Le romantisme subversif d’Erik Bulatov

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Erik Bulatov. Bot (Voilà), 2001. 200 x 200 cm.

Erik Bulatov estg un des artistes de la nouvelle avant-garde russe qui ont accédé à la reconnaissance internationale lors de l’ouverture de l’ex-URSS dans les années 80. Jusqu’à cette époque, les artistes non alignés sur ligne imposée du réalisme socialiste étaient interdits de pratique officielle, tout comme d’exposition.

Les instances officielles soviétiques restreignaient l’accès aux œuvres dont le contenu s’opposait par trop à la doctrine du parti – ainsi, le 15 septembre 1974 à Moscou, une exposition de peintres non conformistes fut tout simplement détruite au bulldozer (elle reste dans les mémoires comme la « bulldozer exhibition ») et Alexander Glezer, son organisateur, fut « invité » à émigrer. Cette nouvelle avant-garde ne jouissait dans son pays que d’une « clandestinité tolérée », mais de petits groupes d’initiés qui avaient relevé l’importance de cette production hors du réalisme socialiste les collectionnaient déjà. La période de glasnot du milieu des années 80 allait changer la donne et la presse russe put s’intéresser progressivement à leurs travaux.

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Erik Bulatov. “Le Matin de Moscou”, 2014, crayon sur toile, 140 x 210 cm.

Au cours de ces années 80, l’esprit d’ouverture manifesté par les cercles officiels autorisa un essor culturel impensable durant les décennies précédentes. Tandis que l’espoir gagnait l’esprit des artistes prisonniers d’un système où le terme d’engagement revêtait tout son sens, la vision de l’ouverture possible était immédiatement suivie d’un grand point d’interrogation : L’ouverture était-elle feinte ou sincère ?  Cette situation durera-t-elle ? Ceux qui choisissent d’y croire aujourd’hui, ne le regretteront-ils pas plus tard ? Le metteur en scène Kontchalovski parlait alors directement de miracle, de révolution, au regard de l’ouverture qui se dessinait en Union soviétique. Il est vrai que voir ses œuvres diffusées, gagner des prix, après avoir été interdit pendant vingt ans, devait sembler miraculeux et ouvrir sur le monde. La culture russe qui était isolée de la culture mondiale va  dès lors bénéficier des possibilités d’échanges qui s’annoncent et pourra reprendre la place qui était la sienne sur la scène mondiale au début du siècle. En 1989, le mur de Berlin tombait et ces échanges tant espérés pouvaient dès lors reprendre.

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Erik Bulatov. ” Horizon”, 1971-72, huile sur toile, 140 x 180 cm.

Erik Bulatov et Ilya Kabakov, les chefs de file du mouvement conceptualiste moscovite, tentent alors de subvertir l’idéologie socialiste en utilisant les stratégies de l’art conceptuel et de l’appropriation. La dérision occupe une grande place dans ce combat contre la vérité officielle, elle stigmatise l’impression obsédante d’écrasement par le système. Mais Bulatov élude l’ironie trop directe pour peindre des paysages communs sans particularité souvent traversés par des mots en lettres rouges, couleur du communisme. Deux espaces cognitifs romantique et politique cohabitent ainsi et produisent un contraste simultané source d’interrogation.

« Je vois la forêt depuis l’intérieur de la dacha, les arbres se reflètent dans le lac. Tout a l’air comme si nous étions en Sibérie, pas dans la banlieue de Moscou, c’est réellement un paysage magnifique. Mais je sais que ce n’est pas le reflet de la réalité, parce qu’au-delà de ces arbres se dressent des barrières. En fait, tout cet environnement est clôturé, et de l’autre côté de la clôture il y a un aérodrome, une zone militaire, alors il n’y a pour moi nulle part à aller, ni ici, ni là. En fait, pour moi, il n’y a pas ici de forêt du tout. Tout ici existe en tant que décoration et c’est là le point principal : Le Conceptualisme remet cette décoration en question. »
Propos reproduits par Matthew Jesse Jackson dans son livre : The Experimental Group: Ilya Kabakov, Moscow Conceptualism, Soviet Avant-Gardes.

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Erik Bulatov dans son atelier en 1987. Photo Kunstmuseum Bern.

La dualité entre la vie idyllique de la version officielle et la réalité de la grisaille quotidienne apparaît pratiquement dans toutes les œuvres présentées. Erik Bulatov ne veut pas séparer les problèmes esthétiques et les problèmes sociaux comme il le déclarait au quotidien français Libération, en février 1988 : « On ne peut pas les séparer. Mon problème est de lier les deux le plus intimement possible. Ma vie, c’est mon travail. Je vis et je vois. Je voudrais ajouter que, pour moi, l’art est un mode de compréhension de la vie. Sans l’art, je ne comprends pas la vie en général et la mienne propre, en particulier, parce qu’il n’y a pas assez de distance entre ma vie et moi. L’art donne ce moment où la vie s’objectivise. Ce qui permet à ma conscience de s’en séparer. Il se produit une distance entre moi et une manifestation de la vie que je veux placer dans l’espace esthétique. ( … ) Pour moi, le concept de surface symbolise effectivement la réalité sociale. »

En 1988, l’exposition « Je Vis – Je Vois » au Musée des beaux-arts de Berne révéla de façon saisissante l’ambiance et les préoccupations d’une partie importante du milieu culturel moscovite. Depuis, nombre de ces artistes se sont installés en Occident, ainsi Erik Bulatov et Eduard Steinberg à Paris, Ilya Kabakov à New York, et ils mènent chacun une importante carrière internationale.

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Erik Bulatov. “Ciel – Mer”. 200 x 200 cm. Collection privée. Exposé lors de l’exposition “Je vis – Je vois”, 1988. Le fondu central du ciel et de la mer évoque l’horizon absent du citoyen soviétique.

Né en 1933 à Sverdlovsk, Bulatov étudie les arts plastiques de 1947 à 1952 à l’Ecole des Beaux-Arts de Moscou, puis à l’Institut Surikow. Très tôt remarqué pour son talent, Erik Bulatov dévie cependant du modèle artistique soviétique et doit renoncer aux avantages d’une carrière académique. Il développe un travail personnel, à l’opposé des canons de l’art officiel. Il est interdit d’exposition, les tentatives de présentation sont interrompues par la police. Bulatov survit en illustrant des livres pour enfants. Il parvient cependant à s’informer sur l’évolution de l’art en Occident et à partager ses points de vue avec quelques autres artistes, dont IIya Kabakov.

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