L’art vient à Aigues-Vertes en camion-exposition

Le camion-exposition Art Truck devant « Le Tabouret » de Daniel Berset qui abrite la sculpture de Fabrice Gygi.

Le camion-exposition Art Truck s’est installé à Aigues-Vertes pour présenter une exposition fruit de la collaboration entre le Fonds municipal d’art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Destination 27 et des résidents du village.

À quelques kilomètres à l’ouest de Genève, Aigues-Vertes est un lieu de vie qui favorise l’accompagnement de personnes en situation de handical intellectuel et particulièrement celles accompagnées pour des troubles du spectre de l’autisme. Le village compte actuellement 143 Villageois et 23 Compagnons – les premiers sont les résidents du Village et les seconds vont tous les jours à Aigues-Vertes mais n’y résident pas. Tant le directeur général Laurent Bertrand (cf. La Tribune d’Aigues-Vertes, publiée à l’occasion des 60 ans du village) que la directrice du FMAC Michèle Freiburghaus ont souligné l’intensité dans les interactions qui témoigne du désir des résidents de plus d’inclusion dans la société.

 

Villageois et Compagnons lors du vernissage de l’exposition le 2 décembre. Photos Jacques Magnol.

 

Entretien avec Michèle Freiburghaus, directrice du FMAC

J.M.: Comment est née cette collaboration entre le FMAC,  Destination 27 et des résidents d’Aigues-Vertes ?

M.F : Nous étions déjà en contact avec cette association qui mène différents projets toujours liés à l’accès à la culture. Un de leurs médiateurs a eu l’idée d’Art Truck, ce camion-exposition qui va à la rencontre des publics spécifiques, et l’association nous a proposé d’être leur partenaire. L’origine vient donc de Destination 27 qui ne pouvait monter le projet qu’à partir du moment où ils avaient un partenaire disposant d’une collection. Par la suite, une collaboration s’est installée entre Destination 27, le FMAC et un 3e partenaire qui est l’institution qui nous accueille.

En choisissant Aigues-Vertes, vous allez à la rencontre d’un public particulier.

Pour chaque projet de l’Art Truck l’objectif est d’aller à la rencontre d’un public « empêché », même s’ils n’aiment pas trop le terme, c’est à dire que ce sont des publics limités par certaines barrières d’un ordre ou d’un autre qui les empêchent d’aller dans les musées, les expositions, les galeries, les centres d’art ; ils sont ainsi empêchés d’une certaine manière. L’action de Destination 27 est liée à cet article de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui garantit à chaque être humain le droit d’accès à la culture. Ce genre de projet peut prendre place dans de nombreux lieux où les gens n’ont pas accès à la culture comme dans les hôpitaux, les prisons, et beaucoup d’autres. C’est donc nous c’est qui allons à la rencontre de ceux qui n’y ont pas accès car ils ne peuvent pas se déplacer ou bien que c’est trop compliqué pour différentes raisons. C’était vrai pour l’intervention en collaboration avec l’EMS de la Terrassière où les pensionnaires ont des difficultés à se déplacer, et ce c‘est le cas en ce moment à Aigues-Vertes.

Dans le cas d’Aigues-Vertes, sait-on si certains des résidents ont ou avaient une pratique artistique ?

Oui il y en avait, et une des villageoises avait rejoint le groupe parce qu’elle était artiste, et c’était une artiste qui avait participé à la manifestation Out of the Box, mais elle n’a pas poursuivi car ce n’était pas assez créatif d’une certaine manière pour elle. Il y en a donc, mais ce projet ne s’adresse pas nécessairement à des gens qui ont une pratique artistique.

Comment s’est effectué le choix des oeuvres ?

Ce furent d’abord plusieurs rencontres avec les Villageois et les Compagnons pour parler de la culture, pour déterminer les thématiques qui les touchent ou qu’ils avaient envie d’aborder. C’est donc toute une série de rencontres et d’ateliers qui ont déterminé des thématiques et des envies qui ont fait dans le cas d’Aigues-Vertes, l’objet d’une commande, avec l’aide des médiateurs, auprès du FMAC.

Les Villageois et les Compagnons nous ont officiellement remis cette lettre, particulièrement précise et axée sur des sujets concrets et actuels. Nous avons alors cherché toute une série d’oeuvres susceptibles de répondre à ces attentes, et sélectionné entre trente et quarante œuvres. Chacun des commanditaires – Amir Benhassine, Morgane Berger, Silvana Luzzatto, Loïc Merguin, Nathalie Schwob – avait le droit de choisir une oeuvre qu’il ou elle voulait absolument exposer : les oeuvres incontournables. Il y en a donc 5. D’autres ont été choisies par consensus au sein du groupe et certaines ont été montrées parce qu’elles plaisaient particulièrement à l’un ou l’autre. Dans ce dernier cas de figure, les autres membres du groupe ont accepté de faire une concession pour le plaisir de leur compagnon. Enfin il y a eu des oeuvres qui ont été refusées car elles ne leur parlaient pas du tout, ou parce qu’elles pouvaient selon eux amener un message qu’ils ne voulaient pas diffuser à Aigues-Vertes. L’ensemble résulte de choix qui conviennent à tout le monde et des choix personnels.

Aigues-Vertes tenait aussi à avoir un container supplémentaire qui a été aménagé justement pour l’exposition. Ce cocon qui accueille ici des œuvres vidéo fait pendant à Art Truck. La disposition était différente à l’EMS de la Terrassière où l’Art Truck était le cocon dans lequel étaient accrochées des oeuvres. D’autres étaient déjà accrochées aux murs, dans la chapelle, dans le hall d’entrée, et nous y avons inséré des oeuvres de la collection. Ainsi, en même temps que l’accrochage semblait exister depuis toujours, les résidents découvraient des oeuvres qu’ils avaient toujours eues sous les yeux mais qu’ils n’avaient jamais regardées. En fait, nous nous organisons toujours pour que des oeuvres soient disposées dans les espaces.

Fabrice Gygi, Sans titre [autoportrait], 2015. Marbre, 90 x 132 x 70 cm. Collection FMAC. Photo ©  Jacques Magnol.

Vous avez l’habitude d’intervenir auprès de différents publics, en quoi la réception par les participants d’Aigues-Vertes a-t-elle été différente ?

Le sentiment que nous éprouvons avec ce projet est hyper enthousiasmant, touchant, intense au niveau des échanges, et ceci dans les deux sens. Ce n’est pas simplement nous qui leur apportons quelque chose, mais je trouve que c’est aussi très intense au niveau de ce que eux nous apportent. Il faut voir les plans de salles où chacun a exprimé ce qu’il ressentait par rapport à l’œuvre, ou les pourquoi de son choix et j’ai trouvé que c’était vraiment très profond en même temps que riche et intéressant. J’ai remarqué qu’un vrai regard était porté sur les oeuvres en même temps qu’une relation qui s’instaurait.

Il y a réellement un vrai discours par rapport à ces oeuvres qui est différent de ce que l’on peut trouver dans les discours produits par des historiens ou des conservateurs de musées. Ici, ces personnes font preuve d’une spontanéité, d’une profondeur, d’un intérêt et d’un enthousiasme d’une richesse folle. Et cet intérêt se poursuit, par exemple avec ce résident qui nous envoie des mails pratiquement tous les jours pour nous remercier et parler d’autres projets qu’il a envie de réaliser. C’est donc cela qui est gagné car cette initiative va peut-être déboucher sur d’autres projets et d’autres envies, un besoin de culture ; c’est ce résultat qui vraiment enthousiasmant.

Les villageois d’Aigues-Vertes seraient-ils moins réservés dans leur expression ?

Oui, il y a moins de filtres, c’est indirect et en même c’est assez beau car ils respectent aussi les choix des autres. Par exemple, l’une voulait une peinture dans laquelle elle voyait quelque chose d’apaisant tandis qu’un autre résident ressentait une impression liée à la mort ; il ne voulait pas le dire devant elle pour ne pas affecter les sentiments qu’elle avait par rapport à cette oeuvre en particulier, c’est une attitude très respectueuse des autres résidents et des sentiments qu’ils peuvent éprouver.

Que peuvent retirer les résidents de ce contact avec un public de l’extérieur, notamment lors des visites guidées ?

L’intérêt est aussi de mettre les gens en relation. Amir (un des Villageois sui s’est forment impliqué dans le projet) disait aussi que les Villageois ont aussi besoin de ce contact, ils ont envie d’avoir une meilleure visibilité de qui ils sont, de ce qu’ils font. Art Truck a aussi été l’occasion de recevoir des classes d’enfants handicapés, et ce sont des habitants d’Aigues-Vertes qui leur ont fait la visite et c’était génial car ce sont eux qui sont devenus des ambassadeurs et des oeuvres et de la collection. Je pense que c’est important que ce soit ouvert au public.

Le village d’Aigues-Vertes comporte une boulangerie, on peut aussi acheter des paniers de légumes bios, des plantons en saison, ce sont activités ou services qui offrent une ouverture sur les autres, une reconnaissance dont ils ont besoin. Les Villageois sont conscients de leur déficit intellectuel, ils peuvent souffrir du regard des autres, et c’est pour cela qu’ils ont besoin d’avoir plus de visibilité et je pense plus de relations pour que des gens qui n’ont pas ce handicap mental soient plus ouverts à les rencontrer et à les reconnaître. C’est dans ce sens là que la démarche fonctionne aussi car ils ont besoin de cette reconnaissance.

« Le Tabouret », 2009, 8000 cm, (Bois, ciment, zinc). Installation de Daniel Berset à l’entrée du village.

 

Aigues-Vertes – L’art vient à vous
2 au 17 décembre 2021
Visites guidées : 9 et 17 décembre à 14h.

 

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