Quand Philippe Macasdar vit à Genève comme à l’étranger

Philippe Macasdar. Photo : Jacques Magnol. 27 août 2026.

Dans le cadre du Festival de La Bâtie, les mercredi 2 et jeudi 3 septembre, à 19 heures, sur la scène en plein air de l’Ariana, Philippe Macasdar lira un montage de textes avec Genève au cœur.

Derrière son apparente discrétion, la Cité de Calvin révèle une effervescence intellectuelle exceptionnelle : un véritable carrefour où se croisent exilé·es, écrivain·es, penseur·euses et artistes de tous horizons. Figure majeure du paysage théâtral genevois, Philippe Macasdar qui a, entre autres, été directeur du Théâtre Saint-Gervais durant 24 ans, est sans doute l’un des plus fins passeurs de l’histoire littéraire de Genève.

Écrire Genève. Philippe Macasdar à l’Ariana le 2 septembre 2026. Photo : Jacques Magnol.

Aux origines, 1991

Jacques Magnol : En 2019, tu consacrais déjà un spectacle à Genève et ses hôtes illustres à la Comédie de Genève. Sept ans après, qu’est-ce qui t’a manqué dans le premier geste, qu’est-ce qui, entretemps, a changé dans ton rapport à la matière — ou dans Genève elle-même — pour que tu aies besoin d’y revenir ?

Philippe Macasdar : Cette question du rôle des étrangers — à travers les écrivains, mais on pourrait faire la même histoire avec les travailleurs saisonniers — ça commence bien avant 2019.

Pour moi, il s’agit d’interroger le rôle qu’ont eu les écrivains dans ce qu’on pourrait appeler la co-construction de l’identité culturelle de Genève. Tout commence pour moi de manière publique en 1991.

Cette année-là, je propose à Claude Stratz — je travaillais alors à la Comédie — une soirée de lecture de textes d’écrivains passés par la Suisse. C’était large : Genève, mais aussi Zurich et bien d’autres endroits. La soirée s’appelait « En passant par la Suisse, en passant par le monde ». J’avais demandé à Jean-Luc Bideau de lire les textes, et à Philippe Schwed, historien, traducteur de Niklaus Meienberg, d’assurer les liaisons historiques. Ça a été un succès phénoménal : au moins 500 ou 600 personnes à la Comédie — lié à Bideau, mais pas seulement.

Ce qui était pour moi une préoccupation d’adolescent, née au collège, prenait sens : mon intérêt pour tout ce qui touche à l’étranger est né d’un livre, Le Septième Homme, de John Berger et Jean Mohr — un livre qui m’a bouleversé, qui m’a ouvert les yeux sur Genève à travers la condition ouvrière et celle des migrants.

Cette entrée sur le rôle des étrangers à Genève commence donc au collège, en 1977, avec ce livre. Et en 1991, à la Comédie, j’ai été frappé de voir des gens éminents et curieux — je pense à Jean Ziegler — enthousiastes, découvrant ou retrouvant des auteurs.

Je me suis dit : je touche là à un endroit sensible pour moi, pour des raisons biographiques. Quand j’arrive à Saint-Gervais, je refais « En passant par la Suisse, en passant par le monde », avec Bideau, j’invite John Berger pour une conférence et  Nicolas Bouvier à donner sa fameuse conférence sur la Suisse nomade — entendue au Bergues, et qui m’avait frappé : on pense les Suisses stables et fixes, alors que c’est un peuple qui a la bougeotte. Alors, quand je dis que rien ne me manquait, parce que j’y travaille, j’y travaille tout le temps.

C’était un peu un acte manifeste. Et au moment où j’arrive à Saint-Gervais, il se trouve que c’est l’année de la diversité. Tu te souviens de cette époque : un travail très intéressant a été fait par la Ville, notamment par Maurice Graber, sur le thème « Genève, village mondiale ? » (adjoint de direction au département de la culture, et responsabilité pour DIVERSITÉ 95 en 1994 et 1995) à ce titre cheville ouvrière du projet. Puis, moment décisif, en 1997 : Erica Deuber Ziegler, directrice des affaires culturelles à la Ville de Genève, vient me demander de réfléchir à des liens entre l’ONU et Genève.

Je me suis retrouvé avec l’ambassadeur de France à l’ONU, le directeur de la bibliothèque — Pierre Pelou, également chargé de la programmation culturelle de l’ONU —, Caesar Menz, qui dirigeait le Musée d’art et d’histoire, Erica, et on a monté un projet pour relier, sans abstraction institutionnelle, l’ONU à Genève : « Grandeurs et misères d’un théâtre de l’ombre et du monde ». C’était ma mission, mais hélas ce projet est resté dans les tiroirs.

Un des slogans qu’on avait à Saint-Gervais, c’était « Genève je me souviens » : on a travaillé dès le départ sur le recueil des premiers souvenirs de l’arrivée à Genève — ouvriers, anonymes, intellectuels, gens de la vie courante — avec Julie Gilbert, Juan Lozano et Marielle Pinsard. Et je me suis vite rendu compte qu’au fond, Genève, ce n’était pas ici et ailleurs : c’était « ici c’est ailleurs ».

Je me suis donc demandé en quoi le monde est dans Genève — pas de manière abstraite, mais concrètement à travers des témoignages. Alors je ne suis pas tout à fait honnête avec toi quand je dis que rien ne m’a manqué : bien sûr que ça m’a manqué.

En 2018, quand je quitte Saint-Gervais, c’est aussi à travers une opération manifeste avec Christophe Billeter, dont l’érudition et la connaissance du cinéma sont considérables : une exposition sur la façon dont Genève a été présentée au cinéma. C’était la dernière grande opération que j’ai faite sur cette histoire d’« ici, c’est ailleurs ». Aujourd’hui, tout ça est lié à Stéphane Malfettes qui, en arrivant à Genève et découvrant mon intérêt pour ces questions, avait une virginité, une curiosité, un enthousiasme — c’est lui qui m’a proposé ce nouveau spectacle.

Écrire Genève. Philippe Macasdar à l’Ariana le 2 septembre 2026. Photo : Jacques Magnol.

Du bureau à la page blanche

Dans le spectacle à la Comédie, tu incarnais un enquêteur, avec bureau et archives. À l’Ariana, tu lis en plein air. Pourquoi avoir renoncé au personnage ?

On a eu ensuite plein de formes différentes. La dernière manifestation littéraire qu’on a faite était réalisée avec Rudi Baur, Karel Ménine et Bertrand Lévy — un éminent spécialiste, je renvoie à ses livres chez Métropolis — sur les témoignages recueillis dans les œuvres littéraires du monde entier au sujet de Genève. On était assis derrière une table, avec Bideau et Dominique Favre-Bulle, et on lisait sans chichi.

Là encore, c’est une proposition de Stéphane Malfettes, qui a eu cette belle idée de faire de l’Ariana son « stamm » — comme dans les Stammtisch, ces tables réservées aux mêmes habitués. J’ai dit oui : c’est la première fois que je fais ça en plein air, sans répétition, avec un raccord le jour même. Un plateau nu.

Dans un premier temps, je pensais à une table d’écolier, pour dire qu’on est toujours là pour apprendre — et que celui qui fait la chose apprend, lui aussi, avec les spectateurs. Finalement, il n’y aura plus rien du tout : ce sera une page. Le sol est blanc, très lumineux — je ne sais pas ce que ça va donner, mais je sais qu’il n’y aura ni table ni chaise. Au fond, cette scène est une grande page.

Le corpus, entre érudition et hasard

Ta liste s’élargit — l’écrivaine sénégalaise Fama Diagne Sène apparaît, par exemple, là où 2019 restait très européen. Comment se fait le choix des textes — érudition, hasard des lectures, choix esthétique, nécessité dramaturgique ?

Cette autrice sénégalaise, je l’ai découverte dans un des deux livres que Bertrand Lévy a consacrés à ce qu’il appelle les voies du Sud — il y a aussi l’autrice espagnole Rosa Regàs. Mais c’est vrai qu’à part Borges et elle, c’est en majorité des auteurs européens, parce que je n’ai pas encore assez travaillé cette autre voie.

Il y a plusieurs chemins. Strindberg et Adamov, parce qu’en m’intéressant à leur théâtre je me suis intéressé à leur vie : j’ai découvert qu’Adamov avait laissé, dans L’Homme et l’Enfant, un témoignage saisissant sur Genève, par fragments. Strindberg, lui, est venu deux fois en Suisse et a passé quelques mois à Genève, rue Dancet — où j’ai habité, c’était mon premier appartement. Robert Musil aussi : après avoir lu L’Homme sans qualités, j’ai découvert qu’il avait passé de longues années à Genève pendant de la Seconde guerre mondiale, et qu’il en parlait dans sa correspondance.

Et puis il y a Albert Cohen, Borges, Mary Shelley. C’est une histoire inouïe pour moi : je relie souvent la question du monstre, entre le Che et Mary Shelley. On connaît l’anecdote de Ziegler qui, jeune homme, voulait partir faire la révolution : le Che était alors à Genève, à l’ONU, ministre de l’Économie ou de l’Industrie je crois, et Ziegler s’était arrangé pour être son chauffeur. Il raconte ça dans l’épilogue du Bonheur d’être Suisse : à l’aube, à l’hôtel Intercontinental, au moment où s’éteignent les enseignes Rolex, celles des banques et des palaces, le Che lui dit : « Ton combat, c’est ici, dans le cerveau du monstre. »

Un autre monstre a été fabriqué ici, celui de Mary Shelley — je rappelle que Frankenstein n’est pas le monstre, c’est le docteur. Il n’y a, à ma connaissance, qu’un seul film qui restitue la réalité du roman : Victor Frankenstein est un Genevois de l’aristocratie genevoise, l’histoire se passe principalement à Genève. Ses recherches devenant sulfureuses, il doit s’exiler à Darmstadt, où il va au bout de cette expérience, qui rate. Quand il réalise qu’en voulant créer un être humain, il a fabriqué un monstre, il est effrayé et rentre à Genève ; et c’est à Genève que le monstre, apprenant que son « père » s’est enfui, vient se venger. Les expérimentations de Frankenstein pour se substituer à Dieu et créer un Homme à son image vont provoquer une catastrophe générale.

Je me suis dit qu’au fond Genève produit des monstres, les exporte, et que parfois ils reviennent, en un effet boomerang. J’ai vraiment compris ça en voyant le film de Kenneth Branagh, où Robert De Niro joue le monstre et Branagh joue Frankenstein : une séquence m’a frappé, celle où le monstre, resté une nuit sur le Salève parce que la ville était fermée à son arrivée, prononce le mot « GENEVA ! » d’un ton effroyablement pathétique, c’est au fonds sa ville natale qui est à ses pieds. J’avais voulu mettre cette séquence sur la façade du Théâtre Saint-Gervais, mais mes collègues de l’époque n’étaient pas d’accord.

Genève comme paradoxe

Le cosmopolitisme que tu célèbres chez Dostoïevski, Borges, Musil est-il le même que celui, plus administratif, du Genève actuel des organisations internationales ? Ou sont-ce deux Genève distinctes — l’une fantomatique et littéraire, l’autre bureaucratique et contemporaine — est-ce que ces deux mondes se parlent ?

En 1996, quand on est venu me chercher pour réfléchir entre les liens entre Genève et l’ONU, le constat était que non, ça ne se parlait pas. Mais ce n’est pas nouveau : le premier à l’avoir raconté, dans Mangeclous notamment, c’est Albert Cohen, qui a montré la fatuité, la légèreté, l’inconséquence des personnages qu’il observait — sa femme Bella travaillait au BIT — et qui parle de la SDN avec une sévérité extrême. Je n’ai pas envie d’opposer les deux mondes, c’est trop évident : ce qui m’intéresse, c’est plutôt de remonter aux origines.

Je travaille actuellement avec Ruedi et Vera Baur sur un projet qui rappellera qu’en dehors de quelques cénacles intellectuels, on ignore qu’à Genève, pendant quatre ans, le musée Rath a été suspendu de son activité artistique. La Ville l’a mis à disposition de la Croix-Rouge pour répondre aux besoins criants de l’Agence internationale des prisonniers de guerre du CICR.

Aujourd’hui, une plaque, énigmatique, devant le musée rend hommage au peuple suisse et aux forces humanitaires à l’œuvre dans le monde, sans rien formuler d’explicite, de concret sur cet évènement et tout bêtement que la Croix-Rouge avait son Agence dans ces murs.

Or le concret est inouï : pendant quatre ans, 1200 volontaires ont organisé ce qui est la fonction fondamentale de la Croix-Rouge — pressentie par Rousseau dans le Contrat social — à savoir qu’un soldat dès lors qu’il est fait prisonnier ne doit pas disparaître des radars : une fois sorti du champ de bataille, sa famille doit savoir où il est emprisonné et autorisée à entrer en contact avec lui. Plus de 30 000 lettres et colis arrivaient chaque jour au musée Rath. Et en repartaient à travers le monde.

Un immense écrivain, Stefan Zweig, raconte cela dans un texte méconnu, Le Cœur de l’Europe (Herz Europas), récit d’une visite à la Croix-Rouge internationale de Genève, écrit après alors qu’il est venu voir Romain Rolland en 1917. C’est sans doute l’un des plus grands témoignages sur la Croix-Rouge, en pleine Première Guerre mondiale. Le texte a été édité à Genève et Paris en français, à Zürich en allemand, en 1918.

Je me suis toujours intéressé à cette séquence passionnante — fin dix-neuvième, début vingtième siècle —, où anarchistes, pacifistes, communistes et esprits singuliers étaient à Genève. Les quatre années de l’Agence internationale des prisonniers de guerre se terminent fin 1918 ; c’est en 1919 que le concept de Genève internationale apparaît vraiment, et en 1920 qu’arrive la SDN. Zweig raconte que le cœur de l’Europe c’est le Musée Rath — pour lui, le cœur du monde, sachant qu’à l’époque le monde, ce n’était pas que l’Europe, il y avait aussi les colonies.

Refuge et méfiance

Genève est une ville qui accueille, mais qui n’est pas toujours bienveillante. Il y a une certaine discrétion en regard de cette effervescence. Aurais-tu un exemple concret, tiré des archives ou des textes, qui incarne cette ambivalence ?

Il y a trois exemples très concrets. Le premier, c’est évidemment Michel Servet — et l’on croise à nouveau Zweig, qui s’est intéressé de près à cette histoire. Dans son livre Conscience contre violence, Zweig décrit le combat, théologique et politique, entre Castellion et Calvin, Castelion qui s’est opposé frontalement à lui au sujet de Servet, exécuté sur le buché. Zweig a écrit là sans doute le pamphlet le plus extrême qui puisse exister sur Genève, comparant sans détours Calvin à un dictateur.

Le second, c’est Giordano Bruno : pourchassé par le Clergé italien il se retrouve à Genève en 1576 où il travaille comme correcteur chez un imprimeur, pendant environ un an, mais il se brouillera avec un professeur de philosophie pour une question de didactique. Il est expulsé. Vingt ans plus tard, il sera brûlé en place publique à Rome.

Au XXème siècle, il y a cette histoire, tragique, révélée au début des années 2000 par deux personnes : Claire Luchetta, qui a longtemps dirigé la LICRA et a été la première à s’intéresser à cette figure — Rosette Wolczak, une jeune fille accueillie puis expulsée, qui a fini dans les camps —, et Claude Torracinta, qui lui a consacré un livre passionnant.

Écrire Genève. Philippe Macasdar à l’Ariana le 2 septembre 2026. Photo : Jacques Magnol.

Le regard de l’étranger, mis à l’épreuve

« Genève je me souviens », « Ici c’est ailleurs », « Dans l’œil du cyclone » à Saint-Gervais. Aniouta Pitoëff, John Berger. Ta propre généalogie (père arménien devenu français). Qu’est-ce que ce regard décentré te permet de voir que le regard genevois « de souche » ne voit pas ?

Je pense d’abord qu’il faut arrêter de faire croire que les Genevois seraient une entité homogène, éternellement rivée à la cité. On connaît les conséquences directes des guerres des religions, qui ont provoqué l’arrivée massive de protestants non seulement en provenance de France mais aussi d’Italie et d’Espagne. C’est de là qu’a été forgée l’appellation contrôlée « Genève, cite du refuge » — c’est un mouvement perpétuel incarné, par exemple, au XXème siècle par les vagues d’immigration ouvrière qui ont produit la richesse de Genève.

Il y a une chose que j’ai découverte, qui m’a complètement renversé : le double sens de l’expression « œil du cyclone ». L’usage commun l’associe à la crise maximale — on dit que l’ONU, ou la Comédie, est « dans l’œil du cyclone ». Mais le sens premier, climatologique, météorologique, c’est le contraire : l’œil, c’est le point calme et stable au cœur du cyclone. Et je me suis dit : c’est ça, Genève — ce privilège inouï d’être, pour l’essentiel, à l’abri du pire. Fin des années 1990, après « Ici c’est ailleurs » et « Genève je me souviens », on a monté deux grandes manifestations collectives, « Genève dans l’œil du cyclone », avec des textes de Jérôme Richer, Julie Gilbert, Pierre Hazan, Pierre-Louis Chantre, Slimane Benaïssa et d’autres.

Jusqu’à ma rencontre avec Besson, et avant lui la découverte, grâce à John Berger, des travailleurs migrants et saisonniers, j’avais mauvaise conscience d’être à Genève : le protestantisme dans sa version obtuse, l’argent, les banques, l’argent sale — tout ça me rongeait. Et puis il y a eu un renversement : j’ai compris qu’on pouvait retourner le texte de D’Alembert dans l’Encyclopédie réalisée avec Diderot. Quand il écrit « Genève voit l’Europe tout en feu sans jamais rien en ressentir, et jouit de ce spectacle sans y participer », je me suis rendu compte que ne pas ressentir n’est pas forcément être indifférent, et que jouir peut vouloir dire profiter de ce qu’on apprend du monde — non pour spéculer sur sa misère, mais pour tenter de la relater, et de la combattre relativiser.

S’intéresser aux écrivains, aux travailleurs migrants, aux réfugiés, ça a été au fond ce qui m’a permis de bien vivre pleinement à Genève. Ce n’est pas cynique : j’ai profité, et je continue de profiter, d’un regard tantôt positif, tantôt négatif — et c’est ça qui me fascine, cette réversibilité. Je regarde Genève à travers Aniouta Pitoëff, racontant les débuts de ses parents ici, et à travers John Berger, dont je viens de retomber sur un entretien de quarante minutes où, juste après avoir publié Le Septième Homme, il parle de la gare de Genève : les trains qui viennent du Sud pour aller au Nord — les trains des travailleurs —, et ceux qui partent de Genève vers le Sud, les trains des bourgeois.

Un ami, Antoine Raybaud, professeur de lettres à l’Uni, magistral et généreux, m’avait objecté que depuis la SDN, ce que dit D’Alembert ne tient plus.

Je me suis alors demandé : au fond, qu’est-ce que c’est, être spectateur du monde ? J’ai pensé à Diderot, à Brecht : un spectateur n’est pas quelqu’un de passif, dont le regard ne serait pas productif. Dans « spectateur », il y a « acteur ». Cette histoire de Genève est nouée à l’étranger — une belle anecdote le confirme : les Pitoëff ont été à Genève six ou sept ans, entre la fin des années 1910 et le début des années 1920, d’abord soutenus par des mécènes, puis lâchés. Au même moment, Jacques Hébertot, qui avait repéré ce talent immense, les faisait venir pour des tournées triomphales à Paris. Quand l’argent a manqué, les Pitoëff, qui aimaient profondément Genève, ont dû quitter la ville car Hébertot leur offrait un théâtre à Paris, ce fut un déchirement. Quand ils y arrivent à Paris, les journalistes leur demandent : « Alors, vous êtes russes ! » Et eux répondaient toujours : « Russes et Genevois. » Pour moi, c’est ça, être Genevois.

Tu dis avoir grandi à Genève à travers le regard de Pitoëff et de Berger — des étrangers. Mais toi, tu es ici depuis des décennies, tu as dirigé une institution pendant vingt-quatre ans. Peut-on encore se dire étranger chez soi après une vie entière d’enracinement ?

J’espère l’être.

Je vis à Genève comme à l’étranger : je découvre. À la Clémence, où nous entretenons [le 27 août], et où je ne suis pas retourné depuis une dizaine d’années, je me trouve dans la Vieille-Ville et j’ai vraiment l’impression d’être ici et ailleurs, en même temps. J’habite aux Eaux-Vives : les quais, la rade, le jet d’eau, il n’y a que des étrangers qui s’y aventurent — et puis il y a ces merveilleux pêcheurs qui pêchent au cadran et que l’on peut observer sur le pont du Mont-Blanc, j’en ai vu un hier, il avait l’accent portugais et venait là depuis 39 ans.

Mes origines, mon parcours familial, renforcent sans doute ça — mais ce n’est pas pour ça, au fond, que je l’ai fait. Mes années à la Comédie, avec Besson puis Stratz — je pense surtout à Besson —, m’ont totalement frappé : comment un jeune homme d’Yverdon se retrouve en Europe, à Berlin, à signer la deuxième grande époque du théâtre est-allemand après Brecht, et finalement à devenir l’un des plus fameux metteurs en scène européens.

Les figures : Besson, Stratz, Gatti

Quand j’ai eu la chance de travailler avec Besson, j’ai vu ce Vaudois arriver à Genève comme à l’étranger. Il avait dit, lors de sa conférence de presse inaugurale, une chose qui s’est confirmée avec les problèmes qu’il a eus — pas avec le public, mais avec les politiciens et la Fondation d’art dramatique en particulier, alors même que la Comédie marchait très bien. Il avait commencé en disant : « Je ne connais pas Genève. » C’était vrai : s’il avait connu Genève, jamais il n’y serait venu. Il y est venu par un coup de force de personnes qui voulaient absolument l’y faire venir — Werner Strub, Béatrice Perregaux, Guillaume Chenevière, Daniel Jeannet.

Je me suis intéressé à sa biographie, fasciné par ce Suisse en mouvement. Le film que j’ai réalisé sur lui est sorti en 1993 ; Daniel Jeannet, qui dirigeait alors le Centre culturel suisse à Paris, m’avait demandé de consacrer trois jours à sa sortie — on avait appelé ça « Besson, un Suisse en Europe ». C’est vraiment lui qui a activé ma curiosité.

Ce spectacle à l’Ariana, est-ce un hommage à Besson ?

J’ai eu la chance d’avoir été vraiment accueilli, soutenu, par Besson puis par Stratz. Et si on regarde ce qu’on a fait à Saint-Gervais — faire venir Armand Gatti pour travailler avec des non-professionnels, parmi lesquels des immigrés, des sans-papiers, des jeunes au chômage —, ça s’inscrit dans cette même histoire, celle d’une Genève qu’on n’imagine pas dans son versant le plus dur, socialement et économiquement.

La première affiche du projet Gatti renvoie à la controverse entre Rousseau et D’Alembert qui proposait dans son article sur Genève dans l’Encyclopédie de constituer une troupe de théâtre à Genève — ce qui provoque l’ire de Rousseau. Cette troupe, en fait, c’était pour la bourgeoisie, l’aristocratie, des comédiens venus de Paris. Il ne faut pas sous-estimer la dimension politique de la contre-attaque de Rousseau dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles : il n’est pas contre le théâtre, dit-il, mais c’est le peuple qui doit le donner et devenir acteur de son destin ; il faut que les spectateurs deviennent des acteurs.

Quand je fais venir Gatti, je lui raconte cette histoire de Rousseau ; il en fait aussitôt un exergue. Cette invitation était due en grande partie à un homme formidable, aujourd’hui disparu, Albert Rodrik — celui à qui l’on doit la politique sociale de gauche de Guy-Olivier Segond, dont il était le secrétaire général. Rodrik ne connaissait pas Gatti, mais il a été décisif : c’est lui qui a convaincu Guy-Olivier Segond et Martine Brunschwig-Graf. Je me souviens que lors de la rencontre entre Martine Brunschwig-Graf et Gatti et Jean-Jacques Hocquard, son alter ego producteur, Rodrik a commencé en disant : « L’arrivée de Gatti à Genève, c’est comme celle de Rossellini en Inde. » J’ai eu la chance d’être entouré de gens merveilleux.

Après la direction, la parole

Tu as souvent pris position publiquement, avec vigueur, sur la politique culturelle genevoise. Maintenant que tu ne diriges plus de théâtre, comptes-tu continuer à peser sur le débat culturel genevois ?

Non — d’abord, ce n’est pas mon propos. Je suis ça de très près, ça m’intéresse beaucoup, mais je ne regarde plus les choses avec la précision et le détail de quand j’étais à Saint-Gervais : comme directeur, c’était non seulement mon intérêt, mais aussi ma responsabilité, d’être au courant et affûté. Mes prises de position publiques, je les ai toujours faites par rapport au théâtre. On m’a souvent proposé d’entrer dans un parti politique ; je n’ai jamais souhaité l’être, ni même en être proche. Là-dessus, je n’ai aucun ami, aucune relation particulière parmi les politiques. Il y a une personne qui a beaucoup compté pour moi, c’est David Hiler — pas un ami à proprement parler, mais un homme que j’estime profondément, et pas seulement parce qu’il m’a fait venir à Saint-Gervais.

Pour conclure, je te citerai : « Vivre à Genève comme à l’étranger, tel est mon rêve éveillé à chaque fois recommencé. Ici c’est ailleurs. »

« Ici c’est ailleurs » — je suis très touché que tu conclues par ça, parce que c’est vraiment mon moteur.

Propos recueillis le 27 août 2026 par Jacques Magnol.

Philippe Macasdar, en quelques mots : Né d’un père arménien devenu français et d’une mère franco-suisse, Philippe Macasdar a dirigé le Théâtre Saint-Gervais durant vingt-quatre ans, après avoir été conseiller artistique à la Comédie de Genève, aux côtés de Claude Stratz et Benno Besson. Homme de scène autant que de plume, il a fait de Genève — ses écrivains, ses exilés, ses travailleurs migrants — la matière de nombreux spectacles, dont « Ici, histoire(s) de Genève » à la Comédie en 2019. Voix reconnue du débat culturel genevois, il poursuit avec ce nouveau montage de lecture son exploration d’une ville qu’il dit habiter « comme à l’étranger ».

Philippe Macasdar – Écrire Genève. Festival de La Bâtie, les mercredi 2 et jeudi 3 septembre 2026, à 19 heures, sur la scène en plein air de l’Ariana.

Note 1 : Les photos du spectacle ont été ajoutées après la publication de cet article.

Note 2: Le Festival de La Bâtie réinvente aujourd’hui son fameux lieu central avec une installation inédite autour du musée Ariana : c’est le Béaba qui regroupe trois espaces porteurs de propositions distinctes mais organiquement liées : la Scène Crescendo , articulée autour de la structure monumentale en métal et céramique conçue par Julian Vogel ; le Grand Hall du Musée Ariana ; et la Scène Ariana, installée en retrait à l’arrière du musée. Ce nouveau lieu éphémère proposera tout au long du Festival, du mercredi au dimanche, des rendez-vous artistiques (la plupart accessibles gratuitement), une grande terrasse, un bar et des soirées fédératrices.

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- 2026 La Bâtie-Festival de Genève. 1 au 16 septembre. Le Béaba est à l'Ariana

- Gaia Vincensini (*1992 à Genève, travaille entre Genève et Paris, FR) parmi les 5 lauréats des Grand Prix Suisse d'art avec Hamza Badran, Vittorio Brodmann, Anastasia Pavlou, Jan Vorisek

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