Les armes en main

Ruhrtriennale2013 Situation Rooms von RiminiProtokoll

Signé par le collectif artistique Rimini Protokoll composé du Soleurois Stefan Kaegi et des Allemands Helgard Haug et Daniel Wenzel, Situation rooms est un parcours interactif physique et vidéo permettant au spectateur de se familiariser avec les réalités, industries, vécus et drames liés aux armes. Edifiante et impressionnante, cette réalisation en forme d’installation scénographique à parcourir et de montage dramaturgique fait de réalités croisées ne lasse pas d’interroger et d’interpeller.

Le titre de ce qui est décrit par ses créateurs comme « une pièce vidéo à joueurs multiples » est Inspiré par le lieu stratégique ayant accueilli entre autres Barack Obama suivant le raid des forces spéciales américaines menant à l’exécution de Ben Laden et dont le film, vidé de tout commentaire politique, signé Katryn Biglow, Zero Dark Thirty est le contrepoint fictionnel et docu-dramatique se déroulant sur le théâtre des opérations au Pakistan. Cette photo en réalité retouchée dans sa lumière pour faire ressortir notamment la possible future présidente des Etats-Unis, Hillary Clinton, a été prise par le photographe américain Pete Souza, le 1er mai 2011, dans la “situation room”, une salle ultra-sécurisée de la Maison Blanche. On y voit Barack Obama, Hillary Clinton, Joe Biden (vice-président), ainsi que d’autres membres du staff présidentiel et des hauts gradés de l’armée américaine, qui assistent en direct à l’intervention se déroulant à Abbottabad au Pakistan. Aux Rencontres d’Arles de la photographie en 2013 la célèbre photo de la “situation room”, diffusée par les Etats-Unis au moment de l’assassinat de Ben Laden, est mise en regard d’une image blanche, comme pour dire tout ce qui manque sur cette traque à l’homme – l’image du cadavre de Ben Laden n’a jamais été diffusée. C’est à une même logique d’interrogation du réel, de ce qui manque et du regard que semble répondre, Situation rooms (littéralement, « Salles de situation »), installation et pièce interactives tournant autour des armes.

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Autoportraits parlés et vidéographiés

Situation rooms du collectif artistique Rimini Protokoll (Airport Kids, Best Before, Radio Muezzin) est ainsi un spectacle interactif et déambulatoire destiné à 20 spectatrices-teurs, pas un-e de plus ni de moins. Ce qui mène à des situations limites, du fait de l’irresponsabilité de personnes ayant réservé et ne prenant pas la peine de prévenir de leur absence alors que l’injonction est clairement affichée sur le site du Théâtre de Vidy. S’engage alors une traque désespérée en last minute de spectatrices et spectateurs, un jour de pluie où le ratio n’est pas atteint et donc la représentation pourrait ne pas avoir lieu. On assiste avec force courses et smartphones déchaînés au rapatriement en urgence depuis la rue et les domiciles de personnes pour que le chiffre juste soit atteint.

Par ses sites ou pièces adjacents traversés (15 chambres), vécus et expérimentés par le spectateur qui doit y réaliser une série d’actions et d’observations, la création prolonge les parcours proposés dans l’une de leurs créations, Lagos Business Angels, qui permettait de se confronter et de s’interroger sur le sens des parcours de vie et activités d’entrepreneurs nigérians en passant d’un lieu de prestation scénique de ces « experts du quotidien » à un autre. Lagos Business Angels est une œuvre majeure et voulue ambigüe du théâtre naturaliste abordant l’esprit d’entreprise à dimension parfois sociale. D’un stand à l’autre, au cœur d’une Chambre de commerce importée du Nigéria, on découvre des personnes issues de plusieurs secteurs : industrie textile de la broderie, fournitures de peinture, automobile, pétrole, mode, formation continue, un pasteur vante le pays des opportunités et l’évangélisme comme dérivatif à la misère. Face à la corruption et l’arnaque locales, ils se veulent exemplaires dans un pays, qui est l’un des plus dynamiques d’Afrique. Pour Situation rooms, on passe donc sous formes de lieux réactivés et refigurés d’un cimetière à une station de contrôle des drones, un hôpital militaire, une rue à Homs, un petit appartement accueillant des réfugiés, un stand de tirs ou un café internet en Jordanie.

Rimini Protokoll ne crée en apparence pas de césure entre scène et public, mais articule toujours ces deux composantes selon de nouvelles configurations, interactions à expérimenter. Il s’agit de tenter d’approcher la complexité, de réalités, ici celles des armes, de les montrer sous de nombreuses facettes, de manière à pouvoir ainsi les questionner et les prolonger. Le collectif artistique décline à l’infini ce mélange de proximité étroite et de distanciation de ce qui n’est pas familier. La réalité est moins reproduite que trouvant sa propre voie au sein d’une dramaturgie et d’une scénographie théâtrales avec des performeurs non professionnel qui deviennent les experts de leur propre vie, expériences et activités. Les sujets inspirés du réels sont illimités : les enfants-valises de cadres de multinationales souvent ballotés malgré eux d’un continent à l’autre (Airport Kids) ; l’appel à la prière et le vécu des muezzins en voie disparition au Caire (Radio Muezzin). A travers les témoignages de muezzins, comme dans ses précédentes créations, se dessine une réflexion sur l’uniformisation des pratiques culturelles et leur caractère générique. Stefan Kaegi confiait alors en 2009 : « J’ai travaillé avec un artiste visuel du Caire, la musique est réalisée par un Egyptien, une Egyptienne a collaboré à la dramaturgie. Espace de communication et de co-connaissance, la scène reproduit une forme de mosquée improvisée. On y retrouve les tapis de prières ainsi que les ventilateurs, les chaises plastiques, un vestiaire à chaussures… Une fenêtre vidéo ouvre un espace à chaque biographie et partant à une autre réalité. En voyageant avec le spectacle, peut-être ces hommes se transforment-ils en ambassadeurs de leur propre existence ou se réinventent-ils dans une forme d’autoportrait? »

Avec Airport Kids (2009), le frottement entre fiction et réalité est rendu de manière émotionnelle. Mais il est aussi prétexte à mise en jeu, et installation scénique plasticienne. Pour Best Before (2010), un jeu vidéo interactif avec le public, Kaegi explique que « le fil conducteur est l’évolution dans le parcours de choix du spectateur et de son identité changeante. Chaque joueur est une personne qui nait, décide optionnellement si elle veut étudier, gagner de l’argent, se marier, avoir des enfants ou avorter. On y grandit, vieillit et meurt. » Le collectif s’est fait connaître du grand public au détour de Mnemopark (Le Parc de la mémoire, 2006) convoquant des anonymes ordinaires devenus « spécialistes de la réalité ». Une Suisse à l’échelle d’une maquette sillonnée par des voies ferrées juchées sur des tables, détaillant une réalité documentée passant en revue les centres culturels, l’insémination artificielle des bovins et les déchetteries.

Publié dans cinéma