Hunter Longe, le temps à fleur de Rhône

Hunter Longe, Afterlife Navigator (for Scott), 2026. Crabe fossile (env. 30’000 ans, Madagascar). 3 x 14,5 x 5 cm. Les photos : Jacques Magnol.

À Halle Nord, « Reality Solvent » ouvre le sol, étire les secondes et regarde la pierre s’effacer.

Sous les pieds du visiteur, le Rhône. À Halle Nord, Hunter Longe a ôté une portion du plancher pour y glisser deux dalles de travertin, qu’il a ensuite rongées à l’acide chlorhydrique. Les perforations laissent entrevoir le fleuve qui court dessous, comme une fenêtre ouverte à même le sol. Un peu plus loin, un bloc de gypse vieux de plus de deux cents millions d’années, récolté par l’artiste dans l’Avançon, à Bex, s’abandonne à un filet d’eau que des pompes tirent directement du Rhône, dont la rivière est l’affluent. Ce que la terre a mis des siècles de siècles à former se défait goutte à goutte, à une vitesse que l’œil ne saisit qu’en s’attardant. La géologie, ici, est le sujet qui fond, et le visiteur, de passage, celui qui le regarde faire.

Dissolution of the Present III (Slowed), 2026. Gypse (env. 200 millions d’années, Vaud, CH), travertin, lumières LED, pompes péristaltiques, tubes en silicone, 20 x 105 x 110 cm.

Né à Oakland en 1985, installé à Genève, Longe signe là sa première exposition personnelle institutionnelle dans la ville. Son terrain de jeu : les durées qui nous dépassent. Face aux quelques décennies d’une vie humaine, il convoque des minéraux, des fossiles, des processus qui se comptent en millions d’années, et les frotte les uns aux autres jusqu’à ce que le très petit et le très long se touchent. Il dit s’émerveiller à chaque fois de ces échelles, de cet océan qui recouvrait la région, de ces strates qui en gardent la trace. Le titre, Reality Solvent, pose le programme : si la réalité peut se dissoudre, le présent n’est pas à l’abri.

Une salle qui vibre

Le son habite l’espace de part en part. Conçu avec Janiv Oron, avec qui Longe collabore pour la deuxième fois, il naît de prises de son réalisées sur place : fréquences électromagnétiques captées au détecteur de champ, bruits de l’eau saisis par des hydrophones, basses fréquences d’un microphone de contact qui enregistre jusqu’au passage du tram. S’y ajoutent des ondes composées et des sons en direct. Collés aux vitrines, de petits haut-parleurs à transducteur transforment le verre en membrane : les vitres vibrent, et c’est d’elles que vient la voix de la salle. Un film de cuivre réfléchissant les recouvre, translucide le jour, miroir à la tombée de la nuit, si bien que l’intérieur se dérobe au regard de la rue.

Les pompes, elles, ponctuent le tout de mises en route et d’arrêts irréguliers, avec leur égouttement audible. Rien n’est dissimulé : tables de mixage, amplificateurs, câbles laissés apparents, chaque élément montré pour ce qu’il est, fonctionnel, sculptural ou un peu des deux. Au sommet de cet attirail, une pierre percée, dite « pierre de sorcière », creusée il y a quelques siècles par une palourde. Longe l’y a posée comme un talisman : on prête à son ouverture le pouvoir de filtrer les mauvais esprits, et l’artiste pense qu’elle protège l’exposition.

Cette composition a aussi une ambition précise. Réalisée avec Janiv Oron, c’est une pièce binaurale : deux sons légèrement différents, diffusés aux deux extrémités de la salle, font percevoir au cerveau une pulsation, état propice à une attention réceptive et concentrée. Longe parle de soutenir « la capacité à zoomer et à dézoomer » du regard, d’une grande pièce à un fragment minuscule.

Hunter Longe, de g. é dr.: Gate, 2026. Capteur de distance laser, émetteur-récepteur radio et logiciel sur mesure, cristal de calcite, haut-parleurs, en collaboration avec Janiv Oron et Fritz Weber. –– Auld Sun (for Brian), 2026. Projecteur lentiles, vidéo, titanite (Valais, CH).

Du soleil, du laser, des mains

Au mur, un reflet de soleil sur le Rhône. Auld Sun (for Brian) est une vidéo que Longe a filmée à cent vingt images par seconde avant de la ralentir. Projetée depuis l’extérieur à travers une série de lentilles, l’image traverse la vitre et vient s’achever sur la paroi d’en face, avec la lenteur d’un fleuve qui aurait suspendu son cours. À côté, Gate, conçue avec Janiv Oron et Fritz Weber, invite à intervenir : un laser traverse un cristal de calcite, forme pure de la roche qui compose le calcaire, et quiconque passe la main dans le faisceau voit les sons ralentir, puis se mettre à jouer à l’envers. L’objet le plus contemporain de l’exposition, une simple ligne de lumière, répond ainsi à une pierre aussi ancienne que le sol.

Une ligne de temps, des pierres d’ailleurs

Dans The past inserts a finger into a slit on the skin of the present and pulls V, dont le titre est emprunté, dit l’artiste, à un livre d’Annie Dillard, le passé s’introduit dans le présent par une fente, et l’on voit les doigts. Le long d’une ligne de lumière, issue d’une seconde vidéo du reflet du soleil sur le Rhône, des objets minuscules s’alignent comme une constellation : un fragment de moldavite, verre né de l’impact d’une météorite il y a près de quinze millions d’années ; des bélemnites, cousines fossiles du calmar disparues avec la chute d’une autre météorite, il y a soixante-six millions d’années ; un morceau de trinitite, vitrifié sur le sol du Nouveau-Mexique lors du premier essai de bombe atomique, en 1945, et nommé d’après le site, « Trinity » ; un cristal de titanite remonté des Alpes valaisannes, issu des mêmes plissements dont descend le Rhône. Et un buvard de LSD à quatre doses, orné d’un soleil, supposé contenir de l’Orange Sunshine, acide d’une pureté réputée exceptionnelle, produit pour la première fois à grande échelle en 1969 en Californie, au plus fort de l’engouement pour la substance, avec l’espoir, raconte l’artiste, de provoquer une révolution culturelle.

Hunter Longe, The past inserts a finger into a slit on the skin of the present and pulls V, 2025 (détail). Titanite (âge inconnu, Valais, CH), buvards de LSD, projecteur, vidéo en boucle.

Que le LSD figure parmi les trésors géologiques n’a rien d’une provocation gratuite. Longe y voit un autre impact, culturel cette fois, au même titre que la météorite : dans la Californie des années 1960, la substance a marqué toute une époque, et le buvard en porte la trace. Lammer note que le geste fait cohabiter des outils d’appréhension du réel aux régimes de validation très différents, mais auxquels l’artiste confère la même valeur.

Quelque chose de la même veine court dans ses lectures. Longe s’est pris de passion pour la théorie dite de l’évolution des minéraux : à l’origine, la surface de la Terre ne comptait qu’environ quinze cents espèces minérales, et l’oxygène produit par les premières cyanobactéries a déclenché une diversification qui en porte le total à plus de cinq mille. Les humains y contribuent : des mines qui ouvrent la roche à l’air, la corrosion qui transforme des épaves, ou, en Autriche, les os de sacrifices animaux qui ont fusionné avec la pierre sous la chaleur de feux rituels. Il en tire une idée vertigineuse : une créativité innée dans la matière, et la question de savoir si créer exige de vouloir.

Offrandes

L’exposition a aussi une dimension intime, que l’artiste n’élude pas. Depuis quelque temps, il réalise de petites sculptures pour des proches disparus, toujours à partir de fossiles associés à des buvards. Il raconte avoir cherché des fossiles dans le Jura, en deuil de son père, comme une manière d’entrer en contact avec les morts. Lors d’une de ces sorties, il a réécouté un enregistrement où son père évoquait sa première expérience du LSD, dans sa jeunesse : le récit d’une aventure individuelle, qui fait écho à l’engouement collectif pour la substance en Californie. L’idée de réunir les deux matières est née de là. Afterlife Navigator (for Sheron) assemble deux fragments de corail fossile, vieux d’environ cent cinquante millions d’années, et des buvards ornés d’une licorne, suspendus à hauteur de regard comme une paire d’yeux : hommage à une amie disparue. Il évoque l’œil d’Horus, motif de l’imagerie psychédélique, que la mythologie égyptienne fait offrir à Osiris pour l’accompagner dans l’au-delà. Plus loin, la version « for Scott » repose sur un crabe fossile de trente mille ans, venu de Madagascar. Pour Elise Lammer, commissaire de l’exposition, les objets trouvés sont reçus comme des « offrandes du temps profond », auxquelles les gestes de l’artiste répondent à leur tour.

Douze minutes

Cet intérêt pour le temps vécu naît d’une expérience que l’artiste a racontée lors de la présentation et que le texte d’Elise Lammer reprend. Son père, atteint d’un cancer à un stade avancé, est mort en Californie dans le cadre de l’aide médicale à mourir, légale dans l’État depuis une dizaine d’années et encadrée par l’infirmière de l’hospice, en lien avec l’administration. Hunter Longe était à ses côtés. Après cet instant, les minutes lui ont paru s’étirer sur près de deux heures ; mais, quand sa mère est venue constater le décès, il a compris, en regardant plus tard les photos prises ce jour-là, que douze minutes seulement s’étaient écoulées.

« J’avais complètement perdu la perception du temps », résume-t-il. Depuis trois ans, cet écart entre l’heure de l’horloge et l’heure ressentie traverse son travail : il tente de créer des situations dans lesquelles le temps puisse, peut-être, se dilater. Le son, associé aux objets et à une lumière tamisée, lui a semblé l’un des meilleurs moyens d’induire chez les visiteurs une expérience analogue. Lammer parle d’un « glissement temporel et spatial » que l’artiste cherche à produire.

Hunter Longe. Poèmes de CACConrad, (traduction Elsa Boyer).

D’autres voix

La salle accueille aussi d’autres voix : celles de CAConrad, poète, enseignant·e·x et auteur·ice·x américain·e·x, dont l’écriture, nourrie de rituels, déplie l’exposition vers des modes de perception alternatifs, presque magiques. L’un de ses poèmes, traduit par Elsa Boyer, invite les parties solides à se liquéfier, ce qui résonne exactement avec le lieu. Un atelier mené avec des étudiant·e·x·s de la HEAD – Genève, puis une lecture de poésie le 29 octobre, ont prolongé l’exposition au-delà de ses murs. Une soirée de performances sonores avec Janiv Oron, Aio Frei et Hunter Longe se tiendra à Bongo Joe le 2 décembre, dès 19h30, précédée d’une visite guidée. Une version en FALC (facile à lire et à comprendre) accompagne aussi l’exposition, qui ouvre ses portes au plus grand nombre.

Longe ne démontre rien. Il dispose, avec une patience de géologue et un sens du jeu, les conditions d’une perception plus lente. En sortant de Halle Nord, on garde l’oreille un peu plus ouverte, et le Rhône, croisé dans la rue, n’a plus tout à fait le même rythme.

Jacques Magnol

Hunter Longe – Reality Solvent
30 octobre – 5 décembre 2026
Halle Nord
Place de l’Île 1
1204 Genève

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