Sabrina Smaili et Xavier Weber, lauréat·es des Bourses BLCG 2026

Andrea Bellini, directeur du Centre d’art contemporain,  dévoile les noms des lauréats. Photo : Jacques Magnol.

Dix artistes, trente-deux dossiers, deux bourses de 10’000 francs : les Bourses Berthoud, Lissignol-Chevalier et Galland ont rendu leur verdict. Sabrina Smaili reçoit la bourse en arts plastiques, Xavier Weber celle des arts appliqués. Une sélection qui, au-delà des deux lauréat·es, dessine un paysage assez libre de la jeune création genevoise.

Il y a quelque chose d’assez stimulant dans ces concours où l’on découvre un artiste non pas à travers une œuvre isolée, mais au milieu d’un ensemble de pratiques qui, volontairement ou non, se répondent. Les Bourses Berthoud, Lissignol-Chevalier et Galland (BLCG) font partie depuis plus de soixante-dix ans des dispositifs qui accompagnent l’émergence artistique à Genève. Cette année, 32 dossiers ont été examinés et dix artistes ont été retenus pour une exposition collective organisée par le Centre d’Art Contemporain Genève. Deux d’entre eux repartent avec une bourse de 10’000 francs destinée à poursuivre leur recherche.
Huit artistes concouraient dans les arts plastiques : Marine Aebischer, Yann Stéphane Bisso, Behzad Dehno, Camille Kaiser, Nicolas Ponce, Valentin Rilliet, Sabrina Smaili et Mina Squalli-Houssaïni. Dans les arts appliqués, deux univers très différents étaient représentés par Victoria Jospin et Xavier Weber.

Des frontières qui bougent

À parcourir la sélection, on constate d’abord que les catégories ont la vie dure surtout sur le papier. La peinture reste bien présente, mais elle dialogue avec la vidéo, la performance, l’installation, la scénographie ou le vêtement. Et derrière cette diversité de médiums, plusieurs artistes semblent s’intéresser à ce qui se passe lorsque les frontières commencent à bouger : entre récit personnel et histoire collective, réalité et fiction, corps et espace, humain et technologie.

Yann Stéphane Bisso utilise la peinture pour faire se croiser lieux, époques et traditions, dans une réflexion sur l’identité et la culture diasporique. Valentin Rilliet convoque de son côté mythologies, récits populaires et fragments d’histoire, nourris par ses héritages suisse et chinois. Chez Camille Kaiser, la fiction permet de déplacer les récits historiques et de regarder autrement la manière dont se construisent les personnages et les imaginaires collectifs. Nicolas Ponce travaille lui aussi sur cette zone devenue particulièrement instable entre réalité et représentation, en puisant dans le cinéma, les archives, la surveillance et la culture populaire.
Ailleurs, les choses commencent dans des endroits plus ordinaires. Marine Aebischer observe les espaces domestiques et publics, leurs objets et leurs décors, pour faire affleurer les rapports de pouvoir cachés sous l’apparente tranquillité du quotidien. Behzad Dehno préfère dérégler celui-ci avec humour, transformant peintures, installations et objets en accessoires d’une sorte de théâtre critique. Mina Squalli-Houssaïni, enfin, détourne fenêtres, tables, vitrines ou enseignes pour construire des espaces faits d’indices, de silences et de récits à demi dissimulés.
Victoria Jospin et Xavier Weber déplacent cette même liberté du côté des arts appliqués. La première imagine des environnements immersifs où objets, lumière, son et mouvement brouillent les frontières entre vivant et artificiel, avec un intérêt particulier pour la figure du cyborg. Le second travaille à partir du vêtement, mais celui-ci est loin d’être réduit à sa fonction vestimentaire : il devient support de mémoire, de fiction et d’expérimentation.

Ce qui se dégage de l’ensemble n’est donc pas vraiment une « tendance » — encore moins une esthétique commune — mais plutôt une curiosité pour les zones intermédiaires. Ces jeunes artistes passent d’un médium à l’autre, du très intime au collectif, de la matière à l’image, de la fiction au réel. Ils semblent surtout chercher la bonne forme pour déplacer une question, plutôt que de se laisser enfermer par la forme elle-même.

Sabrina Smaili : prendre les contradictions au sérieux, sans se prendre au sérieux

La bourse en arts plastiques revient à Sabrina Smaili, née à Genève en 1996. Son travail se construit dans la tension : appartenance et émancipation, désir de réussite et volonté de s’en affranchir, séduction et colère. Peinture, installation et performance lui permettent de faire circuler ces contradictions entre récit intime, figuration et abstraction.

Sabrina Smili, à droite : négociations, huile/toile, vernis; brûlante endormie, Simili-cuir, huile/toile de lin. 2026 Photo :Jacques Magnol.

Son travail parle ainsi d’un présent suisse très concret, de ses promesses d’ascension comme de la violence plus discrète qui peut les accompagner. Mais il le fait sans chercher la pure démonstration. La peinture devient un espace où peuvent cohabiter fragilité, ambition, désir et résistance.

Sabrina Smili. Photo . Jacques Magnol.

Diplômée de la Haute école des arts du Rhin et du Work.Master de la HEAD – Genève, avec les félicitations du jury dans les deux cas, Sabrina Smaili a également reçu cette année le Prix Kiefer Hablitzel | Göhner. Son travail a été présenté notamment à Genève et à Zurich ainsi qu’en France.

Le jury a particulièrement retenu une proposition qui mêle peinture, écriture et performance et qu’il décrit comme « pertinente, incisive, drôle et engagée ». Une combinaison plutôt réjouissante : l’artiste y pointe les absurdités de l’histoire de l’art et de la société contemporaine avec suffisamment d’humour pour ne pas transformer la critique en sermon.

Xavier Weber : la nature, mais en version couture

Du côté des arts appliqués, le jury distingue Xavier Weber, né à Grenoble en 1999 et diplômé de la HEAD – Genève en design mode et accessoires. Il a fondé en 2025 sa propre marque, Wercors, qui lui sert de laboratoire pour explorer les relations entre vêtement, mémoire et environnement.

Xavier Weber, devant son installation au Commun. Photo : Jacques Magnol.

Sa première collection puisait dans les paysages auvergnats et grenoblois de son enfance, mais aussi dans la culture gitane de sa fratrie et l’imaginaire du rap et de l’automobile. Le projet évolue aujourd’hui vers le biomimétisme. Animaux et écosystèmes des régions alpines et volcaniques deviennent des sources de formes, de textures et de matières. La fourrure, les surfaces, les coupes et les images empruntées au vivant composent ainsi des vêtements qui racontent autant qu’ils se portent.

Le choix du jury récompense à la fois les qualités plastiques du projet, sa maîtrise technique et l’implication personnelle du designer. Mais la bourse a aussi une dimension très concrète : elle doit lui permettre de développer son atelier de couture et ses recherches, tout en renforçant son ancrage dans le tissu économique genevois.

Les deux lauréat·es partagent finalement quelque chose d’assez révélateur de cette sélection : chez Sabrina Smaili comme chez Xavier Weber, la pratique artistique part de choses très personnelles — une expérience sociale, un vêtement, un paysage, une histoire — pour les transformer en formes qui débordent largement le cadre individuel.

L’exposition des dix candidat·es est visible jusqu’au 27 septembre au Commun, pendant la rénovation du bâtiment du Centre d’Art Contemporain Genève. Une bonne occasion de voir les deux lauréat·es, bien sûr, mais aussi de découvrir ce qui se joue autour d’eux : une scène jeune qui semble avoir définitivement renoncé à choisir entre les disciplines et préfère, pour l’instant, voir ce qui arrive lorsqu’on les mélange.

Jacques Magnol

Bourses de la Ville de Genève – Berthoud Lissignol-Chevalier et Galland
2 au 27 septembre 2026

Visites guidées, performance de Pauline Coquart (le 18 septembre). Voir : centre.ch
Centre d’art contemporain Genève
Le Commun
Rue des Vieux-Grenadiers 10
Genève

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