Un coiffeur, un designer ou un éditeur pour le Mamco ?

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Probablement un éditeur. Depuis l’annonce du départ prochain à la retraite de M. Bernard, le processus de nomination à la direction du Mamco s’éternise et se trouve en passe de battre le record de celui du Centre d’art contemporain qui avait nécessité plus d’un an de recherches. A l’heure où les sociologues de l’art soutiennent que le paradigme contemporain en arts a changé, son mode de présentation doit être actualisé et les missions respectives des institutions d’art contemporains locales redéfinies. On aimerait apprendre que la réflexion est en cours, que les résultats seront publiés et les actions engagées.

 

Un processus de sélection particulièrement opaque

Le processus de sélection des candidatures au musée genevois a cette particularité, pour une institution dont le budget est assumé aux deux tiers par la Ville et l’Etat, d’être totalement opaque et de fâcher une majorité du milieu de l’art contemporain et notamment celui des artistes. Si les critiques sont virulentes, personne ne tient à les exprimer publiquement tant les pouvoirs sont concentrés dans les mains d’un groupe extrêmement restreint et constitué de collectionneurs souvent également marchands qui se posent en véritables concurrents des galeries en ville. Il faut donc procéder par recoupements à partir de sources sûres qui préfèrent garder l’anonymat. Aux dernières nouvelles, un éditeur devrait être prochainement nommé officiellement avant l’ouverture d’Art Basel.

Un poste surpayé qui ne tenterait aucun candidat de valeur ?

La durée du processus inquiète en ce qu’elle signale un manque de candidatures de haut niveau alors que Genève se flatte d’être une ville culturelle internationale, est fière que son Mamco soit le plus grand musée suisse consacré à l’art contemporain. Le salaire offert ne peut être en cause comme dans les très grands musées américains, à Genève il serait largement plus du double de celui du directeur du Musée national moderne de Paris, et, exception dans le monde des musées où le contrat porte généralement sur une durée de 4 à 5 ans, il est à Genève d’une durée indéterminée. La charge de travail ne dépasse probablement pas celle d’un mi-temps si l’on en juge de la liberté laissée par le passé d’organiser de longs festivals avec des collectionneurs sélectionnés et autres activités indépendantes à l’étranger. Au vu de ces conditions genevoises, il devient donc difficile d’imaginer que le poste n’engendre pas un flot de candidatures de qualité. Selon de bonnes sources, ces difficultés seraient liées à la mésentente entre les membres du comité du musée et le directeur en partance et les conditions que chacun tenterait d’imposer.

Mais qu’en est-il des candidats ? A l’automne 2013, le premier nom à circuler officiellement fut celui de Marc-Olivier Wahler, mais ce dernier est desservi par son parcours brillant et l’inimitié du directeur des lieux : cofondateur du Centre d’art de Neuchâtel, puis directeur du Swiss Institute de New York avant de diriger le Palais de Tokyo à Paris de 2006 à 2012, un parcours bien supérieur à celui du futur ancien directeur et donc susceptible de lui faire de l’ombre. D’autres auraient été éliminés, ainsi un binôme actuellement à Paris, de même un ancien directeur de l’institution française de la Villa Medici à Rome, et d’autres poids moyens. Les mêmes sources assurent que les « collectionneurs » membres du comité gérants principaux de l’institution souhaitent un candidat masculin d’origine romande ou française, proche de l’artiste le plus en vue sur la scène locale ainsi que de l’institution genevoise et du marché. Info ou intox, les dernières supputations des connaisseurs annoncent un éditeur qui correspond à ce profil et ce serait un choix tout à fait respectable s’il s’agissait d’un processus… respectable.

Qui nommer ? En bonne logique, les meilleurs.

La Ville de Genève n’a pas l’exclusivité des processus flous lors de la nomination de ses responsables d’institutions culturelles dont elle à la fâcheuse habitude, le phénomène tel que le relate le quotidien français Le Figaro est coutumier en France : « L’Opéra de Lyon, celui de Montpellier, le théâtre de Nanterre… Si les directeurs de ces grandes institutions changent, le flou sur leur désignation demeure. Pour les présidents d’établissement public, comme le château de Fontainebleau, le domaine de Versailles, le Centre Pompidou ou le Louvre, de même que pour les grands événements, le marché du recrutement devrait être ouvert, en reflet de l’internationalisation du monde de l’art. «Un Européen prenant la présidence du Louvre devrait être francophone, ce qui est de plus en plus rare», affirme Jean-Luc Martinez, l’actuel président. » Faut-il pour autant copier les pires habitudes des pays voisins ?

Quel profil pour quelle mission ?

La question la plus importante est certainement celle de la mission en passe d’être fixée à la nouvelle direction, s’il y en a une autre que de perpétuer la vision désormais unanimement jugée obsolète par le milieu et qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui. Cette mission reste pour l’instant inconnue, pas plus que le rôle joué par la Ville et le Canton, si un rôle leur est alloué dans cette chasse gardée des collectionneurs privés. Il est également difficile de déduire cette mission de l’offre d’emploi (reproduite ci-dessous) qui n’est probablement parue que sur le site spécialisé « Commissaires d’exposition associés », nous sommes loin de l’appel d’offres international :

Offre d’emploi – Directeur/trice, Musée d’art moderne et contemporain de Genève, Suisse juin 19, 2014 // Catégorie Annonces, News.
Le Mamco (Musée d’art moderne et contemporain de Genève) a ouvert ses portes en 1994. Depuis cette date, il a expérimenté une pratique dynamique du musée reposant sur un renouvellement presque complet, trois fois l’an, de son offre expositionnelle globale, récusant le clivage expositions temporaires et accrochages permanents. Plusieurs centaines d’expositions ont ainsi été réalisées sur 3.500 m2. Une collection de plus de 3.000 items a été constituée, renforcée par plus de 3.000 dépôts et structurée par d’importants ensembles monographiques. Une politique éditoriale spécifique, une conception exigeante de la formation et de la médiation, un esprit d’indépendance (en particulier à l’égard du marché) et une ferme volonté démocratique définissent également le projet de ce musée qui a été conçu, mis en œuvre et dirigé durant vingt ans par Christian Bernard.

Date limite de candidature : 16 octobre 2014.

Cette annonce plus proche de l’épitaphe en souvenir du premier directeur n’éclaire en rien sur la mission future. Qui dans ce milieu n’a pas de « politique spécifique » ni de « conception exigeante » de son travail, quant au régime démocratique qui règne dans un musée… Par contre, « Régime démocratique » oblige, aucune information sur le poste ne figure sur le site du musée concerné, ni sur ceux de la Ville et de l’Etat. Aucune mention n’est faite de l’attention portée à la scène genevoise si délaissée, de la distinction de l’activité du Mamco qui se partage entre musée et centre d’art pour ne laisser aucun champ libre à ses voisins.

Pour comparaison, dans une situation similaire en 2013, le Centre Pompidou avait publié sur son site une note «relative à la procédure de désignation du directeur du Musée national d’art moderne» pour rompre avec les mauvaises habitudes et se démarquer des habitudes de copinage ou de choix reposant sur la proximité politique, la cooptation, les réseaux et les lobbies.
Celui ou celle qui briguait le poste devait donner son avis sur les enjeux d’une politique d’expositions temporaires, le rapport du musée aux artistes vivants, la politique d’acquisitions, la diffusion du numérique, etc. Il devait aussi se montrer un peu philosophe, visionnaire à tout le moins : «Le musée d’art moderne est un musée universel ? Un musée d’art ? Un musée de civilisation ? Et que signifie construire un musée global ?»
Voilà un questionnement tourné vers l’avenir et non une demande de poursuivre sur la ligne quasi-sacrée définie au Mamco en 1994 avec l’échec de succès public que l’on connaît.

Politique salariale et justice sociale

Durant le processus de recherche d’un nouveau directeur pour le Musée national d’art moderne à Paris, en 2013, Le Quotidien de l’art citait des prétentions salariales exorbitantes de candidats, et rappelait que l’actuel directeur français en fin de carrière de l’échelon d’Alfred Pacquement gagnait moins de 10 000 euros par mois. Dans le Bâtiment d’art contemporain genevois qui abrite les institutions culturelles, dont le Mamco, c’est grâce à l’emploi de stagiaires non-rémunérés, de recours aux emplois de solidarité et aux chômeurs et salariés sous-payés et de la pratique de ne pas rétribuer les artistes que des salaires exceptionnels peuvent être offerts au sommet.

Le musée doit garder une cloison étanche pour préserver ses choix

L’art contemporain est devenu une marchandise supérieure aux autres par les manipulations qu’elle permet, une marchandise parmi les produits spéculatifs à haut rendement qui n’a en ce moment que l’immobilier pour équivalent. L’art, vu sous cet angle, est devenu une industrie puissante et une affaire trop sérieuse pour être confiée aux conservateurs traditionnels, un créateur de mode, un coiffeur, un designer international, un éditeur, (masculin ou féminin) sont à même de diriger ce type de scène. Mais faut-il céder aux marchés ? Alfred Pacquement, l’ancien directeur du Centre Pompidou de Paris, une fois sa liberté de parole retrouvée, le déconseille dans un quotidien français plutôt favorable au marché : « Il s’agit de garder son indépendance vis-à-vis des autres intérêts. Je n’ai rien contre le marché de l’art. Je constate juste qu’il a pris un pouvoir important et que le musée doit garder une cloison étanche pour préserver ses choix, son mode de décision et de travail. Inversement, si un artiste a une forte cote, ce n’est pas une raison pour le déconsidérer. Le marché de l’art ne se trompe pas forcément, loin de là ! Au-delà des enchères records qui frappent le grand public, l’art contemporain n’est pas vraiment un phénomène de masse et reste dans un petit monde restreint.»
(Alfred Pacquement a fait partie du groupe Bizot, un groupe assez secret qui réunit au maximum 60 directeurs de musée en fonction dans le monde. Ils sont cooptés entre pairs et bâtissent l’avenir dans un climat d’amitié, de connivence intellectuelle et de sérieux. Il a été élu à la tête de ce groupe, avant de céder la place à Max Hollein, directeur du Städel à Francfort. En 2013, il fut classé 13e des 100 personnes les plus influentes du monde de l’art par le magazine Art Review.)

 

Que deviendront les œuvres en dépôt au Mamco ?

Les murs du Mamco ont cette particularité d’être régulièrement offerts à l’exposition d’œuvres déposées temporairement par des prêteurs privés, qu’ils soient réels amateurs d’art, collectionneurs et marchands. Ces œuvres font l’objet d’une convention de dépôt qui précise entre autres les conditions du dépôt, la valeur d’assurance de l’œuvre (fixée en accord entre la direction du musée et le prêteur), etc. Le dépôt peut être lié au maintien du directeur à la tête de l’établissement, ce qui est le cas pour une partie des pièces déposées dans le musée genevois. Lors de ces négociations le directeur joue un rôle important dans le cadre de l’évaluation du prix de l’oeuvre en acceptant l’accord, une estimation peut également être surévaluée dans l’intérêt du propriétaire.

L’opération est intéressante car elle offre une visibilité médiatique et un caractère muséal de qualité dont ne bénéficie pas une pièce qui croupit aux Ports-Francs tout en permettant d’obtenir un prêt qui permettra d’acheter d’autres oeuvres et accélérer ainsi les pratiques spéculatives.
L’avantage de cette visibilité médiatique vient d’être démontré lors de du débat sur la convention signée entre la Ville et un fondation genevoise, je citerai par exemple cette manchette on ne peut plus claire d’un quotidien local : « Jean Claude Gandur, qui offre 40 millions pour rénover le Musée d’art et d’histoire en échange de la mise en valeur de sa collection, se fâche contre la Ville. » Dans le cas du dépôt, une fois l’auréole muséale descendue sur l’œuvre, celle-ci pourra être vendue au port franc et son propriétaire n’aura pas à s’acquitter de taxes. De port-franc en port-franc et de musée en musée, l’œuvre peut aussi s’offrir un tour promotionnel mondial fiscalement optimisé.

La pratique viole certainement les règles minimales de l’éthique dans le cas d’un musée public, ainsi, lors du CaixaForum, Alfred Pacquement s’est exprimé contre ces dépôts :

« Personnellement j’y suis très opposé, et nous n’avons pas du tout pratiqué le dépôt. En France, c’est très rare. J’y suis opposé d’abord parce qu’en général le musée possède un patrimoine qu’il peut présenter au public, et que s’il veut présenter d’autres œuvres il peut aller puiser dans ses propres collections. J’y suis opposé aussi parce qu’on connaît tous des exemples où un dépôt, qui a été fait à un musée, a été repris par le collectionneur ou la famille du collectionneur, pour le mettre en vente, ou en tout cas, faire perdre au musée l’avantage qu’il avait eu en recevant ce dépôt. Il peut y avoir des cas particuliers avec un rapport de confiance avec le collectionneur, et où le musée espère que les œuvres finiront dans sa collection, mais personnellement je suis très méfiant sur les dépôts. (…)
Le musée est confronté à cette situation (des spéculateurs qui cherchent à déposer des oeuvres dans les musées, ndlr), il faut qu’il arrive à la contourner autant qu’il le peut, ou alors prendre patience. Le musée, il a l’éternité devant lui, à la différence d’un collectionneur privé. Le musée peut attendre. Donc ce n’est pas très grave, même si c’est dommage, qu’un artiste qui aujourd’hui vaut beaucoup d’argent, ne puisse pas être acquis par le musée. Je suis convaincu que cet artiste, et cette œuvre, tôt ou tard, finiront au musée. »
Conférence d’Alfred Pacquement, Acquisitions, dations et donations. L’exemple du Centre Pompidou, CaixaForum Barcelona et CaixaForum Madrid.

 Un musée plus « sexy »

Cet art contemporain doit s’offrir à un public plus large que celui du noyau actuel. Plusieurs grands marchands genevois estiment qu’au vu des fortunes installées en ville, le nombre de collectionneurs est particulièrement faible et certainement bien inférieur à la situation à Berne, Zurich ou Bâle. Un déficit qu’ils attribuent au manque de dynamisme des institutions-forteresses genevoises.
L’avis d’Yves Bigot, directeur général de TV5 Monde, qui s’exprimait au Forum d’Avignon à propos de la culture, peut être transposé en faveur de l’art contemporain :

Pour que la culture soit partagée, pour qu’elle puisse jouer son rôle civilisateur, il faut la mettre sans la compromettre, au niveau de tous. C’est-à-dire les prendre par la main, les inciter à découvrir, connaître, par un discours et des actions généreuses, ouvertes, ludiques, comme on le fait pour les enfants et les animaux, plutôt que de se réfugier dans une culture élitiste, éthérée, coupée de ceux auxquels elle devrait s’adresser et développer cette idée peu démocratique que si le peuple n’est pas capable de comprendre, alors il faudrait changer le peuple. En un mot issu du vocabulaire marketing, rendre la culture «sexy». Un exemple? C’est ce qu’a réussi le rock depuis deux générations, en élevant et éduquant dans son excitation des couches entières de populations qui n’auraient autrement eu aucun moyen de s’emparer de Rimbaud, Baudelaire, Nietzsche, Bertrand Russell, Oscar Wilde, William Blake, Walt Whitman, Huysmans, Gauguin, Warhol, Basquiat, etc. »

Le rayonnement de Genève sur la scène nationale et internationale de l’art contemporain est directement lié aux choix des personnalités à la tête des institutions. Googlez aujourd’hui “mamco” pour consulter les textes en anglais sur le sujet et le déficit de notoriété apparaîtra clairement, comparez avec les sites des institutions étrangères connues, l’excellence de la présentation ne dépend pas de l’argent investi mais de l’intérêt porté aux nouvelles technologies et du respect vis à vis du public. Introduire l’institution dans le XXIe ne peut se faire qu’en décrochant définivement la bernache qui tient à rester collée à son rocher au moins jusqu’en 2020, ceci au titre du devoir de mémoire (et de rémunération stratosphérique), interdisant ainsi toute possibilité d’évolution.
Nous vivons une époque bouleversée par les changements que la technologie impose, le paradigme contemporain entraîne de nouvelles façons de visiter un musée, de recevoir l’art, d’exposer, de collectionner, de conserver, d’aborder les nouvelles technologies et la dématérialisation des collections, d’entretenir des relations avec les artistes, le public, les autres institutions, les marchands, les galeristes, les médias; la situation exige un regard neuf et de cette époque actuelle. La responsabilité repose entièrement sur les épaules du politique.

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Publié dans arts, musées, politique culturelle