La Villa Bernasconi accueille la plateforme helvetropicos pour une exposition réunissant quinze artistes d’origine latino-américaine, qui vivent et créent en Suisse.
Tout part d’un constat : nous vivrions « à une époque de la fin de l’imagination », où la réalité aurait été « piratée ». Les commissaires renversent vite la proposition — « nous savons que nous pouvons imaginer » — et posent l’image comme une force qui agit sur le monde plutôt que comme son reflet. Le texte traverse quelques âges dorés de l’histoire occidentale pour en révéler les fissures, avant de retomber, avec ironie, sur notre présent : « il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ».
L’exposition s’interroge moins sur ce qu’est le réel que sur la façon dont il se fabrique : « ce que nous prenons pour le réel n’a jamais une existence donnée, mais se constitue à travers des processus historiques qui restent constamment en tension ». Les commissaires parlent d’une curation pensée « comme un illusionnisme historique » — non pour tromper, mais pour révéler autrement ce que les récits dominants laissent dans l’ombre. Une formule résume l’esprit du projet : « chanter la réalité, danser la réalité, la percuter pour qu’elle puisse vibrer autrement ».
Une même respiration, d’une œuvre à l’autre
Trois gestes reviennent, sous des formes différentes, dans les œuvres : faire de la mémoire un matériau vivant, détourner les symboles d’autorité, et faire du corps un lieu de résistance.
La mémoire, d’abord, comme fiction rejouée plutôt qu’archive figée. Marisa Cornejo « revisite l’Histoire et les histoires qui apparaissent dans ses rêves » ; María Sabato part de son propre travail de réceptionniste pour brouiller la frontière entre documentaire et fiction.
Vient ensuite le détournement des symboles de pouvoir. Pat Homse associe l’expression « viven de la teta del Estado » à la Louve capitoline pour évoquer « le pillage […] exercés par la suprématie blanche sur les pays du Sud global ». Naomi Gamarra transforme une piñata en croix-pharmacie suspendue, « la promesse de soulagement […] déjà éclatée », pour critiquer « le régime du travail qui exploite […] les corps des personnes migrantes ».
Le corps, enfin, comme territoire à défendre. Paloma Ayala part de la « blessure ouverte » que Gloria Anzaldúa attribuait à la frontière mexicano-américaine ; Jonas Van imagine, à partir du blueshift, « une forme de spéculation où les corps trans se déplacent et reconfigurent la matière » ; Cecilia Moya Rivera mêle poèmes et chant dans une « tentative de réparation symbolique ».
Ce triple mouvement — mémoire réactivée, autorité détournée, corps en lutte — donne à l’exposition sa cohérence, sans tomber dans la nostalgie ni la dénonciation frontale. Un programme de performances prolonge dans l’espace ce que les œuvres fixent : une mythologie à la fois personnelle et collective, née en Suisse mais nourrie d’une généalogie latino-américaine plurielle.
Jacques Magnol
Más acá de lo (ir)real
6 mai–5 juillet 2026
Villa Bernasconi
Rte du Grand-Lancy 8,
1212 Lancy
Commissariat : helvetropicos, Patricio Gil Flood, Jorge Raka.

