Marc Spiegler, l’ancien directeur mondial d’Art Basel pendant quinze ans, dresse, dans le New York Times du 19 juin, un constat alarmant sur l’état des galeries d’art, à l’occasion de l’édition bâloise de la foire — désormais déclinée en cinq éditions annuelles (Miami Beach, Paris, Hong Kong, Doha et Bâle).
Le paradoxe central qu’il pointe : alors que le nombre d’individus à très haute valeur nette n’a cessé de croître depuis une décennie, et malgré des ventes aux enchères spectaculaires, le marché de l’art global, lui, stagne. En valeur réelle (ajustée à l’inflation), les chiffres du rapport Art Basel/UBS 2026 montreraient un marché 2025 comparable à ceux de la récession de 2009 ou de la pandémie de 2020 — soit près de vingt ans de croissance nulle pour le secteur, en décalage frappant avec l’explosion des grandes fortunes.
Cette stagnation frappe durement les galeries, alors que leur écosystème — foires, biennales, expositions — n’a cessé de s’étendre. Spiegler cite en exemple la mégagalerie Pace, qui a supprimé 50 artistes de son catalogue et réduit ses effectifs de 20 %. Il reprend les mots de son PDG, Marc Glimcher : « le modèle galeriste actuel n’est pas seulement cassé, il est irréparable ».
Spiegler identifie plusieurs causes : la prolifération des foires et des coûts qui l’accompagnent, sans bassin de collectionneurs suffisant pour absorber l’offre ; la dérive de certaines galeries et conseillers en gestion de fortune qui ont présenté l’art comme une « classe d’actifs alternative », ouvrant la voie à la spéculation et aux pratiques de « flipping » (revente rapide à but spéculatif), que les galeries ont tenté de contenir via des listes noires d’acheteurs — au prix d’une méfiance qui repousse une partie de la clientèle vers les maisons de vente. Autre facteur aggravant : les jeunes grandes fortunes montrent globalement moins d’appétence pour la collection que les générations précédentes, certaines y voyant davantage une source de contraintes (stockage, assurance, transport) qu’un plaisir.
Face à ce constat, Spiegler appelle les galeries à obtenir des accords de revente contraignants pour limiter la spéculation, et surtout à cesser de présenter l’art comme un investissement.
Mais au-delà des mesures concrètes, c’est un changement de posture que Spiegler appelle de ses vœux : retrouver le contact humain, la conversation directe, l’attention portée aux collectionneurs locaux — par opposition aux échanges dématérialisés (messages, PDF) qui ont accompagné la mondialisation du marché. Il cite l’exemple de la galeriste berlinoise Esther Schipper, qui a redécouvert pendant la pandémie la valeur de cultiver ses collectionneurs de proximité plutôt que de courir les foires du monde entier.
Ce retour à l’humain et à la proximité, après une course effrénée aux foires internationales, constitue selon lui la seule réponse durable à un système devenu insoutenable — un système dont il reconnaît avoir lui-même, en partie, dessiné les contours. Sans rejeter les foires internationales, qu’il juge toujours utiles pour faire découvrir de nouveaux artistes, Spiegler conclut qu’un recentrage profond du modèle galeriste s’impose.
Jacques Magnol

