
Mitja Tusek, « Avec omega, pomme, haricot, cornichon, rien, bouteille ». Galerie Xippas. Photo Julien Gremaud.
L’exposition de Mitja Tusek déploie deux ensembles récents qui prolongent une recherche engagée depuis les années 1980 : sonder ce que la peinture fait à l’image, et ce que l’image fait à l’identité. Ici, tout vacille — les visages, la matière, et jusqu’à la possibilité même de représenter.
Le premier corpus frappe par sa densité presque organique. Des groupes de visages émergent d’une surface picturale épaisse, travaillée à coups de taches, de coulures ou de gestes au couteau. Rien de stable : les figures apparaissent, puis semblent prêtes à se dissoudre dans la matière qui les a vues naître. Chaque toile fonctionne comme une micro-société où les visages se chevauchent, s’effacent, se recomposent.
Ces figures reposent sur une structure simple et troublante : neuf cercles noirs, mats, agencés en constellation pour former un visage. Une grille presque archaïque qui convoque implicitement La Divine Comédie, avec ses neuf sphères célestes et infernales. Mais chez Tusek, pas de hiérarchie morale : chaque tête semble contenir son propre mélange de tensions, entre vice et vertu, présence et disparition. Tous partagent un même espace — celui de la toile — comme des entités contraintes à coexister.
Cette logique d’ensemble évoque moins le portrait traditionnel que l’écosystème. On pense au concept de biocénose formulé par Karl Möbius : une communauté d’organismes interdépendants, définie par ses interactions. Les visages de Tusek fonctionnent ainsi comme un réseau vivant, un champ d’énergies plutôt qu’une galerie d’individualités isolées.
Difficile, dès lors, de ne pas y voir un écho contemporain. Ces têtes flottantes, sans corps, rappellent les mosaïques d’avatars ou les grilles de visioconférences devenues banales. La peinture capte quelque chose de notre présent saturé d’images : une circulation continue de visages, à la fois singuliers et interchangeables.

Mitja Tusek, « Avec omega, pomme, haricot, cornichon, rien, bouteille ». Galerie Xippas. Photo Julien Gremaud.
Le second ensemble marque un basculement. Exit la couleur : le noir et blanc domine, et avec lui une forme de sécheresse graphique. Aux visages s’ajoutent objets et symboles — bouteilles, fruits, pièces, animaux — qui s’insèrent dans la composition. Ici, les éléments ne se superposent plus : ils s’articulent en réseau, comme les pièces d’un système visuel dont la logique échappe.
Le sens ne se fixe jamais. Tusek brouille les pistes, désamorce les hiérarchies, laisse les signes en suspension. Sa peinture ne cherche pas à clarifier mais à maintenir une tension — entre figuration et abstraction, apparition et effacement.
Au fond, ces deux ensembles racontent la même chose : un monde d’images instables, où l’identité se construit dans la relation et menace sans cesse de se dissoudre. Chez Tusek, la toile devient un espace partagé, fragile, traversé de forces contradictoires — à l’image de notre propre paysage visuel.
Jacques Magnol
Mitja Tusek, « Avec omega, pomme, haricot, cornichon, rien, bouteille »
Galerie Xippas
Rue des Sablons 6
1205 Genève
