L’agencement dramaturgique de Maya Boesch arpente le labyrinthe de la mémoire

EXPLOSION OF MEMORIES, mise en scène Maya Boesh, BAC, Genève, novembre 2017. Photo Christian Lutz. L’installation de trois vidéos à l’entrée plonge le visiteur dans la blancheur de l’oeuvre Grande Cretto d’Alberto Burri.

L’artiste et metteure en scène Maya Boesch présente au Commun-CPG Explosion of Memories, une construction dramaturgique composée dans une même démarche de diverses formes artistiques qui forment le langage de l’art.

Ces formes, cinéma, installation, performance, son, écriture, photographie, interventions d’acteurs sont à considérer comme autant de développements d’une tragédie où le drame et le désespoir précèdent l’utopie d’une reconstruction qui fait appel à l’art.

EXPLOSION OF MEMORIES. La performance “Soulève-moi” est une performance menée par Océane Court-Mallaroni et Fred Jacot-Guillarmod durant la durée de l’exposition et vise à créer des liens entre les différentes installations. Photo Christian Lutz.

L’origine du projet Explosion of Memories remonte au voyage qu’effectua Maya Boesch en Sicile pour étudier l’expérience artistique menée dans le village de Gibellina qui vécut le plus grand désastre naturel de l’histoire récente de l’Italie. En janvier 1968, la force de la secousse sismique fit 370 morts, près de 1000 blessés et 70’000 sans abri dans les villages de la vallée du Belice. Les survivants attendront ensuite dix ans la construction de Gibellina nuova, un nouvelle ville établie à une vingtaine de kilomètres et dont la planification sans rapport avec les structures rurales siciliennes va bouleverser la vie et les références des habitants.

Le Cretto d’Alberto Burri est considéré comme l’une des pièces clés, la plus monumentale, du projet de reconstruction de Gibellina. Burri l’a conçue comme « une œuvre d’art à la mémoire du tremblement de terre et au silence imposé par la mort dans la vallée ». Formée par 122 blocs de ciment d’un mètre soixante de haut, et constituée de pièces de taille et de forme différentes (qui mesurent entre dix et vingt mètres de large), l’œuvre s’étend sur douze hectares, dans un quadrilatère de 300 mètres sur 400. Alberto Burri est considéré comme l’un des artistes de la deuxième moitié du XXème siècle les plus radicaux, originaux et importants d’Italie. Son œuvre a inspiré tout l’art européen abstrait de son époque et constitue l’un des ponts fondamentaux entre la génération de l’art informel et les générations postérieures. Photo Christian Lutz.

Au cœur de la Sicile rurale, à Gibbelina vecchia, le malheur se porte en silence, les gens qui ont vécu le tremblement de terre préfèrent ne pas cultiver le souvenir de la catastrophe, et c’est dans une expression silencieuse de deuil que l’artiste Alberto Burri y a créé le Grande Cretto (synonyme de terre craquelée par la sécheresse). Ce Cretto, plus grande œuvre de land art d’Europe, recouvre tel un suaire douze hectares de la terre blessée sous une chape de béton. Des chemins ouverts parmi les blocs de béton de ce labyrinthe de la mémoire (l’autre nom du Cretto) invitent le visiteur à une déambulation commémorative d’une inquiétante étrangeté.
Le destin de Gibellina a suscité un vaste mouvement de solidarité de la part d’architectes et d’artistes venus du monde entier qui vont parsemer la ville nouvelle de plus de 2000 œuvres d’art, portés par l’espoir utopique de lui conférer une identité grâce à la culture. L’expérience jamais tentée dans ces proportions a fait de Gibellina nuova le musée d’art contemporain en plein air le plus grand de la Méditerranée. Le financement des œuvres d’art provient de donations des artistes et architectes de ces projets, de donations de matériaux de grandes entreprises italiennes, de dons d’argent des Siciliens émigrés (surtout en Amérique du Nord) et, dans le cas des bâtiments publics, de la subvention de l’État.

À partir de cette expérience tragique et de l’utopie de la reconstruction, Maya Boesch a engagé avec sa compagnie Strumfrei une réflexion sur la vie, l’importance du souvenir dans les liens que les hommes entretiennent avec eux-mêmes et entre eux, autant que ceux des hommes avec la nature. Une des essayistes du livre Gibellina nata dal’arte – citée dans la recherche de l’anthropologue Anna Juan Cantavella – se souvient : « la catastrophe naturelle, dans toute l’opération Gibellina, n’est jamais apparue comme une simple destruction mais elle s’est plutôt constituée comme force régénératrice ». Gibellina Nuova apparaît dans ces écrits comme la ville qui ne se rend pas, qui ne capitule pas et qui lutte, au moyen de l’art, pour un futur brillant et différent.
Cette capacité de résilience a raisonné chez Maya Boesch qui a choisi Gibellina « ville marquée par un temps de rupture, pour ce qu’elle représente comme chantier de création et les questions qu’elle soulève à propos du rapport que nous entretenons avec la catastrophe. »

EXPLOSION OF MEMORIES. La performance “Soulève-moi” est une performance menée par Océane Court-Mallaroni et Fred Jacot-Guillarmod durant la durée de l’exposition et vise à créer des liens entre les différentes installations. Photo Christian Lutz.

PHOTORAMA GIBELLINA, Premier étage du Commun. Photographies de Christian Lutz prises lors du tournage du film à Gibellina en 2016. Photo J. Magnol.

Dans le contexte du Commun, les images de Photorama Gibellina ont une présence complexe, elles représentent la région aujourd’hui tandis que le spectateur pense au le drame d’hier dans une atmosphère de columbarium. Le sens n’est pas dans les photos mais dans l’histoire qui a présidé à leur production.

EXPLOSION OF MEMORIES – Tombe Gramsci. Au sol, un tas de charbon en bois brut est posé, paysage de mort, corps de mémoire. Une voix nous reappelle le texte centenaire de Gramsci. “Les indifférents, (…) vivre c’est résister (..) je hais les indifférents”. Photo Jacques Magnol.

EXPLOSION OF MEMORIES. Atelier Terranova. Laboratoire de terre. Lieu d’artisanat pour des mains qui consolent. Le public interpellé peut s’arrêter dans l’atelier Terranova, toucher la terre, sculpter de nouvelles formes, écouter une voix qui nous parle dans la radio et se souvient des mots d’un autre. Transmission et partage du sensible. Photo Jacques Magnol.

Le film « Riss/Fêlure/Crepa » a été tourné à Gibellina en Sicile du 05.10 – 04.11.2016. Photo Jacques Magnol

Le film Riss/Fêlure/Crepa a été tourné à Gibellina et suit le destin d’un père face à son incapacité de retrouver avec ses trois filles qui reviennent dans ce lieu vingt-cinq ans après la mort de leur mère. Des éléments de vie retrouvés par hasard provoquent chez les jeunes femmes des explosions de souvenirs dans un processus qu’illustre l’installation Poltergeist ou Esprit frappeur au premier étage du Commun. Ce qui intéresse Maya Boesch, « ce n’est pas la mémoire en tant que boite noire qui enregistre les différentes informations aléatoires du système, mais la mémoire en tant que évènement physique qui surgit d’un coup : Elle transperce de manière violente, entre deux instants, deux images, deux sons, deux émotions, dans la fente mentale comme une apparition. La mémoire déchire le temps en plusieurs séquences. Elle devient aussi présente, que palpable, une force qui entrechoque, surprend puis se pose ensuite comme corps, geste ou langage sur les ruines du réel. Explosion of Memories est cette expérience quand la mémoire frappe. »

EXPLOSION OF MEMORIES
Une nouvelle création Maya Boesch – Cie Sturmfrei
Le projet pluridisciplinaire est réalisé avec la collaboration de plusieurs artistes de la compagnie sturmfrei : Maya Bösch, Rudy Decelière, Fred Lombard, Christian Lutz, Thibault Vancraenenbroeck.
16 novembre au 3 décembre 2017
Le Commun et Centre de la Photographie (CPG)
Bâtiment d’Art Contemporain (BAC), 28 rue des Bains, 1205 Genève.

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Publié dans art contemporain, arts, cinéma, expositions, performance, photographie, théâtre

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