Nanni Moretti et Andrès Serrano irritent les droites

scène

Malgré l’opposition de l’Eglise italienne, “Habemus Papam”, le film de Nanni Moretti, a obtenu sept nominations aux Nastri d’Argento 2011, le prix décerné à Rome par le Syndicat national des journalistes de cinéma. La remise des prix aura lieu le 25 juin à Taormina. Les intégristes, catholiques italiens cette fois, ont à nouveau fait appel à la violence.

L’anathème lancé contre le film de Nanni Moretti (voir notre article) fait écho à  celui lancé par Bruno Gollnisch, un représentant du parti d’extrême droite français qui, en 2011, dans une analyse puissante de l’oeuvre de Serrano, avait qualifié la photographie exposée au musée d’art contemporain privé d’Avignon de “saloperie”. “Immersion: Piss Christ de Serrano” (1987), est exposée depuis vingt-quatre ans dans de grandes institutions sans provoquer de réaction quand les intégristes catholiques ne mobilisent pas leurs troupes. Aucune manifestation de protestation à l’époque –  la France n’était alors pas en période électorale –  n’a par exemple marqué l’exposition “Traces du sacré” au Centre Pompidou en mai 2008 et dont l’objectif était de questionner la relation entre l’art et la religion :

“Le lien entre l’inquiétude spirituelle et la création a été approfondi par toutes les grandes religions. Or, dès le XVIIIe siècle, en Occident, la relation entre l’art et le religieux s’est profondément modifiée. La Réforme, l’essor du capitalisme, les idéaux des Lumières, le culte de la raison, le développement des villes débouchent sur ce que Max Weber a appelé «le désenchantement du monde».
Parallèlement, le sentiment du retrait du divin exprimé par les artistes romantiques, puis l’annonce de la mort de Dieu par Nietzsche à  la fin du XIXe siècle ainsi que le début de la psychanalyse, les avancées de la physique et le marxisme, conduisirent à  reconsidérer la place de l’Homme dans la création et par conséquent sa relation au religieux.
C’est dans ce paysage de croyances bouleversées que naît l’art moderne. Si, au cours de ce long processus, la sécularisation de la société délivra les artistes de leur sujétion aux églises, cette crise religieuse ne signifia pas la disparition du questionnement métaphysique. La thèse de cette exposition est qu’une partie de l’art moderne et contemporain s’est inventée à  partir de ces préoccupations.
Depuis la fureur anticléricale des surréalistes, le blasphème s’emploie à  révéler le trivial au coeur du spirituel. De Francis Picabia à  Andrès Serrano, il s’agit de faire émerger l’homme, charnel et impur, dans le vocabulaire formel sanctifié de la religion catholique, de saper le discours hagiographique et de remettre en question la foi et la ferveur religieuse. Le sacrilège ne connaît pas de limite et, comme dans La Prière de Man Ray, l’art explore avec délice et cruauté les analogies entre image profane et religieuse.”

L’oeuvre de Serrano s’inscrit dans l’histoire quatre ans après une autre remise en question de la religion par Andy Warhol, aussi chrétien que l’artiste italien, avec “Raphaël, $ 6.99“. L’artiste a lui-même  exprimé son étonnement face aux réactions de rejet : “Je suis moi-même chrétien, et plus encore je suis un artiste chrétien. je n’ai rien d’un blasphémateur, et je n’ai aucune sympathie pour le blasphème. C’est tout le contraire de ma nature. (…) Si en faisant appel au sang, à  l’urine, aux larmes, ma représentation déclenche des réactions, c’est aussi un moyen de rappeler à  tout le monde par quelle horreur le Christ est passé”.

L’intense questionnement religieux des artistes durant les années 80, de Godard à  Scorsese, de Warhol à  Kippenberger, a été ignoré au bénéfice du scandale par la hiérarchie catholique. En ignorant délibérément le contenu pour ne considérer qu’une partie de la forme, attitude paradoxale sur une scène artistique largement dominée par le conceptuel, religieux et politiciens prétendent dicter aux artistes et au monde ce qu’est l’art, et là  où doivent s’arrêter leurs recherches.

Hermann Nitsch

“Crucifixion d’un corps masculin”, 1964, Action d’Hermann Nitsch.
Explorant les limites du soi, prônant un dépassement des préjugés sociaux par l’art, l’actionniste viennois Hermann Nitsch fonde en 1961 le « théâtre des orgies et des mystères », pour lequel il organise de grandes liturgies païennes.

Les droites utilisent l’arme de la restriction budgétaire

A la fin des années 80, la question de l’art correct mobilisa l’attention du Congrès et du Sénat aux Etats-Unis, pays qui tient une place dominante sur le marché de l’art contemporain, notamment après une exposition de photographies de Robert Mapplethorpe qui servit de cible au sénateur Jesse Helms* (N.C.) Ce dernier proposa de refuser les subventions fédérales à  toute forme d’expression dotée d’une connotation sexuelle, religieuse (susceptible de choquer des non-pratiquants ou adeptes d’autres rites ou croyances), ou dénigrant un type de société ou d’individu. Seuls, deux sénateurs tentèrent de s’y opposer.
Le Sénat états-unien prit des mesures énergiques, punit des «coupables» et transféra une partie importante du budget consacré aux arts visuels au secteur plus tranquille des folklores régionaux, On ne pouvait guère mieux célébrer le cinquantenaire de l’exposition nazie sur l’art dégénéré.

L’air était-il plus pur en Suisse ?

Certainement pas. En décembre 1989, André Steiger, soutenu par Matthias Langhoff et Jack Ralite (ancien premier ministre du gouvernement Mitterand) proposa au public d’écrire individuellement au Conseil municipal de Genève pour protester contre la réduction de la subvention du Théâtre de Saint-Gervais, réduction faisant suite à  la programmation de la pièce de Max Frisch consacrée au débat sur la suppression de l’armée suisse.

L’affaire Max Frisch suivait la saisie, par les autorités fribourgeoises, des oeuvres de Josef Felix Muller lors de “Fri-Art 81”. L’affaire trouva son épilogue, heureux pour l’artiste, à  la Cour de Strasbourg. Bien plus tard, l’exposition de Thomas Hirschhorn au Centre culturel suisse à  Paris (en 2004, montré par Michel Ritter) provoqua l’amputation, par le parlement, du budget de Pro Helvetia d’un million de francs. En 2011, Thomas Hirschhorn représentera la Suisse à  la Biennale de Venise!

Le rôle de bouc émissaire dévolu à  Mapplethorpe en 1989, tenait, selon le critique américain Robert Storr, cité à  l’époque par le magazine Art-Press, d’une réalité beaucoup plus prosaïque due à  Mme Helms: «C’est Madame qui fit cette fatale rencontre. Feuilletant un catalogue officiel de l’ouvre de Mapplethorpe, elle n’en crut pas ses yeux. ( …) C’étaient surtout des hommes et cela gênait aussi Madame que leurs membres fussent si gros. A première vue, son expérience personnelle ne l’avait pas préparée à  s’en accommoder». Ainsi, les petites « choses » peuvent inspirer de vertueux combats politiques…

Jacques Magnol

Lire dans GenèveActive: L’appel au crime de l’archevêque de Salerne

* J’ai publié le paragraphe concernant Jesse Helms dans L’Impact Suisse en novembre 1990 à l’occasion de la polémique aux Etats Unis. J.M.

Mise à jour (25 octobre): Le spectre de l’islamisme du christianisme plane toujours sur la France. Le 20 octobre, des activistes chrétiens ont interrompu au Théâtre de la Ville la pièce de Castellucci. Le même sort est  promis au Gólgota picnic dans lequel Rodrigo Garcia revisite les Saintes Écritures et l’« iconographie de la terreur » (Festival d’automne à Paris, en décembre). Romeo Castellucci a répondu à ses détracteurs: “Ils n’ont jamais vu le spectacle ; ils ne savent pas qu’il est spirituel et christique ; c’est-à-dire porteur de l’image du Christ. Je ne cherche pas de raccourcis et je déteste la provocation. Pour cette raison, je ne peux accepter la caricature et l’effrayante simplification effectuées par ces personnes. Mais je leur pardonne car ils sont ignorants, et leur ignorance est d’autant plus arrogante et néfaste qu’elle fait appel à la foi. Ces personnes sont dépourvues de la foi catholique même sur le plan doctrinal et dogmatique ; ils croient à tort défendre les symboles d’une identité perdue, en brandissant menace et violence. Elle est très forte la mobilisation irrationnelle qui s’organise et s’impose par la violence. Désolé, mais l’art n’est champion que de la liberté d’expression.”

Quand l’ordre devait aussi régner sur les plages : « Dieu, qui a créé nos plages, ne les a pas faites pour qu’elles deviennent des lieux d’orgie où des hommes à demi nus et des femmes en bikinis, sans moralité ni pudeur, offusquent le pur regard de nos enfants et allument chez nos adolescents la flamme de l’instinct sexuel », déclare, dans une tonnante lettre pastorale, Mgr Antonio, évêque des Canaries. France-Soir, 10-5-64. (Cité dans le numéro 9 de l’Internationale situationniste.)

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