Gaza, un laboratoire source de grands profits

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The Lab. ©Gun Films

Durant la dernière décennie, le contrôle exercé par l’armée israélienne sur plus de 3,75 millions de Palestiniens s’est mué en une entreprise économique considérée comme essentielle à la richesse d’Israël. Les moyens employés par l’armée contre Gaza et en Cisjordanie s’exportent dans le monde entier. Le film montre que l’occupation militaire est si rentable pour l’Etat d’Israël qu’il ne peut y renoncer.

 

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The Lab. ©Gun Films

Interview avec le cinéaste Yotam Feldman. Par Ofri Ilani. ©

Dans la dernière décennie, à la suite de l’opération Plomb Durci, il y a eu le sentiment que cela ne pouvait plus durer, que dans cette situation, Israël serait contraint à poursuivre par une troisième, quatrième, cinquième sixième guerre de Gaza, et aussi peut-être sur d’autres fronts – et en même temps qu’il ne lui serait pas réellement possible de s’engager sur autant de fronts.

Après le désengagement (de Gaza) s’est produit à mon avis, un processus qui n’a été remarqué que par quelques personnes extérieures à l’armée : La guerre a cessé d’être un événement extraordinaire, inattendu et dramatique dans la vie de la nation et elle est devenue une activité périodique qui accompagne cette vie nationale. Ainsi, à tout moment, Israël est soit en guerre à Gaza, soit en attente de la prochaine guerre. Entre le désengagement de 2005 et « Plomb Durci », nous avons eu « Pluies d’été », Les chênes de Bashan…, fruit pressé, jours de pardon, « Hiver Chaud » (noms des opérations militaires israéliennes sur Gaza la liste est partielle). Yoav Galant, commandant du Commandement du Sud entre le désengagement et Plomb Durci, et que l’on voit dans le film, a joué un rôle majeur dans la formulation de cette doctrine. Il a employé la métaphore d’une tondeuse à gazon pour la décrire : la guerre comme opération de maintenance routinière, entretien périodique, au-delà des frontières.

Un des éléments contribuant à cela a été l’utilisation massive de véhicules blindés ou automatiques sans équipage à bord, permettant des guerres dans lesquelles il n’y a aucune proportion entre le risque pris d’un côté et le risque encouru de l’autre. Cela a rebattu toutes les cartes des catégories morales, politiques et légales que l’on utilise habituellement pour penser la guerre. Si tous ces systèmes étaient fondés sur l’idée qu’il s’agissait d’un conflit dans lequel les deux parties acceptaient la possibilité de tuer ou de mourir, ici, dans la plupart des cas, une partie tue et l’autre meurt. Les industries sécuritaires qui développent des produits pour des affrontements du type de ceux de Gaza et poussent l’armée israélienne à les acheter ont un rôle crucial. Le résultat est inquiétant car il me semble que la guerre à Gaza est devenue inhérente au système politique israélien, peut-être même un aspect de notre système de gouvernance. C’est particulièrement visible pendant l’opération Pilier de Défense qui a eu lieu au moment de la campagne électorale et dont le soutien a rassemblé tous les prétendants au pouvoir.
Il est cependant difficile de convaincre de cela. On a le sentiment que l’intensification des menaces, la nécessité de construire des murs, de tirer plus de missiles défensifs et de déployer plus d’unités sur tous les fronts mèneront tout de même à une situation où l’on serait « à court d’argent ». Ou alors, la question se pose de savoir s’il y a toujours un lien direct entre les conflits militaires et les profits économiques, ou qu’à partir d’un certain point cela commence à s’inverser?

La question est c’est l’argent de qui, qui manque ? Contrairement à la situation passée, une partie importante des industries sécuritaires est privée. D’un autre côté, l’État joue un rôle dans le succès de ces entreprises à travers son investissement dans l’armée israélienne, la recherche et le développement nationaux. De ce point de vue, ainsi que le montre Shlomo Swirski, les industries sécuritaires sont responsables du transfert de fonds publics vers une classe moyenne supérieure faisant son beurre directement ou indirectement grâce à ces industries. Une partie de cet argent revient dans les coffres de l’État à travers l’impôt et les revenus des fabricants d’armes gouvernementaux, contribuant ainsi à une économie étatique de conflit, et une autre partie reste dans le domaine privé.

Est-ce là une nouveauté ? Il y a toujours eu des marchands d’armes israéliens et de façon générale, les États ont toujours tiré profit de la guerre.

Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce film, j’ai rencontré le marchand d’armes Yair Klein, chez lui, au-dessus du marché aux puces de Jaffa. Nous avons longuement parlé de la thèse de ce film et de mon projet. À première vue, Klein aurait fait un parfait protagoniste pour un tel film. Ancien officier dans l’unité d’élite Haruv, il a vendu à des milices colombiennes les tactiques employées par l’IDF dans la vallée du Jourdain contre des militants palestiniens traversant la frontière jordanienne au temps où Ghandi (surnom donné à Rehavem Ze’evi) était commandant du Secteur et agissait à sa guise. Cependant, au cours de notre conversation, je me suis rendu compte qu’il n’avait aucune idée de ce dont je parlais. Sa génération ne comprend pas la réalité d’aujourd’hui. L’ampleur est totalement différente de nos jours. Les profits issus de l’armement israélien sont des dizaines de fois plus importants, mais, plus significatif encore, les produits israéliens ne sont plus les mêmes.

Klein a vendu des armes mortelles et des méthodes d’entraînement. Aujourd’hui, Israël offre sur le marché un modèle politique complet de guerre asymétrique, un conflit entre un État et des combattants irréguliers. Ce modèle comporte des éléments aussi bien meurtriers que « doux ». Israël exporte aussi bien des missiles Rafael utilisées pour des assassinats à Gaza, des drones IAI, les méthodes de combat du Général Aviv Kochavi, ainsi que des murs de séparation Magal, mais aussi des experts juridiques, des experts en matière d’administration de populations dans le style de l’administration civile israélienne en Cisjordanie, et même en matière d’éthique de guerre. C’est peut-être la raison pour laquelle la Gauche a aujourd’hui une position plus forte sur ce marché. Yossi Beilin vend des « produits de sécurité », Shlomo Ben-Ami a occupé un poste supérieur chez Global CST, entreprise qui a vendu au gouvernement colombien des armes et des services d’entraînement, et Ehud Barak bien entendu est entré sur ce marché à son apogée, après le 11 Septembre.

Peut-on tirer une stratégie politique du film – pour en finir avec l’occupation et arriver à l’égalité et la paix ?

Je pense qu’une des conclusions à tirer est de se demander où l’on doit diriger l’énergie critique politique en Israël. On a tendance à se concentrer sur une élite politique et militaire en passant à côté de l’élite économique qui profite de la force militaire et la rend possible. D’un autre côté il est difficile d’attaquer cette élite car elle est proche de nous tous. La frontière entre l’industrie israélienne de l’armement et l’industrie high-tech israélienne est floue et en fait inexistante.

Une autre conclusion provient des aspects globaux d’un conflit localisé. Les États dont les citoyens dénoncent majoritairement les actions israéliennes à Gaza permettent en fait ces actions en achetant les armes qui y sont testées. Cette acquisition d’armement est essentielle pour l’industrie sécuritaire israélienne, seule industrie de ce type qui exporte plus qu’elle ne vend sur le marché national. De ce fait, ces ventes sont aussi nécessaires à l’IDF, afin de pousser ces industries à développer de nouvelles armes pour que l’armée puisse les utiliser dans de futures guerres à Gaza. Peut-être que si les citoyens de ces pays savaient cela ils manifesteraient et feraient exploser leur colère, mais ça aussi c’est problématique. Je ne sais pas s’il est souhaitable que les Suédois disent à leur gouvernement « cessez d’acheter des missiles israéliens » plutôt que « cessez d’acheter des missiles ».

Source originale : http://972mag.com/wars-on-gaza-have-become-part-of-israels-system-of-governance-an-interview-with-filmmaker-yotam-feldman/71957/

The Lab
Ha-Ma’Abada(hébreu, sous-titré en anglais)

Documentaire, 2012. Réalisateur Yotam Feldman

Jeudi 14 novembre à 20h00. Cinéma du Grütli. 16, rue Général-Dufour

Primé en 2013 : Visions du réel – Nyon (Suisse) – Compétition Internationale Moyens Métrages.

http://www.israelfilmcenter.org/israeli-film-database/films/the-lab

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