Pierre Huber, acteur incontournable du marché de l’art contemporain chinois

Pierre Huber et Fang Lijun. Biennale de Venise 2015. Photo Art & Public.

L’exposition de Fang Lijun réalisée par le collectionneur et galeriste Pierre Huber au Musée Ariana est la première en solo dans un musée suisse d’un artiste chinois de la génération post-Mao. Cet artiste majeur de l’avant-garde contemporaine chinoise, jusqu’alors mondialement connu pour ses peintures, dévoile pour la première fois ses recherches en trois dimensions.

Fang Lijun (Chine, 1963). Porcelaine. 145 x 118 x 78 cm. Photo : Studio Fang Lijun.

Comment Pierre Huber a-t-il perçu bien avant ses autres confrères galeristes que le centre mondial du marché de l’art allait se déplacer vers l’Asie ? Le marchand genevois l’attribue au hasard d’un voyage d’agrément à Hong Kong au début des années 1980, puis de sa curiosité naturelle d’explorateur habitué à arpenter le monde et les ateliers des artistes pour satisfaire les désirs de nouveau de ses collectionneurs autant que pour son plaisir personnel. Dès 1984, les figures majeures de l’art contemporain chinois tels Chu Teh-Chun, Chen Zen et autres vont se succéder dans sa galerie. Quelques années plus tard, la politique d’ouverture menée progressivement par la Chine va permettre au galeriste d’aborder un marché totalement vierge. Ainsi, en 1989 à Pékin, lorsque l’exposition Chine/Avant-garde rompt définitivement avec les critères de la période réaliste socialiste, Pierre Huber est déjà en contact avec nombre d’artistes de l’Empire du milieu.

Ai Weiwei et Pierre Huber à Shanghaï en 2007. Photo Art & Public.

Interview

Pierre Huber, dans les années 1990, l’art contemporain non-occidental était très mal connu, sinon ignoré, comment avez-vous découvert la scène chinoise pendant que vous étiez aussi actif avec les artistes d’autres parties du monde, américains notamment ?

« Cela s’est fait au cours et de nombreux contacts à Paris, puis de voyages en Chine. Au début, je ne connaissais rien de l’art contemporain chinois et j’étais naturellement influencé par la culture occidentale. En 1986, lors d’un de mes premiers voyages en Chine, je n’appréciais pas vraiment la peinture et la sculpture traditionnelles, je trouvais ces travaux trop formatés par les politiques et les artistes n’avaient pas de possibilité de s’exprimer ni de montrer librement leur travail. »

Pourquoi avoir persévéré malgré ce manque d’enthousiasme initial ?

« Lors de mes premiers voyages, la Chine était encore un pays fermé et il y avait peu, sinon rien à voir. J’ai pu quand même visiter certains ateliers où commençait à émerger la nouvelle vague que l’on a appelée « 85 New Wave » et à laquelle appartenait le critique Fei Dawei. Dans ce groupe, l’artiste conceptuel Gu Dexin m’a immédiatement intéressé et c’est le premier achat que j’ai fait d’une œuvre contemporaine en Chine, il n’y avait d’ailleurs aucun marché à cette époque. J’ai alors réalisé que, pour un galeriste et marchand, ce pays s’offrait comme un terrain vierge dans lequel tout restait à construire. Un chantier immense et passionnant nous attendait pour faire des artistes chinois des artistes du monde mais, avant, une immersion dans le pays s’imposait pour faire l’état des lieux sur place de la création. »

Gu Dexin. “2006.10.8”. Installation with wire netting and apples. 2006.

Comment s’est déroulée cette exploration?

« L’ouverture s’est faite progressivement sous l’aile de Hou Hanru, l’important critique et commissaire d’exposition chinois que j’avais connu à Paris, grâce à Ming, lorsque son appartement dans la capitale constituait une sorte de centre névralgique et de relais entre les artistes chinois vivant en Chine et les artistes chinois résidant en Occident. Je lui ai donc demandé de m’organiser une première immersion dans l’art contemporain chinois avec pour mission de me faire visiter des académies et d’organiser des conférences sur l’art occidental.
Je n’ai pas été surpris de découvrir une création académique le plus souvent formatée par les politiques. La peinture régnait encore en maître, mais les artistes hésitaient de moins en moins à expérimenter de nouvelles formes, bien sûr dans des cercles restreints. Il s’agissait d’une communauté d’artistes immigrés à Paris, ils avaient des contacts avec l’art occidental et innovaient grâce à cette influence, ce qui a favorisé un art plus conceptuel mais toujours très influencé. S’ensuivirent alors des rencontres avec des artistes, des professeurs et des critiques d’art qui ont favorisé une compréhension mutuelle de nos cultures. J’ai logé dans les académies en contact avec les élèves et les professeurs et nous avons débattu, parfois jusqu’à l’aube, autour du thé traditionnel avec les élèves qui se montraient particulièrement curieux face à ce visiteur providentiel. Les journées étaient consacrées à visiter des ateliers et présenter des images d’œuvres de nos artistes occidentaux. Hou Hanru m’a fait connaître Huang Yong Ping, un artiste important qui fut ensuite invité, avec Gu Dexin, à représenter la Chine lors de l’exposition Magiciens de la terre organisée par Jean-Hubert Martin en 1989 à Paris.»

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