Vevey Images, les identités interrogées

Photo by Moa Karlberg
“Watching you watch me” par Moa Karlberg

Regards croisés

Le principe de Watching you watch me (littéralement : En vous regardant me regarder), travail photographique signé de la Suédoise Moa Karlberg est simple en apparence, même si le titre ouvre sur une vertigineuse mise an abyme des jeux de regards de ce qui constitue l’identité hybride d’une image portrait photographiquement mise en scène. Il s’agit d’expérimenter la limite sans cesse déplacée où un photographe peut se rapprocher de son sujet sans être dans un flou juridique concernant notamment le droit à l’image. Il s’agit ici de sonder les zones d’ombre liées à la palette de possibilités actuelles de prendre une photo au plus près du sujet dans une pulsion quasi scopique, haptique de saisie de l’expression du sujet et de l’inconscient, qui structure nombre de nos apparitions publiques échappant momentanément à un contrôle de l’effet produit, ici sans réversibilité.

Photo by Moa Karlberg
“Watching you watch me”. Moa Karlberg.

Née en 1984 et vivant à Stockholm, la photographe est passée par des réalisations documentaires souvent envisagées depuis un regard décalé, inhabituel, fuyant tout sensationnalisme  sur des réalités qui jettent une lumière crue sur le supposé « miracle suédois ». Ce dernier prend l’eau et repose sur une exploitation multiforme des plus démuni-e-s. Il s’est récemment soldé par la poussée de l’extrême droite. Que l’on songe à sa remarquable série Trafficking consacrée à la séquestration et l’exploitation de femmes d’ex-Europe de l’Est comme esclaves sexuelles et prostituées souvent enlevées notamment au Kosovo. Leur réalité est montrée par les extérieurs d’immeubles où elles exercent et vivent. Les images sont accompagnées d’un commentaire écrit et explicatif sur l’histoire dramatique de ces jeunes femmes. La légende indique ainsi : « Bôras 2005. Une fille de 17 ans est enlevée au Kosovo. Elle est vendue à plusieurs hommes en Suède… Son proxénète est soupçonné d’avoir gagné sa vie par la traite d’êtres humains depuis de nombreuses années, et a peut-être amené au moins 2000 personnes en Suède, esclaves sexuels, ainsi que des immigrants illégaux. »

Un reportage qui n’est pas sans rappeler « Esclavage domestique », la série réalisée par Raphaël Dallaporta (photos), et la journaliste à Libération Ondine Millot (textes). Privées de leur liberté, exploitées dans le cadre de tâches domestiques et ménagères, souvent sans salaires, battues, des victimes souffrent derrière les murs des grandes cités. Cet esclavage moderne implique toutes les couches de la société. Les photos dévoilent une tour HLM, habitat générique et anonyme de banlieue reproductible à l’infini, un quartier pavillonnaire aux toits répétitifs. Les instantanés ont été pris en août 2005 selon un protocole identique : même heure, conditions climatiques semblables, mais cadrage variable. Le ciel est souvent d’un gris dégradé, menaçant.

Pour Watching you watch me, la femme d’images suédoise a pris des portraits d’inconnus en installant un dispositif photographique derrière un miroir sains tain. De cette façon, elle capture l’instant précis où les passants se dévisagent. « L’envie initiale est née d’une curiosité ramenant aux terres de l’enfance. Comme enfant, j’ai pensé porter une caméra sur mon front afin d’imaginer prendre les gens en photos tout en modulant la distance entre la prise de vue et le sujet portraituré. J’ai réalisé que dès que vous amenez une caméra ou un appareil photo dans une pièce, les gens relèvent cette présence et sont interpellés. C’est l’étonnement et la curiosité d’expressions visagistes qui m’a intéressée avant les dimensions légales interrogées par ce travail où le photographe reste invisible à son sujet anonyme. »

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