Carla Demierre : jeux de langues avec vue sur les corps

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Cousine Machine.

Au FAR de Nyon, Carla Demierre nous dit avec piquant et mélancolie, cruauté et tendresse, toute la difficulté à vivre et redéfinir les mots, les formes, à se définir dans le monde et à assumer sa complexité.

Au FAR de Nyon, elle est présente, pour La Cousine machine, aux côtés de la chorégraphe, danseuse et performeuse Perrine Valli avec laquelle elle partage le même âge christique. Son texte, Le Motif dans le tapis, est l’humus de réflexion sur la masculinité que file Le Cousin lointain, second temps de cette convergence expérimentale entre texte, danse et performance. La dynamique de son écriture est à l’image d’un puzzle ouvert où chaque pièce posée ferait surgir autant de vide qu’elle en comble.

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Cousine Machine.

 

Entrer dans la danse

Ecrivain ayant fait sa formation aux Beaux-arts genevois, Carla Demierre enseigne actuellement à la Haute Ecole d’art et design de la Cité de Calvin. Auteure de deux romans, Avec ou sans la langue ? et Ma mère est humoriste, elle transite de la poésie à la narration d’œuvres en passant par la chanson et la conception de pièces sonores. Certains de ses textes font l’objet d’un mash-up dessiné, comme avec l’artiste Didier Rittener.

La Cousine machine, elle, voit converger Carla Demierre et la chorégraphe et interprète Perrine Valli (Série, Je pense comme une fille enlève sa robe, Je ne vois pas la femme cachée dans la forêt, Si dans cette chambre un ami attend…) pour interroger leurs présences et rôles publics. Un échange qui passe à la question le féminin, l’identité sexuée et professionnelle, la gémellité sororale, la figure du double et aussi l’adresse d’une performance scénique. Tout en poursuivant dans la veine un brin démagogique et diablement séductrice du spectacle dont vous pouvez être l’héroïne/le héros post scénique. Comment ? En interrogeant l’adresse et la réception même de la performance. Ceci jusque dans le corps atonal, immobile et planqué dans l’obscurité du regardeur. Conviant, en creux, le spectateur à entrer dans la danse, l’auteure n’a pas oublié que l’essence du théâtre est une réflexion sur le « religieux », dans le sens de l’étymologie latine de ce mot, religare signifiant « relier ». Bien que son écriture soit aussi le lieu dynamique d’une déliaison, voire d’une séparation. « Reste à trouver avec plus ou moins de sophistication ce qui nous lie et ce qui nous sépare », pose-t-elle déjà dans Ma mère est humoriste.

Ainsi pour La Cousine machine, sa plume joue, non sans ironie, sur le fait d’entrer dans la danse productive, laborieuse, avec réticence, en nommant les acteurs culturels, productifs et médiatiques assis dans la salle au fil d’un inventaire, qui n’est pas sans rappeler le fameux listing et leitmotiv mémoriel du Je me souviens de Georges Perec : « Ma cousine me raconte qu’il n’y a rien de pire que de se retrouver avec des danseurs dans une boîte de nuit. Et à côté c’est rien : de danser avec des écrivains, … danser avec des programmateurs de festival d’art vivant, … danser avec des journalistes culturels, danser avec des auteurs, danser avec des lecteurs. »

A l’image de Perec, ce qui passionne sans doute la jeune femme, c’est d’être collectionneuse de mots, de choses et d’identités à déconstruire et reconstruire sans taire l’acte performatif corporel entrant dans la lecture publique. La rencontre des deux artistes s’est réalisée dans le cadre du Festival parisien Concordans(e)s reposant sur le principe de la rencontre entre un écrivain et un chorégraphe qui n’ont jamais collaboré au préalable. « Dès notre mise en contact par Concordans(e)s, nous avons commencé à évoquer nos recherches respectives et situations en scène Comment l’une et l’autre, nous les avions expérimentées », se souvient Carla Demierre. Elle ajoute : « Dans la mise en lecture, passivité et neutralité me sont apparues fausses, ne pratiquant à l’origine ni la performance comme entendue au sein des arts visuels, ni la poésie sonore. Pour moi, cette pièce est un laboratoire qui m’a permis de penser ce que je faisais là et quels étaient les éléments en jeu. Perrine m’a permis d’observer mon corps et percevoir ce qu’il racontait durant la lecture ainsi que le rôle joué par les objets, dont la lampe et la feuille ici sacralisée, dans ce processus. Comment s’adresser aux gens au cours d’une parole libre, improvisée, spontanée, d’une par, et au fil d’une lecture préparée et bien tempérée, de l’autre. C’est ainsi que nous avons décidé de dédoubler ce corps entre une voix spontanée et une autre toujours sanctuarisée dans la lecture. Soit une forme d’introspection envisagée comme un élan donné à la projection du texte vers les autres. »

« Avec Carla, nos corps et visages se confondent », souligne la chorégraphe Perrine Valli. Pour celle-ci, « il était essentiel d’avoir quelque chose de commun touchant nos corps réciproques. L’écriture de Carla Demierre est éminemment conceptuelle, posant des jeux de compositions écrites et de compositions rythmiques pouvant faire penser à des systèmes chorégraphiques, où l’on élit une idée, un concept, un rythme et l’on essaye d’écrire autour. Evidemment la thématique mère-fille m’intéresse relativement aux questions agitées par l’identité féminine ». Après une longue pause, elle complète : « Son univers a une dimension décalée traitée avec un humour de la plus belle eau. » La pièce réactive le dédoublement des figures et silhoeuttes reproduites à l’identique, mené avec la créatrice sonore et poétesse Jennifer Bonn pour la pièce axée autour du corps prostitué, au gré du duo Je pense comme une fille enlève sa robe (2009). Soit une autre réflexion sur l’identité sexuelle. Perrine Valli écrit lors de la création : « À partir de la phrase de Georges Bataille ” Je pense comme une fille enlève sa robe “, je me suis posée la question si un homme peut penser comme une femme ? Peut-il s’approprier son corps et sa pensée ? Le corps prostitué est appréhendé ici comme un corps miroir à travers lequel l’homme et la femme se regardent et se questionnent. »

Le premier mot du texte de Carla Demierre est « séduction ». Au fond, pour l’écrivaine, la séduction ne serait-elle pas l’art de brouiller les pistes, de jouer à cache-cache ou colin-maillard avec la vérité ? Ce qu’il importe, c’est de se faire désirer, de se dérober, de s’esquiver pour mieux laisser le regardeur sur sa faim. Au cœur de La Cousine machine, la jeune femme a compris que le lecteur – et ici spectateur – peut-être saisi en imagination notamment lorsqu’on l’autorise à la fois à convoquer le corps de l’écrivain pour incarner la fiction et démentir cette illusion par la présence même banale, performative, organiquement rivée à la table de ce même corps, référent de chair, mais hors texte. Face à l’auteure en lecture augmentée de gestes performatifs, sémaphoriques, tour é tour fluides et mécaniques ciselés par Perrine Valli, on songe en contemplant Carla Demierre assise, t-shirt, pantalons et lunettes noirs, à l’actrice Thora Birch dans Ghost World, long-métrage dû à Terry Zwigoff. Comment se construire une place dans la société et, partant, l’espace scénique, qui ne soit pas trop aliénante ? Voilà donc ce que tente d’élucider Enid (Thora Birch )dans le film, un personnage sarcastique à l’esprit piquant qui manie la moquerie comme personne avant que le doute ne la colonise. Ce mouvement de bascule de l’humour vers la mélancolie semble aussi le point névralgique de l’écriture de la Genevoise.

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Cousine Machine. Photos du spectacle.

 

Formes et sexes

 Le Cousin lointain est le deuxième volet expérimental et performatif conçu et chorégraphié par Perrine Valli auquel collabore Carla Demierre. Le canevas s’appuie initialement sur les différents types de narration et de prises de paroles au sein des émissions littéraires et ateliers de création radiophonique. Il s’agit de mettre en scène une interview imaginaire d’un écrivain fictif sur un roman virtuel. Par cette interview d’un auteur, l’opus en création au FAR souhaite aborder l’identité déclinée au masculin et la co-dépendance envers le groupe ou communautarisme masculin. A travers des situations corporelles, cette création veut rendre visible le domaine auditif en référant notamment à Hervé Gleverec. A en croire ce sociologue, la radio offrirait « la possibilité de ne pas être vu. Elle a en commun avec la psychanalyse de s’appuyer principalement plutôt sur la parole que sur l’image. Elle en récupère ce qui fait le sens de l’analyse, à savoir une possible mise entre parenthèses de l’imaginaire lié au regard… et interdit à ce type d’émission d’être un “spectacle”. »

Quoi d’étonnant, dès lors, qu’après avoir invité le public à fermer les yeux à l’orée de La Cousine machine, Carla Demierre développe cette privation d’un sens, pour mieux percevoir dans Le Cousin lointain ? La salle immergée dans l’obscurité est ainsi la vision ouvrant son texte, Le Motif dans le tapis. « La salle plongée dans le noir, elle est la première chose que je vois. Comme si son corps pouvait donner à l’obscurité une meilleure définition. Quelque chose me pousse à promener un peu partout mes yeux fermés et ne les rouvrir qu’une fois posés sur elle. Je me demande si elle me regarde en se demandant si je la regarde. Pareil quand je me retourne: ses yeux me rafraîchissent la nuque. Nous avons déjà tendu ce genre de filets entre nous, ils laissent passer les courants chauds que nous respirons en silence. C’est presque aussi embarrassant qu’avec l’eau de piscine, les variations de température entre les jambes. Je nous revois encore jusqu’à mi-cuisse, habillés, debout et inquiets, lamentables et silencieux. »

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Le Cousin lointain. Perrine Valli et Rudi Van der Merrve. Photos du spectacle.

Sur le plateau, Perrine Valli, t-shirt blanc relevé sur le visage ou étendu, étiré comme une forme sans cesse redessinée et buste dénudé, conduit un duo en actions visuelles avec Rudi Van de Merwe qui réalisa en 2011 Miss en Abyme explorant la question des genres dans la société sud-africaine, où les lesbiennes, gays, bisexuels et trans (LGBT) sont victimes de violences et intimidations quotidiennes. Les lesbiennes y sont menacées d’une discrimination aux nombreux visages. Elles souffrent du silence de l’histoire, de violences et d’une invisibilité sociale. Cela témoigne du fait qu’il est particulièrement ardu d’assumer une identité non-conforme aux standards dominants.

Le Motif dans le tapis permet à Carla Demierre de parler des vides et des formes à remplir ou non par l’identité sexuée. Le sexe comme vêtement incarné est-il un étui vestimentaire suffisamment convaincant ? Et ce désir de s’étendre au sol pour voir si ce qui est pensé peut concorder avec la semblance d’une forme identique. L’auteure interroge ensuite un jeu de regards autour du sexe masculin, sans omettre de mettre en lumière sa vitalité priapique, « la prestidigitation pénienne » après s’être étendue sur la « bosse » clitoridienne. Plus loin, elle met en crise la disposition d’un emboîtement censé naturel des corps. « Possède-t-on automatiquement la forme qu’on épouse ? », telle est la question. Dont les ramifications peuvent favoriser d’étonnants retours sur soi, voire une nouvelle traversée des genres après Elisabeth Badinter, Judith Butler, Elaine Showalter ou John Stoltenberg.

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