Du réel au fantastique : portraits de femmes indonésiennes au Blackmovie

the rainmaker, scène

Le paysage indonésien – urbain comme rural – est incomparable dans sa diversité chromatique, architecturale. Il offre de nombreuses possibilités aux imaginaires ciselés par la jeune génération cinématographique de ce pays, malgré la menace de lois votées par le Parlement mettant en péril la production locale et limitant les investissements dans le cinéma.

A l’heure où la démocratie tente de prendre racine, les cinéastes seront désormais obligés de soumettre leur scénario à  un comité de censure.

Entretien avec Rira Riza, réalisatrice de Eliana, Elian. Interview en anglais.

 

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Nouvelle vague

Figure de proue du renouveau cinématographique insulaire, Riri Riza est un cinéaste déjà  primé dans plusieurs festivals. Pour son magnifique opus “Eliana Eliana“, il met en images une lignée de femmes reliées entre elles par un passé marqué d’amertume et un présent emprunt d’incertitude. A Jakarta, une nuit sur terre en compagnie d’un chauffeur de taxi est l’occasion de portraiturer une femme à  l’indépendance douloureusement chevillée au corps dans un pays marqué par une société patriarcale et un Islam sourcilleux.

De l’écriture au réel

Au fil d’un impressionnant prologue, “Fiksi” signé Mouly Suray, lève le voile sur une jeune femme âgée de 20 ans. Elle vit entourée de ses poupées, sanctuarisée dans une riche demeure, où l’ennui le dispute à  l’apparition rémanente de sa mère suicidée alors qu’elle était enceinte de ce qui ne sera jamais son frère. La mise en scène se déploie en plans rapprochés sur une neige tombant sous verre, recouvrant deux figurines miniatures de mariés, qui ne cessent de tournoyer. Bulle protectrice, cocon vitrifié d’une existence indolente que la découverte du désir, par la figure d’un garçon de piscine écrivain va fracasser.

Alysha s’exerce sur un violoncelle rouge acajou, véritable double corporel, à  massacrer une suite pour violoncelle de Bach. La cause de sa paralysie face au monde se situe-t-elle dans la difficulté, accrue pour tout adolescent un tant soi peu en rupture cérébrale avec son environnement, du passage de la position d’observateur sarcastique à  celle d’acteur immergé dans la société ? Comment, par ailleurs, s’y construire une place qui ne soit pas trop aliénante ? Sans répondre entièrement à  ces interrogations, le scénario met cette figure, qui semble tout droit sortie d’un manga, au service de l’écrivain et de son à“uvre. Un probable recueil de nouvelles elle scelle par le suicide qu’elle contribue à  provoquer des histoires, des destinées que la vie réelle laisse désespérément en suspens.
Muni de ses plans fixes glissant sur des portes closes, des couloirs, une cage d’immeuble, Fiksi excelle à  rendre le temps de l’attente chez la jeune femme. Une attente qui exacerbe la sensibilité de l’être et l’effondre dans le même mouvement. Le choix du sacrifice par Alysha, se mettant au service d’un écrivain afin qu’il parvienne enfin à  sceller les nouvelles qui composent un livre impossible est parfaitement rendu dans le fait qu’elle dépose à  sa porte son drap taché du premier sang de la virginité évanouie. Fluide qui set aussi celui des meurtres qu’elle réalise par procuration, en recourant à  des tiers, ici la mère d’un étudiant en design gay, là  les chats qu’elle fait disparaître dans le vide-ordures

Figure de manga

Dans le portrait réaliste du surnaturel, “Fiksi” ressemble à  un psychodrame kubrickien ou bergmanien filmé par Bresson et nimbé de l’esprit zen d’Ozu. C’est surtout un film implacable sur les temps et attentes erratiques, contradictoires qui viennent secouer l’adolescence agonisante. Un être de 20 ans qui tient de l’anti-héroïne tourmentée de manga ou d’animé, son visage lisse entre la poupée automate et l’incapacité à  percer sa bulle, son cocon de petite princesse de conte de fées. A la manière de l’Alice de Lewis Carroll, elle croise son lapin blanc, sous la forme d’un jeune écrivain qui l’immerge au cà“ur d’un quartier populaire. Un block d’immeuble étagé telle une Tour de Babel interlope. Du premier étage, galerie marchande, on passe au second, règne des transsexuels et des gays, puis à  un autre, territoire des dealers. Pour échouer au neuvième et dernier niveau resté vide et présenté par la jeune écrivain comme hanté par les vestiges des personnes expulsées de leur habitat traditionnel en les brulant avant de les parquer dans ce type de HLM. Comme en creux, le film aborde l’un des bouleversements majeurs au plan sociétal et architectural en Asie, l’expropriation sans compensation financière de personnes modestes de leur habitat traditionnel qu’ils ont souvent construits de leurs mains et leur spoliation. Passant d’un mode de vie basé sur l’horizontalité à  une verticalité souvent vertigineuse, nombres de personnes âgées acculées à  un isolement précaire sont conduites au suicide suite à  la perte de leurs repères de sociabilité. A l’image de ce vieil homme émouvant que dévoile le film. Il est rongé par la honte, et reste obstinément vrillé au seuil de son appartement tel un anachorète. Sous les yeux d’Alysha, le texte flottant  à  la surface de l’écran PC de l’écrivain décrit la voix intérieure de cet homme détruit se dirigeant vers la balustrade, prêt à  s’envoler. Alysha le pousse alors violemment dans le vide.

Le regard porté sur Alysha, prostrée après le premier suicide qu’elle a contribué à  faire advenir, en fait un être à  la fois borné et largué. La douleur et les larmes compassionnelles qu’accompagne son propre choix de se laisser glisser dans le vide, une poupée d’enfance à  la main, ressemble à  un ultime don de soi quasi christique permettant au best-seller de voir le jour. Une image le dévoile trônant à  la devanture de librairie. Sa couverture montre un arbre plongeant ses racines dans une terre fécondée par le sang qu’il soit menstruel ou sacrificiel.

Bertrand Tappolet

Fiksi, Black Movie, 21 février, 16h, CAC, Salle Simon, 16 rue Général-Dufour. Genève

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