du caractère : inéluctable, 2026. Pastel sec sur papier. Encadrement bois. 42 x 59 cm. © Lou Cohen.
Lou Cohen travaille au pastel sec depuis des années avec une constance qui n’est pas de la routine : c’est une technique du XVIIIe siècle qu’elle revendique sans nostalgie, et qui lui permet de creuser la lumière dans le blanc du papier plutôt que d’en déposer. Ses séries précédentes suivaient une trame narrative reconnaissable, un fil conducteur qui orientait le regard d’une œuvre à l’autre. L’exposition du Musée Jenisch rompt délibérément avec cette logique : les quelques vingt œuvres réalisées spécialement pour l’occasion forment une fresque sans début ni fin, davantage gouvernée par l’intuition et la matière que par un récit préalable. C’est peut-être l’exposition la plus libre qu’elle ait présentée à ce jour.
Ce que le visiteur rencontre d’abord, c’est l’échelle. Un dessin mural éphémère, Mains tiens au fusain, créé in situ — les mains envahissant le mur, démesurées, charnues, rendues avec une précision presque troublante — impose d’emblée un corps qui déborde le cadre traditionnel du médium. Ces mains-là ne tiennent rien et pourtant elles semblent tout contenir : deux visages minuscules surgissent dans leur sillage, presque engloutis par la masse des doigts. La charge érotique est ici frontale dans l’échelle, mais retenue dans le geste — ce sont des mains qui touchent sans qu’on sache très bien quoi ni qui, et c’est précisément cette indétermination qui produit son effet.

Lou Cohen, Ne ratez pas votre matinée de printemps, 2024. Pastel sec sur papier. Encadrement bois. © Lou Cohen.
L’érotisme traverse l’exposition comme un courant discret, rarement explicite, toujours sensible. Ne ratez pas votre matinée de printemps, Un pastel aux teintes rosées montre deux corps mêlés dans ce que l’étreinte a de plus secret — la peau pleinement rendue, présente, sans que le regard puisse toutefois s’y fixer, le visage demeurant soustrait. Moins une nudité exhibée qu’une présence qui s’offre au moment même où elle se dérobe. C’est un contrepoint au dessin mural : là où celui-ci dilue le corps dans l’échelle et le geste, ici c’est la chair elle-même qui s’avance, tout en continuant de se retenir. Chez Lou Cohen, l’érotisme est une question de ce qu’on ne voit pas tout à fait, de ce qui reste suspendu entre le montré et le retenu.
Mais l’exposition ne se tient pas tout entière dans cette douceur. Une série de cinq portraits alignés introduit un tout autre registre : des faciès déformés, gonflés, aux proportions étranges, qui oscillent entre le grotesque et l’enfantin. Têtes trop lourdes pour les corps qui les portent, crânes qui semblent avoir absorbé quelque chose d’indéfinissable, regards fixes ou absents — ces figures ne cherchent pas à effrayer, mais elles dérangent avec une efficacité tranquille. L’une d’elles, centrale dans l’accrochage, se présente comme une masse ovoïde dont le visage aplati semble sourdre du bas de la forme plutôt que d’en occuper naturellement la place — une tête qui aurait oublié comment être une tête, sans pour autant avoir renoncé à regarder. Une autre, aux tons orangés et bruns, montre un chérubin dont le crâne déborde sur lui-même, les traits crispés dans ce qui pourrait être la colère ou simplement l’effort d’exister. Ce ne sont pas des monstres au sens classique : ils ressemblent trop à des proches, à des visages qu’on aurait déjà croisés, pour qu’on puisse les tenir à distance confortable.
Désir des astres, un dessin mis à l’écart dans l’accrochage introduit une note différente : deux créatures aux têtes rondes et aux yeux mi-clos, vaguement velues, se tiennent dans un paysage de forêt tourmentée avec une placidité presque comique. Ce ne sont pas tout à fait des monstres — plutôt des êtres qui ont renoncé à s’étonner de leur propre étrangeté. L’humour affleure ici discrètement, comme il le fait ailleurs dans l’œuvre de Lou Cohen, dans une déformation qui fait sourire avant d’inquiéter.

Lou Cohen, Monstre sofa III, 2026. Encadrement bois, coton, kapok et ouatine. Pastel sec sur papier. 70 x 84. cm. Monstre sofa II, 2026. Pastel sec sur papier. 70 x 84 cm. © Lou Cohen.
Deux autres dessins, présentés isolément, Monstre sofa, Monstre sofa II, approfondissent cette question avec une économie de moyens plus troublante encore. Un garçon est allongé sur un canapé, dans la lumière dorée et froissée des coussins que Lou Cohen affectionne — contexte familier, presque domestique. Mais son visage, rougeaud et comprimé, aux yeux mi-clos et aux traits comme pressés de l’intérieur par une force invisible, introduit un malaise discret dans cette torpeur confortable. La déformation n’est pas ici grotesque : elle est proche, presque reconnaissable, comme si le pastel avait capté un état intérieur que le visage ordinaire dissimule d’habitude. Dans ses bras, une masse de tissu froissé — vêtement, couverture, ou second être endormi contre lui — dont on ne sait plus très bien démêler la nature. La douceur de la pose et l’étrangeté du visage ne s’annulent pas : elles coexistent, et c’est ce maintien de la tension entre les deux qui reste longtemps après qu’on a quitté la salle.
C’est là que réside l’une des tensions les plus productives de cette exposition : Lou Cohen dit avoir besoin d’aimer ses sujets pour réussir ses dessins, et cette tendresse est perceptible même dans les figures les plus déformées. La déformation n’est pas une violence faite au modèle — elle semble plutôt surgir de l’intérieur du sujet lui-même, comme si le pastel révélait quelque chose que le visage ordinaire dissimule.

Lou Cohen, Monstre sofa, 2026. Encadrement bois, coton, kapok et ouatine. Pastel sec sur papier. 95 x 65 cm. © Lou Cohen.
L’encadrement dit couette — baguette en bois habillée de coton, kapok et ouatine — fait également son apparition dans cet accrochage, aux côtés de deux œuvres encadrées de manière conventionnelle représentant des figures similaires. La juxtaposition est éloquente : le même sujet, la même posture alanguie, mais dans un cas le dessin est protégé par un cadre, dans l’autre il est littéralement cousu dans la matière de ce dont il parle. Les deux modes coexistent sans hiérarchie, comme si l’exposition testait les limites de ce que le médium peut contenir.
Peuple, poème, dessin, un dessin mis à l’écart retient enfin l’attention par son étrangeté propre : une figure sans visage avance, tandis que les jambes se dissolvent progressivement dans un paysage tourmenté de gris et de noirs. Ce n’est plus un portrait — c’est une disparition en cours, un sujet qui s’efface dans le monde plutôt que de s’y tenir. Dans une exposition qui questionne sans relâche le rapport à l’autre, c’est peut-être l’œuvre la plus silencieuse, et la plus insistante.
Jacques Magnol
Lou Cohen et Eliot Möwes
Lauréats de la Bourse Alice Bailly 2025 et 2026
5 – 27 septembre 2026
Musée Jenisch
Vevey
L’exposition est présentée au Pavillon de l’estampe, en dialogue avec des gravures sur bois d’Alice Bailly (1872–1938). L’un des objectifs de la Fondation Alice Bailly est l’octroi d’une bourse annuelle afin de soutenir de jeunes plasticien·ne·s vivant en Suisse romande.
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Née en 1995, Lou Cohen vit et travaille entre Genève et Paris. Après avoir étudié à l’Université nationale des arts de Corée, elle est diplômée en 2021 de la HEAD – Genève où elle occupe actuellement un poste d’assistante d’enseignement. La même année, elle reçoit plusieurs distinctions majeures : le Prix Neumann, le Prix du dessin INGE et la bourse du FCAC de la Ville de Genève. En tant que réalisatrice, elle a été récompensée par un premier prix au Upcoming Filmmakers Award, ainsi que par le Prix d’art Kiefer Hablitzel/Göhner à Art Basel en 2023. Lou Cohen a exposé à Genève ( Salon Art Genève, Halle Nord, Biennale HeART@Geneva), à Paris (Fondation Pernod Ricard), à Munich (Lovaas Project Galerie), à Zurich (Galerie Philipp Zollinger) et à Arles (Festival international du dessin). Récemment, en 2026, elle a présenté un pan important de son travail à l’occasion d’un solo show au Palais de l’Athénée à Genève.




