Féminités telluriques

decaillet1_605
“Chtonienne”. 2013. Muriel Décaillet.

La plasticienne d’origine valaisanne Muriel Décaillet file une pensée organique sur l’identité féminine au gré de son exposition Chtoniennes présentée à Paris après Lausanne. Elle convoque les divinités d’un univers souterrain que la mythologie appelle « chtoniennes », en se rapportant à la déesse-mère Gaïa. Son travail de broderie laineuse sur toile, d’installation et de sculpture à base de ouate et de bas nylon couleur chair évoque tour à tour une statue paléolithique, une articulation, des galets rassemblés ou des métastases comme une seconde peau. Elle projette aussi la figure féline, hybride entre l’être et la « femelle léopard ».

Soit l’ « humanimalité » de femmes envisagées comme tour à tour résistantes, chasseresses, gardiennes, victimes, prédatrices voire « mortifères sorcières ». Alors que son œuvre est traversée d’échos à l’art rupestre, au contemporain et aux arts premiers, aux tribus primitives et au mythe, l’artiste se pose volontiers intuitive, contemplative. Sur la réserve, elle se dit troublée par le cinéma de l’inquiétante étrangeté de David Lynch qui sait comme nul autre interroger les destins féminins tourmentés, distordus les forces et énergies naturelles venant de la terre dont les entrailles rimes avec une vision intime de la féminité. Son œuvre est sans doute, pour partie à l’image d’Inland Empire de Lynch, un parcours labyrinthique loin d’être doloriste ou inhabité. Mais un récit inquiet parfois plein d’espoir et de vitalité. Souvent l’on y apprend à composer avec la peur, à se dissoudre dans la mélancolie contemplative, loin de se refuser une solitude sanctuaire et une parcimonie dans les mots.

decaillet2_h600
“Chimère”. 2013. Muriel Décaillet.

Trinité mythologique

Avec la trinité formée de « Chimère », « Sphinx » et « Griffons », le regard se confronte à des phasmes mythologiques transgenres, entre fascination et répulsion qui peuvent nous immerger dans nos « conflits émotionnels ». La série Chtoniennes est réalisée avec un matériau semi-brut, la laine piquée sur toiles. Elle forme un périple à travers des forces telluriques, divinités maternelles et croisement entre la lionne, la guéparde ou la léoparde, le primitif à masques d’animal mort et le corps féminin.

« L’exploration débute par les figures féminines qui m’ont intéressée dès mes débuts », confie l’artiste. Cette évidence peut se lire dès l’intitulé au féminin pluriel, Chtoniennes, qui suit des réalisations regroupées sous le titre Païennes. Le travail de Muriel Décaillet s’axe sur le déchiffrage, pour partie instinctif, de l’identité féminine. Il invite à une remontée dans les temporalités en réactivant des figures mythologiques. Sans taire un arpentage aux sources mêmes de la force créatrice se trouvant dans la terre, les racines, jusque dans le corps de la femme doté de cette puissance de procréation interrogée au fil d’une création étrange. Cette jeune maman a ainsi imaginé son bébé tétant le sein en gros plan photographique avec du sang aux commissures des lèvres. Titre de l’œuvre ? Vorace. Les rimes avec les visages sans cesse retournés du sang et du possible « vampirisme » du nouveau né permettent de faire marauder son imaginaire.

Chroniques païennes

Sa précédente exposition Païennes ouvre sur une anatomie féminine penchée en avant dans une pose « pornographique » de soumission. « Erotique », corrige l’artiste en entretien. Ailleurs c’est une image que l’on croirait issue du fantastique horrifique et prédateur sur fond de vrai faux documentaire ethnographique, de Cannibal Holocaust signé Ruggero Deodato à The Green Inferno d’Eli Roth. Une femme filiforme attachée à un péan, l’anatomie épuisée, y plonge dans une sorte d’espace mental à la logique autonome : apparitions, figement, fulgurance, plus d’autre question alors que de savoir où, quand, comment le mal va prendre forme ou se manifester.

Ses Païennes ramènent de loin en loin des corps tourmentés, sous bondage ou suppliciés du photographe nippon Akira. Mais aussi des frères anglais Chapman et leurs hybridations tératologiques de corps adolescents. On maraude aussi sur les terres convulsives de la star US du « gonzo arty » sauce ketchup, chocolat ou mayonnaise, Paul Mac Carthy. L’atmosphère générale de désolation et d’expectative silencieuse n’est pas sans évoquer le fantastique gore psychanalytique et ethnographique en grottes matricielles et catacombes naturelles signé Nel Marshall pour son film, The Descent. Des femmes s’adonnent à de la spéléologie-thérapie de groupe au cœur de rapports minés par les tensions et le secret (un deuil autour duquel gravitent les rivalités). Une situation anxiogène indécidable fait monter la tension, laissant libre court à un état de survie, qui permet à chacune de relâcher énergies et pulsions primales.

Tagués avec :
Publié dans art contemporain, expositions
Copyright

© 2005-2019. Tous droits de reproduction et de diffusion réservés. Aucun type de reproduction autorisé sans accord préalable. Association Observatoire culturel. Les opinions exprimées dans les articles n’engagent que leurs auteurs.