
Cornélie, Elie, Henri, Marthe, Marguerite et Samuel Gagnebin. Photo : Courtoisie Association Henri Gagnebin.
*Le Concours de Genève existe toujours. La Fédération des concours internationaux de musique, qui en compte aujourd’hui 110 à travers le monde, aussi. Le Conservatoire de Genève garde encore les traces de ses réformes. Mais la musique d’Henri Gagnebin, elle, a presque disparu des salles de concert suisses.
Dans un petit livre paru aux éditions Infolio (collection Presto), Yves Gerhard retrace le parcours de son grand-père : organiste formé par Vierne et d’Indy, directeur du Conservatoire durant trente-deux ans, fondateur en 1938 d’un concours qui révèle Arturo Benedetti Michelangeli à dix-huit ans. Un bâtisseur d’institutions faites pour durer, qui composait en marge une œuvre — quatre symphonies, cinq oratorios, un vaste corpus pour orgue — dont il refusait délibérément de garantir le sort. C’est ce contraste, entre ce qui a tenu et ce qui s’est tu, qui donne à cette biographie familiale sa tension la plus juste.*
À dix-sept ans, Gagnebin annonce à ses parents pasteurs qu’il quitte le gymnase lausannois pour la musique — sans calcul ni ambition déclarée. Sa formation le mène de Berlin à Genève, puis à Paris, où il croise Vincent d’Indy à la Schola Cantorum avant de devenir l’élève de Louis Vierne à Notre-Dame. De l’un, il retient l’exigence de construction ; de l’autre, une virtuosité d’improvisation qu’il pratiquera toute sa vie. Organiste à Paris puis à Lausanne, il mène une double carrière avant qu’un différend ne la referme.
En 1925, il est élu directeur du Conservatoire de Genève à une seule voix d’écart — celle de Frank Martin, revenu en urgence de Paris pour le scrutin. L’institution, entièrement privée, en ressort transformée en trois décennies : nouvelles classes — dont une classe de ballet jugée scandaleuse à ses débuts —, distinction entre pratique amateur et diplôme professionnel, initiation musicale des enfants confiée à Edgar Willems, recrutement international jusqu’à faire venir le jeune Dinu Lipatti. Gagnebin refuse longtemps les subventions publiques qui auraient pourtant simplifié des finances acrobatiques — une question d’indépendance plus que de principe.
En 1938, il fonde le Concours de Genève, qui révèle dès sa première édition un pianiste italien de dix-huit ans inconnu de tous, débarqué sans habit de concert : Arturo Benedetti Michelangeli. Puis, constatant en 1956 la prolifération anarchique des concours d’après-guerre — certains sérieux, d’autres montés par des impresarios en quête de poulains —, il imagine une fédération internationale chargée d’en distinguer les sérieux des autres. Elle existe toujours, comptant aujourd’hui 110 concours à travers le monde — la preuve la plus concrète, sans doute, que sa vision institutionnelle avait vu juste.
Reste la part la plus discrète de l’homme : ce qu’il appelait son « petit luxe », pratiqué en marge, l’été, loin du bureau directorial. Un paradoxe que son propre fils relèvera : l’homme écrivait avec une aisance remarquable — articles, conférences, une autobiographie savoureuse — mais la composition, elle, lui coûtait un effort soutenu. Quatre symphonies, des oratorios salués en leur temps par Ernest Ansermet, un vaste corpus pour orgue qu’il jugeait lui-même son œuvre majeure, un psautier réformé resté en usage quatre décennies : une production que le livre d’Yves Gerhard explore en détail, entre influences refusées et langage personnel assumé. Aujourd’hui largement absente des salles de concert suisses, elle continue pourtant, ici ou là, d’attirer un regard spécialisé.
Gagnebin meurt en 1977, à 91 ans, sans avoir voulu trancher lui-même le sort de ses partitions : « Elle est offerte aux exécutants. À eux d’en décider », écrivait-il de son œuvre. Près d’un demi-siècle plus tard, ce sont moins les exécutants que les institutions qu’il a bâties qui continuent de décider — à sa place, et sans lui.
Henri Gagnebin, Un combat pour la musique. Yves Gerhard. Editions infolio, Collection Presto. 64 pages.
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