L’or gris des maisons de retraite est la cible de Neville Tranter

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Neville Tranter et Tim Velraeds dans “Mathilde”, de Neville Tranter. C’est pour adultes au Théâtre des Marionnettes de Genève.

Dans une mise en scène délicate, Néville Tranter campe des femmes très âgées qui n’ont plus toute leur tête aux prises avec les gérants d’une maison de retraite. La vieillesse est une nouvelle matière première de l’économie et, si l’on considère la révolution démographique qui s’annonce, la ressource ne manquera pas. Le sort des personnes âgées dépend déjà de leur fortune, mais les réformes des retraites en cours dans tous les pays européens n’augurent pas un avenir agréable pour les plus vieux et les moins bien portants. En maison de retraite, la maltraitance rapporte, titrait récemment un quotidien et c’est pour le bien de la Silver economy comme il est désormais tendance de la nommer.

Les personnes âgées sont une source de profit très prometteuse; ceux qui l’exploitent voudraient voir oublié que ce sont des êtres humains qui ont encore des rêves, des envies de liberté et qu’ils sont aimés de leurs proches. Neville Tranter le rappelle tantôt avec ironie mais surtout dans un élan tendre et poétique.

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Neville Tranter et Tim Velraeds dans “Mathilde”

Questions à Neville Tranger

“Cette création souligne mon intérêt de longue date pour le sujet de la vieillesse et la manière dont l’on prend soin et encadre le troisième et quatrième âge au sein d’une société marquée par l’accroissement continu de l’espérance de vie. Et, partant, l’explosion du nombre de personnes âgées avec des moyens hospitaliers qui souvent stagnent si ce n’est régressent. Partant d’un vécu en partie intime, la production est aussi dédiée en quelque sorte aux femmes très âgées qui terminent souvent leur vie dans la plus haute des solitudes.”

Comment est vécue ici l’attente ?

La pièce dévoile une femme très avancée en âge. Elle est suspendue à une barre avec des petits rubans spiralés qui évoquent son anniversaire. Cette doyenne de l’EMS n’est plus vraiment dans la vie et pas encore de plein pied dans la mort qui la manipule. Cette situation très concrète, bien qu’irréaliste et absurde, rend bien compte du fait que l’attente n’est pas seulement déterminée par un motif (ce pour quoi on attend). Mais c’est une position vitale entre l’inanimé et l’animé qui intervient dans la dernière partie du spectacle pour ce personnage cacochyme. L’activité de cette résidente est suspendue, ce qui lie le vécu d’immobilisation à celui d’attente.
En institution gérontologique, il y a une multiplication des attentes subies pour finir par former un vécu d’attente généralisée, pathologique massive qui touche l’ensemble des personnes âgées de l’EMS. Elles ont toutes un état psychique fragilisé, des facultés parfois très diminuées, des oublis. La direction de l’établissement en abuse pour les tromper, voire les manipuler.

Pourquoi ce choix d’une présence-absence du personnage principal ?

Rappelons ici qu’il s’agit simplement de marionnettes capables de réaliser ce que des acteurs ne peuvent envisager, comme cette suspension permanente de la très vieille dame à une barre métallique encadrée de montants. Le dispositif verse du côté de l’image rémanente, qui tient davantage de l’icône symbolique que du fond d’écran. J’essaye ainsi de trouver des images de
plateau qui disent et suggèrent beaucoup dans le non mouvement, l’épure.
Dans cette image combinant l’attente et la suspension du personnage entre la terre et le ciel, il se devait d’y avoir une dimension de performance physique. Est-elle morte ? Ou simplement endormie ? Va-t-elle passer de vie à trépas au fil de son possible dernier jour sur terre ? Il existe comme selon d’autres modalités chez Beckett, une manière de s’investir corporellement dans un effort avant le néant complet et l’oubli. Et au gré du spectacle des petits sachets d’humour plus tendres et humains que désespérés. Le reste est silence.

 

Mathilde
Idée, texte, création des marionnettes, et mise en scène : Neville Tranter. Interprétation : Neville Tranter et Tim Velraeds.
Du 24 au 28 septembre 2014.
Théâtre des Marionnettes de Genève. 3, rue Rodo, Genève.

Le jeudi 25 septembre : Que faisons-nous de nos seniors ?
Rencontre avec Christian de Saussure, psychiatre et co-fondateur de l’Association Francophone des Droits de l’Homme Âgé et Neville Tranter, comédien et marionnettiste.
A 20h, à l’issue de la représentation. Entrée libre.

 

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Neville Tranter

Comédien et marionnettiste australien installé aux Pays- Bas avec sa compagnie le Stuffed Puppet Theater, Neville Tranter tient en haleine les scènes du monde entier depuis bientôt trente ans. Il a développé un univers dans lequel le marionnettiste manipule à vue et prend part à l’action en tant que personnage. Il a réalisé de nombreux spectacles toujours d’une folle originalité, fabriquant ses marionnettes (la plupart du temps à taille humaine), écrivant ses textes et jouant en direct.

Seul sur scène, Neville Tranter combine souvent un décor minimal avec des techniques sophistiquées pour le son et la lumière. Quant au texte, il est parfois un mélange de drames, de préoccupations quotidiennes et de réflexions dénuées de toutes concessions. Un alliage qui suffit à convertir ceux qui doutaient du pouvoir des marionnettes. Toujours poétiques, impitoyables, brutales ou drôles, les thèmes abordés par Neville Tranter ne sont pas pour le jeun e public. Il aime explorer les méandres de l’âme humaine.

Notes sur l’économie du vieillissement : “En France, seulement 39% des personnes âgées sont capables de payer leur maison de retraite et 25% sont obligées de vendre leur patrimoine ! La France compte 16,5 millions de retraités et la pension moyenne est de 1288€. Or le coût moyen d’une place en maison de retraite se monte à 1857€ chaque mois ! 61 € par jour c’est le montant  exorbitant du coût en maison de retraite. Il faut savoir que la pension de retraite des femmes est d’environ  900€ ! Et pourtant 64% des pensionnaires des maisons de retraite sont des femmes seules !
Aujourd’hui l’âge moyen d’entrée en maison de retraite est de 85 ans alors qu’il était de 80 ans en 1980. Faudrait-il arriver à l’exemple allemand qui envoie ses retraités à l’étranger ! En effet, les allemands séjournent de plus en plus dans des établissements slovaques, tchèques ou polonais car ils sont près de trois fois moins chers !” Blog senior.
“L’or gris de l’économie du vieillissement attise les convoitises”. Le Monde.

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