
Alexis Peskine, Ouro Verde #12, 2025. 100/190cm. Feuille d’or 24 carats sur clous martelés sur bois latté (fromager) teint au curcuma texturé de thym, menthe, lavande et solidago. Photos : Jacques Magnol
À Genève, une première rencontre attendue vient enfin combler un manque : celui de la visibilité en Suisse du travail d’Alexis Peskine. Artiste internationalement reconnu, présent dans de nombreuses collections publiques et privées, il n’avait encore jamais fait l’objet d’une exposition d’envergure dans le pays. C’est désormais chose faite grâce à l’initiative de la galeriste Carine Biley, qui a non seulement invité l’artiste, mais aussi activement participé à la conception d’un projet pensé spécifiquement pour le contexte suisse.
Dès les premiers instants, l’exposition impose un langage singulier, immédiatement reconnaissable. Le médium d’Alexis Peskine repose sur un geste radical : substituer le pinceau par le clou. Un choix qui, comme le souligne Carine Biley, relève presque de l’évidence une fois formulé. « Le clou est un élément hyper banal mais paradoxalement hyper puissant », explique-t-elle. Invisible dans les structures qu’il soutient, il est pourtant fondamental : « rien ne tient sans clou ». De cette ambivalence naît toute la force symbolique de son travail. Le clou devient à la fois outil de construction et instrument de violence, support et blessure, présence discrète et impact physique.
À partir de ce matériau ordinaire, l’artiste a élaboré ce que la galeriste décrit comme un véritable « alphabet ». Une fois ce langage constitué, il devient possible d’en déployer toutes les variations : portraits, séries, récits. Les visages émergent alors d’un réseau de clous enfoncés dans le bois, jouant sur la profondeur, la densité, la lumière. À distance, l’image se stabilise ; de près, elle se fragmente en une constellation de points métalliques. L’œuvre oscille constamment entre figuration et abstraction, dépendant du regard, de l’angle, de la lumière.

Alexis Peskine, Ouro Verde #2 (détail), 2025. Diamètre 120 cm. Terre de Toscane et de Havane, vernis et clous recouverts de feuilles de cuivre sur bois
L’artiste lui-même précise la nature de cette technique qu’il nomme « acupeinture » : « une technique que j’ai développée il y a onze ans, dans laquelle j’utilise des clous sur bois. C’est effectivement inspiré de la sérigraphie, parce que je reprends les trames et les points que je remplace par des clous. » Cette filiation avec l’image imprimée éclaire la construction de ses portraits : une image pensée en points, transposée dans la matière, où chaque clou devient l’équivalent d’un pixel tangible, ancré dans le bois.
Ce procédé ne se limite pas à une prouesse formelle. Il s’inscrit dans une histoire personnelle et collective. Afro-descendant, d’origine afro-brésilienne, Alexis Peskine a d’abord conçu ce travail comme un hommage à ses ancêtres. Les clous, en traversant le bois, évoquent une mémoire douloureuse, tandis que leur recouvrement initial à la feuille d’or venait en ennoblir la présence. Une manière de réhabiliter, de rendre visible et digne ce qui a été invisibilisé ou marginalisé.
L’exposition présentée à Genève marque toutefois un tournant. Elle ne se contente pas de reprendre des œuvres existantes : elle propose une collection entièrement nouvelle, conçue pour la Suisse. « Ce ne sont pas des œuvres disponibles que nous avons présentées », insiste Carine Biley. « Tous les visages que vous voyez sont ceux de Noirs suisses, d’afro-descendants nés ou vivant en Suisse. » Cette dimension locale donne à l’ensemble une portée particulière. L’artiste ne représente pas des figures anonymes ou historiques, mais des présences contemporaines, ancrées dans un territoire souvent perçu comme homogène.
Ce choix confère à l’exposition une dimension politique subtile mais affirmée. Il s’agit de rendre visibles des identités rarement représentées dans le paysage artistique helvétique, sans pour autant les enfermer dans une narration unique. Les modèles ne sont pas nécessairement des personnalités publiques ; ils incarnent une pluralité d’expériences et de trajectoires. L’œuvre devient alors un espace de reconnaissance, mais aussi de projection.
Un autre élément distingue profondément cette série : son inscription dans une réflexion autour de la guérison. À la suite d’un épisode personnel marquant — un coma consécutif à un trouble neurologique — Alexis Peskine a développé un intérêt accru pour les questions de spiritualité et de soin. Il s’est notamment rapproché des traditions liées aux orishas, issues de son héritage brésilien, ainsi que des pratiques de guérison par les plantes.
Cette orientation se matérialise directement dans les œuvres. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les surfaces ne sont pas peintes. Le bois est teinté à l’aide de plantes aux propriétés thérapeutiques. « Ce sont des plantes qui ont des vertus de guérison », précise Carine Biley. Ce choix introduit une dimension invisible mais essentielle : chaque couleur porte en elle une charge symbolique et énergétique. L’œuvre ne se contente plus de représenter, elle agit — du moins symboliquement — comme un espace de soin.
Pour élaborer cette palette, l’artiste a entrepris un véritable travail d’immersion en Suisse. Il a rencontré des herboristes, étudié les plantes locales, exploré leurs propriétés tinctoriales. Ce processus a également permis de mettre en lumière une tradition souvent méconnue : celle des guérisseurs suisses. Des échanges ont eu lieu, des savoirs ont circulé, enrichissant la démarche de l’artiste. L’exposition devient ainsi le fruit d’une rencontre entre différentes cultures du soin, entre héritages africains et savoirs européens.

Alexis Peskine, Ouro Verde #7, 2025, 100/73cm. Feuille d’argent oxydé rose (provenance Japon) sur clous martelés sur bois latté (fromager) teint aux baies de sureau
Le résultat est d’une grande richesse visuelle. Les teintes, subtiles et organiques, varient selon les essences utilisées et les réactions du bois. La surface n’est jamais uniforme ; elle vibre, absorbe la lumière, la restitue différemment selon l’angle. Associée au relief des clous, cette matérialité confère aux œuvres une présence presque sculpturale.
Certaines pièces accentuent encore cette dimension en jouant sur la forme même du support. Les contours ne sont pas toujours rectangulaires ; ils épousent des silhouettes, fragmentent l’espace. Dans le cas de portraits de jumeaux, par exemple, la répétition des visages s’accompagne de variations subtiles, révélant des différences de caractère ou de perception. Là encore, le regard du spectateur est sollicité, invité à circuler, à comparer, à recomposer.
Au-delà de leur dimension esthétique, les œuvres portent une charge émotionnelle forte. Les clous, en tant qu’éléments physiques, évoquent la douleur, la contrainte, mais aussi la résistance. Ils rappellent des histoires de migration, de violence, de survie. Alexis Peskine a souvent associé son travail à la mémoire des traversées forcées, des corps mis à l’épreuve. Mais loin d’une vision univoque, ses portraits dégagent également une forme de dignité, voire de sérénité.
Cette tension entre souffrance et force traverse toute l’exposition. Elle se retrouve dans le matériau, dans le geste, dans les visages. Elle est aussi au cœur du discours de la galeriste, qui insiste sur la complexité du travail de l’artiste. « Il y a toujours ces deux tendances, ces contractions », dit-elle. Rien n’est jamais complètement stable, ni totalement résolu.
Enfin, il faut souligner le rôle actif de la galerie dans la réalisation de ce projet. L’exposition, intitulée Ouro Verde, est le fruit d’une collaboration étroite, incluant le financement de la production. Ce soutien a permis à l’artiste de développer une série ambitieuse, en lien direct avec le contexte suisse. Une démarche qui dépasse la simple présentation d’œuvres pour s’inscrire dans une véritable co-création.
À travers cette exposition, Alexis Peskine propose donc bien plus qu’une démonstration technique. Il construit un espace de dialogue entre histoire et présent, entre douleur et réparation, entre invisibilité et affirmation.
Jacques Magnol
Alexis Peskine – Ouro Verde
29 janvier au 10 mai 2026
Galerie Filafriques
Bd James-Fazy 18
1201 Genève
