Vevey Images, les identités interrogées

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Diversions, Inde, 2010-2012 ©Olivier Culmann/Tendance Floue

Explorer les représentations sociales et sites urbains métamorphosés par photoshop en Inde (The Others, Diversion) ou réaliser des portraits d’anonymes suédois malgré eux (Watching you watch me). Pour dévisager codes, réalités et artifices, Vevey Images joue la carte de l’infiltration. Vertigineux.

Parmi les 68 propositions essentiellement photographiques à arpenter tant en plein air qu’en intérieur, la série signée Olivier Culmann (The Others) est un reportage en auto-immersion dans des codes vestimentaires et looks sociaux en Inde. Le Français entreprend de retranscrire visuellement la variété des éléments constituant les identités made in India au cœur d’une société clivée à la grande diversité : religion, caste, profession sont ainsi interrogées par le photographe devenu une sorte de Günther Wallraff se grimant et habillant pour être tour à tour sikh au turban ou un jeune branché fan de l’esthétique des clips MTV et de la Bollywood fever chères aux pistes de danse colonisées par la mode occidentale générique.

Comme en planque au gré d’une investigation policière, la Suédoise Moa Karlberg (Watching you watch me), elle, place son objectif derrière une glace sans teint pour « voler » leur portrait à des passants transformés en « suspects ordinaires » qui se dévisagent dans la glace. L’image privilégie une ambiance froide et bleutée favorisant le flottement incertain de visages aux traits troublés et anxiogènes.

Ces deux photographes font du regard un langage inquisiteur, tour à tour ethnographique et identitaire, en mettant à l’épreuve notre relation au sujet r endu visible. Ils tentent de cerner, voire de subvertir l’un des pouvoirs les plus étranges de la photographie, souvent qualifié d’«effet de réel». Leurs images sont le résultat d’une expérience scénographiée, plutôt que la représentation d’un sujet portraituré. Ils suggèrent que la grammaire photographique n’est pas uniquement un instrument pour explorer le réel et ses métamorphoses, mais bien son théâtre. C’est le médium de l’expérience par excellence.

 

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Diversions, Inde, 2010-2012 ©Olivier Cullmann/Tendance Floue.

L’Inde redécouverte

Longtemps prisonnière d’une photogénie exotique, campant un pays traditionnaliste, patriarcal, paupérisé, et en proie à un capitalisme ensauvagé et le règne du genre photojournaliste pour en détailler la dimension spirituelle, l’Inde fait l’objet depuis une quinzaine d’années d’un changement de perspectives. Ce mouvement amène Olivier Cullmann, membre du Collectif Tendance floue, à interroger la pratique de l’image vernaculaire prise en studio avec décor amovible tombant en toile des cintres. Né en 1970, Olivier Culmann, qui a résidé dans le pays de Gandhi de 2009 à 2011, est allé à la rencontre d’une production de portraits en pied à usage privé. Soit « une photographie populaire et utilitaire indienne, qui n’est pas forcément reconnue artistiquement tout en étant parlante sur ce que peut être l’Inde aujourd’hui », selon l’homme d’images.

Pour la série The Others (Les Autres), il y a combinaison entre un style documentaire et une mise en scène photographique théâtralisée. Venu à Dehli en 1997 pour un projet imagé autour de l’Ecole dans le monde, le Français s’inscrit d’abord dans une démarche photo-documentaire de reportage, « classique et proche du travail de l’Agence Magnum axé sur l’instant décisif et la captation d’un moment singulier ». Ce travail mêle impressions des mondes scolaires et autofiction sous forme de souvenirs personnels de l’Ecole où pointe l’ennui. « Un travail qui questionne davantage qu’il ne (dé)montre des problématiques ». A la racine de sa réalisation, une interrogation sur les conditionnements sociaux oscillant entre asservissement volontaire et insubordination naissante. « Pour l’école indienne, le principe était d’y maintenir la supériorité des hautes castes, celles des Brahmanes détenteurs des savoirs. Un principe clef du système des castes est de garder les couches assujetties de la population dans une ignorance partielle ou totale. Ce qui est aujourd’hui encore majoritairement le cas en Inde, même si un système de discrimination positive existe désormais pour apparemment faire en sorte que des personnes issues de très basses castes puissent avoir accès à des postes à responsabilité dans l’administration avec l’introduction de quotas qui font polémique. Mais, dans le Tamil Nadu, des personnes luttent en faveur des Intouchables qui se trouvent tout en bas de l’échelle sociale, afin de favoriser leur accès à l’éducation et les sortir de convictions fatalistes les condamnant à cette infériorité. »

 

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“The Others”. Olivier Culmann.

Médusante et étrange beauté, présence silencieuse nimbée d’aura fantomale ou déchirée par des coulures lumineuses surexposées se conjuguent dans un saisissant travail noir blanc. Il joue du flou et de longs temps de pause permettant la saisie de sujets comme en disparition progressive, à l’image mal stabilisée, dans un centre d’accueil pour personnes âgées du Tamil Nadu (Inde, 2000). « Le parti pris est de s’éloigner d’une image figée, arrêtée, en laissant le doigt sur le déclencheur pour continuer à prendre la photo. C’est le principe de la pause B. Un anti-instant décisif qui rendrait au mieux impressions et sentiments traversés dans la rencontre avec ces gens et non en véhiculant une dimension qui serait de l’ordre de l’information. »

L’homme foule à nouveau le sol indien notamment pour la série Watching TV (2005). Au fil des ans, son intérêt pour la culture vernaculaire indienne prend de l’ampleur. « Régulièrement je me rendais au studio de quartier pour m’y faire photographier, discutant avec les photographes qui y travaillaient ». Pour The Others, Olivier Culmann rappelle qu’il y plus d’un siècle les Frères Lumière envoyait des photographes aux quatre coins du monde pour découvrir une planète que l’on ne connaissait alors pas, afin de monter à quoi ressemblait, par exemple, les populations chinoises. » D’où l’idée de se photographier soi-même comme matériau d’investigation et représentations sociales et ethnographiques en Inde. « Le paradoxe de la démarche, c’est que je n’ai jamais autant regardé les autres que dans ce projet. Il est ardu pour un étranger de déterminer les identités de chacun en Inde et leur position dans la hiérarchie sociale. En regardant ce pays, j’ai essayé de construire une image reproduite de personnages essentiellement vus dans la rue. C’est une sorte d’inversion du reportage. »

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“Diversions”, Inde, 2010-2012 ©Olivier Cullmann/Tendance Floue

 

Paysages urbains retouchés

Pour sa série Diversions, Olivier Culmann a confié à un laboratoire indien une série de paysages urbains ou de lieux de vacances qu’il a photographiés lui-même à Delhi et à Goa, pour les faire traités selon des procédés de retouches numériques d’images à but publicitaire. Il révèle ces interventions esthétiques à dessein promotionnel de l’Inde, reflet de ce que l’on nomme communément la Shining India. Pour le Festival Images, il offre la réalité brute et désolante et son pendant ripoliné en face-à-face. « Les images retouchées enlèvent par exemple fils électriques, détritus, chiens errants et ciel de traîne plutôt gris typique de la mousson, effaçant par la palette graphique la pollution extrême de cités comme Dehli. Ces transformations m’ont fasciné, car j’étais tombé dans le panneau d’une première photo à la réalité métamorphosée et embellie qui m’avait parue authentique. Par  la suite, j’ai ainsi réalisé la première photo au moyen format, 6X9, fournissant ensuite au studio indien le scan de cette photo. Le studio les retravaille alors, tout en conservant l’essentiel de la structure architecturale ou la perspective de l’image notamment, comme la présence d’un immeuble. L’exposition se réalise sous le forme de grands panneaux qui sont comme les aiguilles d’une montre au cœur d’un cercle découpé en portions et permettant le face-à-face d’un avant et d’un après dans l’image. Sur une photo, les gardiens d’un Môle situé à Dehli et déjeunant sur l’herbe en mauvaise état ont été enlevés dans l’instantané retouché. C’est le choix de l’équipe du studio indien d’achever virtuellement un immeuble en construction, mais laissé dans la réalité en friche pour des questions probables de corruption. »

Cette série s’intéresse à la  représentation fantasmée de la Shining India marquée par le succès capitaliste et entrepreneurial. Et non illustrative de la société en général. Elle est le contrepoint absolu d’une Inde miséreuse et misérabiliste. Pour d’autres photos, Olivier Culmann a demandé à ce que les personnages soient conservés tout en pouvant être transformés. « D’où parfois un aspect irréel dans ces images où paraissent des comédiens jouant des situations de travail. Or les banques d’images du studio indien contacté font majoritairement appel à des acteurs à la peau claire, un phénotype modèle singulièrement bien considéré en Inde. Sourires Colgate et attitudes de Winner, ces personnes sont plus occidentalisées dans le look que les gens ne le sont dans le réel, y compris au sein des entreprises. Les jeunes femmes sont parfois en mini-jupes, ce qui est très rare dans le monde du travail indien », relève le Français. Destinées à la presse et à la publicité, ces images participent d’une reconstruction fantasmée d’une Inde où tout le monde serait gagnant et évoluant au fil de décors immaculés, ce qui est fort peu le cas à travers le pays.

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