
Viola Poli, Die Haut des Raums (rimasugli), cire recyclée, charbon, pétales de fleurs et avoine, 2006. Photos : Jacques Magnol.
English – À Duplex, le travail de Viola Poli s’impose comme un organisme en transformation. Rien n’y est figé : ni les matériaux, ni les formes, ni même le statut des œuvres. L’artiste développe un langage plastique fondé sur des matières qu’elle fabrique elle-même — bioplastiques issus de cendres, de plantes, de pigments naturels, ou encore tissus imprégnés de cire d’abeille — qu’elle cuisine, transforme, puis laisse évoluer. Ces surfaces, fragiles et translucides, évoquent immédiatement une peau : membrane sensible, frontière poreuse entre intérieur et extérieur.

Viola Poli, Strato si sottopelle (rimasugli), bioplastique avec cendres, tissus avec cire d’abeille et pigments naturels, 2025-2026
Cette analogie est centrale. Chez Poli, le corps humain et la planète se répondent. La peau, comme le sol terrestre, est une surface d’inscription : elle conserve les traces visibles de processus invisibles, d’histoires enfouies, de transformations lentes. L’exposition devient ainsi un espace d’observation de ces phénomènes discrets, où chaque matériau agit comme un dépôt de mémoire. Les œuvres murales comme les éléments au sol — carreaux de cire, fragments, résidus — sont autant de vestiges d’installations passées, réactivés dans un nouveau contexte. Poli ne produit pas des objets clos, mais des cycles. Elle interroge ce qu’il reste d’une œuvre après sa disparition, comment une forme persiste, migre, se recompose.

Viola Poli, Pneuma (rimasugli),bioplastique avec cendres, tissus avec cire d’abeille et pigments naturels, 2025-2026
À Duplex, cette logique atteint une dimension presque archéologique : l’artiste encadre des restes, expose des fragments, compose avec ce qui subsiste. L’installation devient alors un milieu, un écosystème où les éléments dialoguent, se répondent et continuent de muter. Le lieu lui-même semble affecté, comme s’il absorbait ces matières vivantes.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la performance réalisée avec la danseuse Jasmin Sisti, fruit d’une collaboration amorcée il y a un an. Initialement invitée à concevoir une scénographie pour le travail chorégraphique de Sisti, Poli engage ici un véritable travail à deux voix, où le corps et la matière deviennent indissociables. La performance, pensée in situ, prolonge les enjeux de l’exposition : transformation, adaptation, porosité entre les formes.
Dans Lo spazio si spella, le corps de la danseuse explore un environnement en mutation. Les gestes sont minimalistes, presque imperceptibles, mais traduisent des dynamiques profondes, des forces internes à l’œuvre. Comme les matériaux de Poli, le mouvement est lent, organique, en constante évolution. Le corps ne traverse pas l’espace : il s’y immerge, s’y inscrit, s’y transforme. Les matières, le son, la présence physique composent un paysage sensible où les frontières se brouillent.
Ainsi, l’exposition et la performance ne font qu’un : elles activent ensemble une réflexion sur les cycles du vivant, sur la capacité des formes à survivre, à se transformer, et à continuer d’agir bien au-delà de leur apparition initiale.
Jacques Magnol
Evoluzioni de Viola Poli
Lo spazio si spella, performance de Jasmin Sisti et Viola Poli
Duplex
9 rue des Amis
Genève

