L’activiste Ai Weiwei occupe cinq musées de Lausanne

MCBA. Ai Weiwei. Musée d’archéologie. “Death Mask (Masque mortuaire)”, 2014, bronze, 21 x 18 x 17 cm © Studio Ai Weiwei.

L’exposition de l’artiste chinois Ai Wewei réunit dans les espaces du Palais de Rumine, jusqu’au 28 janvier 2018, plus de quarante travaux qui illustrent le lien étroit entre l’art et le militantisme sans (trop) se substituer à leurs qualités esthétiques.

Le succès de l’événement qui enregistrait plus de 70’000 visites au début de cette année 2018 témoigne du développement progressif de l’intérêt du public pour l’art non-occidental depuis la fin des années 90. Il était alors question de montrer que la création artistique contemporaine n’était pas le seul fait des Occidentaux. « Pourquoi l’ouverture aux autres cultures et à leur expression contemporaine qui semble si naturelle quand il s’agit de littérature, de musique ou de cinéma n’advient-elle pas pour les arts visuels ?» demandait alors François Barré, président de la Grande Halle la Villette.

Dans les années 80, en Chine, la peinture régnait encore en maître. Puis, progressivement, les artistes osèrent de nouvelles formes dans une réponse vigoureuse à la période de répression. Une nouvelle ère s’ouvrait alors pour des artistes libérés du régime esthétique réaliste-socialiste imposé sous le règne de Mao Zedong, de 1949 à sa mort en 1976. De profonds changements internes dans l’Empire du Milieu auguraient du développement de nouveaux rapports entre la Chine et l’Occident.
En 1989, la situation allait s’emballer grâce à deux expositions représentatives des questionnements esthétiques des artistes chinois avec l’instauration de nouveaux rapports entre l’Occident et la Chine. La première, China Avant-Garde, eut lieu à Pékin, au moment hautement symbolique du Nouvel-An chinois, mais ce signe d’ouverture fut malheureusement tempéré deux mois plus tard par les événements de Tiananmen. La deuxième, Magiciens de la terre, au Centre Pompidou à Paris, remit en question la légitimité de nos classements et catégories artistiques lors d’une exposition consacrée aux artistes non-occidentaux.

Parallèlement, en Europe, en 1989, la chute du Mur de Berlin, le début du processus qui allait mettre fin, deux ans plus tard, à l’apartheid en Afrique du Sud, ainsi que l’invention du World Wide Web au CERN à Genève, provoquèrent une prise de conscience des nouveaux enjeux géopolitiques, économiques et sociaux, ou les premiers signes d’une globalisation en marche dont l’appellation n’existait pas encore.

Les échanges artistiques se développèrent ensuite avec l’adoption du paradigme de l’art contemporain occidental par les artistes chinois. Ce changement de régime esthétique leur ouvrit définitivement les portes du marché et des musées occidentaux. En 1999, vingt artistes chinois, dont Ai Weiwei, exposèrent à la Biennale de Venise organisée par Harald Szeemann. En 2005, le Musée des beaux-arts de Berne montra l’imposante collection Sigg avec Mahjong, soit une véritable illustration des transformations sociétales et culturelles intervenues depuis l’ouverture économique de la Chine après la fin de l’ère Mao et de la Révolution Culturelle. A Genève, dès la mi-80, le galeriste Pierre Huber invita les premiers artistes chinois à la Art Basel, puis ceux qui allaient connaître un important succès, tels Gu Dexin, Huang Yong Ping, Liang Shaoji, Wang Du, Yan Pei Ming, Zhang Peili, Zhou
Tiehai, Chen Zhen. Cependant, ce n’est qu’à la fin des années 90 que les collectionneurs helvétiques commencèrent à manifester un début intérêt. Les expositions récentes, Fang Lijun, au Musée de l’Ariana Genève, et Qiu Zhijie au Centre d’art contemporain Genève, ainsi qu’un Panorama de l’art vidéo contemporain en Chine (également au Centre d’art contemporain jusqu’au 18 février), illustrent un début d’ouverture à d’autres cultures et à leur expression contemporaine.

Ai Weiwei, “Tyre (Pneu)”, 2016, marbre, 80 x 80 x 20cm © Studio Ai Weiwei. Le matériau en marbre de l’œuvre se trouve en contradiction avec ce que sa forme évoque, à savoir l’air, la légèreté, le flottement. Il est aujourd’hui courant que de simples chambres à air soient utilisées comme des bouées de sauvetage de fortune par des réfugiés tentant de joindre les rives de la Grèce depuis la Turquie. Le marbre, tout en indiquant la dangerosité d’une telle traversée – puisqu’une bouée comme celle-ci ne peut que couler – la fige à tout jamais, exalte sa fragilité et en fait ainsi un monument au drame des réfugiés.

L’activisme d’Ai Weiwei est plus célèbre que son art

Le citoyen Ai Weiwei s’exprime par l’intermédiaire de son art et son travail révèle l’artiste. Devenu médium lui-même, artiste global, Ai Weiwei inscrit ses œuvres dans le tissu social par sa critique du système politique chinois et son action militante sur la scène internationale est au moins aussi reconnue que son art. Lui-même reconnaît : « Je pense que mon engagement et mon style de vie sont plus importants que mon art. » Ai est tout aussi connu en tant que phénomène des réseaux sociaux, militant politique et véhément champion de la liberté d’expression dans sa Chine natale, où il a été détenu 81 jours par la police en 2011.

Ai Weiwei, “Surveillance Camera”, 2010, marbre; “Sunflower seeds”, 2010, porcelaine peinte à la main; “The Animal That Looks Like a Lama but is Really an Alpaca”, papier peint. Photo Jacques Magnol.

La Chine sera le plus grand Big Brother du monde

Dans la grande salle du musée, une caméra en marbre surveille des millions de citoyens représentés par des graines de tournesol peintes à la main, rappelant ainsi le caractère unique de chaque individu. Le thème de la surveillance omniprésent dans le travail d’Ai Weiwei – à l’instar de nombreux artistes chinois tels Zhao Bandhi, Xu Bing ou Song Dong – n’a pas droit de cité en Chine où des œuvres liées à ce thème ont récemment été interdites de présentation lors d’une exposition au Ullens Center for Contemporary Art, à Pékin. Un immense réseau de près de 600 millions de caméras de surveillance est en cours d’installation et fera de la Chine le plus grand Big Brother du monde.

Ai Weiwei, “Sunflower Seeds (Graines de tournesol)” (détail), 2010, porcelaine peinte à la main. 
© Studio Ai Weiwei. Un jeu avec une métaphore célèbre de Mao Zedong où le peuple chinois devait se tourner vers lui comme les tournesols vers le soleil.

 

Ai Weiwei, “Study of perspective”, (détail). En colère contre la Chine, il réalise en l’an 2000, l’exposition “Fuck off” avec la photo de son doigt d’honneur dirigé contre la porte de la Paix céleste, situé sur la place Tian’anmen, se positionnant désormais comme anti-Pékin, antigouvernement et anticommuniste.

 

Ai Weiwei, “With Wind (Avec du vent)”, (détail), 2014, bambou et soie, env. 240 x 5000 cm. © Studio Ai Weiwei. Chacun des cerfs-volants qui composent le corps du dragon porte des citations d’activistes qui ont été emprisonnés ou qui ont dû s’exiler, comme par exemple Nelson Mandela (1918- 2013), Edward Snowden (1983) ou Ai Weiwei lui-même.

« Ai Weiwei, fils du célèbre écrivain Ai Qing, est né en 1957 à Pékin. Il a émigré en 1983 aux Etats-Unis où il a découvert le ready-made de Marcel Duchamp et le pop art d’Andy Warhol. À son retour en 1993, il s’est mis à développer son œuvre tout en s’engageant en faveur de ses collègues artistes chinois, par des activités curatoriales (exposition Fuck Off, 2000, Shanghai) et de publication dans le secret de l’underground. Emprisonné en raison de critiques de la politique chinoise, notamment  de l’occultation de la catastrophe humanitaire suite au tremblement de terre au Sichuan en 2008, puis relâché après des protestations dans le monde entier, l’artiste vit aujourd’hui à Berlin. »

Ai Weiwei. D’ailleurs c’est toujours les autres.
Commissaire : Bernard Fibicher, directeur du Musée des beaux-arts
22 septembre 2017 au 28 janvier 2018.
Au Palais de Rumine : Musée cantonal des Beaux-Arts et les institutions partenaires.
Entrée libre.

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