The Song of Scorpions, ou la guérison par le chant

Irrfan Khan dans The Song of Scorpions, film de Anup Singh. Feather light productions

Désert du Jaisalmer, Rajasthan. Une légende raconte que la piqûre du scorpion tue en 24 heures. Selon cet ancien texte, le poison du scorpion crée une mélodie frénétique dans le sang que seul un chanteur, capable de la lire et de chanter une contre mélodie, pourrait guérir la victime.

The Song of Scorpions est le troisième long métrage de Anup Singh, citoyen Britannique, né en Tanzanie, formé au cinéma en Inde. Singh habite en Suisse depuis 16 ans. Dans son premier film, Ekti Nadi Naam – The Name of a River (2001), à la fois hommage au cinéaste bengali Ritwik Ghatak, réflexion sur la partition du Bengal en 1947 et histoire d’amour, Anup Singh en plus que payer son dû, arrive à créer un film poétique et touchant.

Golshifteh Farahani dans The Song of Scorpions, film de Anup Singh.

Avec son deuxième long métrage QISSA – The Tale of a Lonely Ghost (2013), l’histoire d’un homme qui par son désir désespéré d’un héritier mâle forcera sa fille dernière-née à mener une vie d’homme, Singh s’éloigne du cinéma d’auteur pour un format plus conventionnel et une intrigue plus dense. Il est clair que ce film est une rupture avec le cinéma indépendant indien au profit d’un grand film sur l’Inde et ses tristes fantômes, un drame d’envergure ou plutôt, admettons-le, une tragédie. Il est pourtant étrange qu’en abandonnant le réalisme et optant pour une plus grande production internationale, Singh nous offre un film doté d’un certain exotisme, on a la sensation de voir l’Inde vue de l’Occident.
QUISSA
est ici abordé car il est assez proche à The Song of Scorpions à plusieurs égards. À la fois son esthétique, son regard légèrement exotique mais surtout son sujet principal qui est notamment la domination de l’homme sur la femme dans la société Indienne et la violence subie par cette dernière. Dans The Song of Scorpions, l’histoire de Nooran et d’Aadam, une histoire d’amour et de vengeance, est investie par la présence constante du folklore, qui, par le moyen du chant guérisseur sert d’élément rédempteur.

Irrfan Khan dans The Song of Scorpions, film de Anup Singh.

Concrètement, The Song of Scorpions est un mélodrame contemporain légèrement détourné. Le mélodrame, du grec μέλος = chant, et δράμα = action théâtrale, est d’abord un genre théâtral, puis cinématographique, dramatique et populaire se caractérisant par des situations invraisemblables et des personnages manichéens du genre bons contre méchants. Les personnages de The Song of Scorpions sont parfaitement inscrits dans la typologie du mélodrame théâtral. On retrouve justement un traître, instrument des plus vils desseins ; une héroïne sympathique et vertueuse, exposée aux violences du monde et de son persécuteur ; ainsi qu’un amant, noble et brave, prêt à tout pour sauver la victime et punir son tyran. Seulement, et c’est ici la principale différence du film avec le mélodrame classique, les rôles sont plus complexes car le bon et le méchant existe souvent au sein du même personnage et le dualisme est ainsi brisé pour donner sa place à une vision plus actuelle de cet éternel discours.

Golshifteh Farahani dans The Song of Scorpions, film de Anup Singh.

Le film,profite d’un casting prometteur, d’une prémisse simple mais tranchante et d’un visuel tout à fait convainquant, tout en souffrant du poids du folklore indien et du dénouement de l’intrigue. Le folklore pose problème car il est ici juste un motif narratif et esthétique, un choix partial qui, hors du documentaire ou du cinéma-vérité, ne fait que nous rappeler constamment sa construction beaucoup trop visible. On ne sent pas comment la culture et les usages du Rajasthan ont formaté les personnages et dans l’absence complète d’intrigue secondaire les personnages semblent unidimensionnelles. La tradition se trouve, et ici l’analyse rejoint le problème de l’exotisme auquel j’ai fait référence avant, uniquement dans les costumes, la scénographie et le chant, id est les apparences. L’univers du récit est donc rendu pittoresque, car les personnages, des véritables stéréotypes sociales, deviennent par l’aspect iconique d’un all-star cast de grande beauté physique eux aussi, des clichés filmiques.

Enfin, la question du dénouement de l’intrigue se pose comme un problème de conception globale. Singh essaie de trouver la solution à un problème difficile : comment ne pas céder à la vengeance aveugle ni pardonner l’impardonnable ? Je suis certaine qu’il avait les meilleurs intentions mais il est clair qu’il n’a pas encore trouvé la bonne réponse car c’est la deuxième fois au sein de ses films (première occurrence dans QISSA) que la violence contre une femme se voit impunie. Qui plus est ici le récit use de cette violence pour accentuer l’effet dramatique et pour donner un dénouement, de conciliation in extremis romantique !

Suite à cette année #MeToo où j’ai l’impression que certaines choses ont enfin été mises au clair, je regrette devoir constater que certains semblent toujours chercher un compromis entre le passé et l’avenir. Un compromis compromettant toujours le même camp : celui des femmes.

Sofia Kouloukouri

The Song of Scorpions
Anup Singh, 2017. Avec Golshifteh Farahani, Irrfan Khan, Waheeda Rehman.
Sortie en Suisse : 14 mars 2018.

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Publié dans cinéma

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