L’enfer de Tracey Emin est magnifique

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Tracey Emin. My Bed, 1998. Lit, Matelas, Draps, Oreillers, Mixed Media. 79 x 211 x 234 cm. Saatchi Gallery London. © 2008 Tracey Emin.

Le Kunstmuseum Bern accueille « Tracey Emin 20 Years », l’artiste britannique la plus médiatisée, star de l’art contemporain, membre de la Royal Academy of Arts, nominée au Turner Prize 1999, et représentante de la Grande-Bretagne lors de la Biennale de Venise en 2007.

Les traces d’une vie défaite

Il s’agit donc d’un personnage légendaire mais, avant cela, la vie de Tracey Emin s’est déroulée dans un contexte difficile d’abus sexuels puis de dépendance vis à vis des drogues et de l’alcool.
Face à  cette expérience vécue de la société poubelle, Tracey Emin nous montre une autre facette de son personnage, celle d’une vie remplie de passions, d’une vivacité d’une ouverture touchante et crue à la fois par sa relation des travers du peuple ordinaire. Les travaux de Tracey Emin présentent les traces d’une vie défaite, ils réunissent pêle-mêle, et en série, des inscriptions dont on ne sait si elles sont autobiographiques ou si elles relèvent de l’autofiction.

L’artiste s’analyse lors de monologues qui sonnent comme autant de confessions, tragiques, et pourtant parfois drôles, avec une violence souterraine en miroir de la violence réelle. « Le musée n’est pas mon église » dit-elle. Ses «poésies», inspirées de sa propre vie, sont souvent brodées sur des draps et des tissus accrochés sur le mur comme des tableaux (I don’t Expect, 2002), ou écrites en néon (You forgot to Kiss my Soul, 2001). Ces propos qui semblent relever de la confession sont en fait construits pour mêler expérience vécue et imaginaire.

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Tracey Emin, Star Trek Voyager, 2007. 275 x 238 cm. Collection privée.

La crudité du langage utilisé dans ses oeuvres s’accompagne d’une certaine naïveté. La sincérité de son regard sur la vie, sensible, honnête, au point de heurter le fondement moral de la société alors qu’en même temps sa vulgarité ridiculise l’hypocrisie des normes sociales bourgeoises pour refléter l’unité perdue de l’existence humaine.

Un enfer personnel dramatisé

C’est sur les traces d’Andy Warhol, « Fais de ta vie une oeuvre d’art » que Tracey Emin expose sa façon d’être comme mode d’expression. Elle regroupe les éléments de la forme vécue comme la projection vidéo de son CV (Tracey Emin’s CV: Cunt Vernacular, 1997), la reconstruction de son atelier (Exorcism of the last painting I ever made, 1996), et son lit  (My Bed, 1998) dont l’exposition déclencha un scandale lors qu’elle reçut le Tuner Prize en 1999. Où se trouve la limite entre la vie privée et l’artistique ? Quelle part convient-il d’exposer en public?
Les scènes de sa vie privée qui sont montrées (Everyone I Have Ever Slept With 1963-95), relèvent-elles d’un certain narcissisme, d’un voyeurisme proposé, de télé-réalité ou de la générosité de l’artiste? La question reste ouverte.

L’exposition bernoise est particulièrement intéressante dans ce contexte de création car la mise en scène de son environnement qui est proposée permet l’appréhension d’un ensemble où se mêlent oeuvres et éléments personnels (la reconstitution de sa chambre-atelier, ou son lit défait) que par la confrontation avec les pièces prises séparément. L’espace d’exposition offre alors les conditions d’un voyage dans un vécu saisi à  vif, crûment parfois, suffisamment étalé dans le temps pour nous permettre de saisir un parcours de vie.
Tracey Emin, maîtrise le langage artistique de la « mise en vie » pour traiter ses propres blessures et sa peur sur un mode à  la fois personnel et collectif.
Cette image d’un enfer personnel dramatisé ou inventé par l’artiste est là  pour purifier l’âme collective selon la fonction de tragédie dans l’histoire de l’art. L’enfer de Tracey Emin n’est-il pas magnifique ?

Yi-hua Wu

Tracey Emin – 20 Years
Kunstmuseum. Berne. Du 19 mars 2009 au 21 juin 2009

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