La performance genevoise était d’une sobriété totale. Linda Bell enroule des fragments de rubans de papier colorés, les agrafe pour former de petits paquets, les assemble en bouquets ou les fixe le long d’une corde.
Le 20 mai, lors de la Nuit des Bains, Linda Bell, assistée pour l’assemblage par la commissaire de l’exposition — geste qui fait partie intégrante du cadre collaboratif de sa pratique —, a tenu le bout d’une corde chargée de ses créations, invité un spectateur à tenir l’autre, et l’a fait tourner doucement. Puis elle s’est éclipsée, après trois ou quatre minutes à peine. Le public est resté là, dans un silence incertain.
Ce malaise mérite d’être nommé. Le handicap de Linda Bell est visible, et il a inévitablement pesé sur la perception de la performance — légitimement ou non. Or cette dimension n’était pas, ou peu, explicitée dans le cadre de la présentation genevoise. Dès lors, il devient difficile de démêler ce qui relevait de la réception de l’œuvre elle-même et ce qui relevait du trouble face au handicap. La brièveté de la présence, l’absence de paroles, la simplicité du geste — tout cela a déstabilisé une partie des spectateurs. Et c’est précisément la reconnaissance institutionnelle de ce travail qui a amplifié l’étonnement, presque le vertige.

Linda Bell, Hoop Sculpture No. 24, 2025. Mixed media. 70 × 59 × 13 cm. Photo: Courtoisie Lovay Fine Arts
Pourtant, derrière cette économie de moyens se trouve un cadre d’une réelle complexité. Née en 1968, Linda Bell est artiste en résidence au studio d’ActionSpace depuis 1999, et son œuvre est aujourd’hui largement reconnue pour ses sculptures interactives à grande échelle. ActionSpace, dont le studio londonien est dirigé depuis plus de vingt-six ans par Charlotte Hollinshead, responsable du développement artistique, s’appuie sur une équipe de facilitateurs pour soutenir des pratiques souvent expérimentales.
La facilitation n’est pas ici un accompagnement discret ou une concession au handicap — elle est une composante structurelle et revendiquée de toute la démarche, pour tous les artistes du studio. Pour Linda Bell en particulier, le partage de l’expérience performative est essentiel pour explorer la relation entre elle-même, son œuvre, et le spectateur ou collaborateur. Les matériaux qu’elle emploie — papier d’aluminium, papier, tissu — sont transformés par des gestes répétitifs, des mouvements, une présence corporelle engagée. Le spectateur invité à tenir la corde n’était donc pas un figurant — il était, le temps d’un geste, coauteur.
Ce que la performance laisse ouvert est peut-être plus riche que ce qu’elle résout : dans quelle mesure une œuvre peut-elle être collective sans perdre son auteur ? Et que révèle notre malaise face à quelqu’un qui ne répond pas à nos attentes de démonstration ou d’explication ?
Jacques Magnol
Methodical Process
Avec Marie Gyger, Nnena Kalu, Linda Bell
13 mars – 14 juin 2026.
Lovay Fine Arts
Rue des Sablons 4
1205 Genève


