Carla Demierre : jeux de langues avec vue sur les corps

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Mère et fille, les formes gigognes

On comprend mieux que Carla Demierre se distancie résolument de la métaphore filant l’accouchement face à une œuvre littéraire ramenée au rang de bébé, lorsque l’on lit son corps à corps avec la mère : « On a trouvé mon corps dans le corps de ma mère », déniche-t-on dans Ma mère est humoriste. Ou le corps de la fille en consigne dans celui de la maman. Contrairement à Julia Kristeva considérant que la maternité implique toujours une scission du sujet entre un « moi » et un « autre », la Genevoise affirme ce qui pourrait ressortir à la fois du constat clinique le plus neutre possible, de la scène de crime ou du simple emboîtement d’une forme organique dans une autre. Manière d’interroger une généalogie où la fille devient à son tour mère.

La relation mère-fille est-elle le continent noir de nos sociétés ? Existe-t-il une femme qui ne souffre pas de sa relation avec la mère ? Chez Demierre, ce lien polysémique est caractérisé moins par une forme traditionnelle et maintes fois arpentées dans la littérature de surprotection maternelle à vert dévorante et aliénante qu’une sorte de contrôle parental à distance où le smartphone fait figure à la fois de « cordon ombilicarcéral », de fil à la patte infantilisant, voire de mode de communication ramenant aux terres de l’enfance ou à la survie en milieu de télésurveillance (le visiocall) marqué par les codes de la « télé-réalité ». Dans des termes qui pourraient être voisins de ceux tenus par Carrie Bradshaw, la journaliste héroïne de Sex and the City, de Bridget Jones en son journal ou de Lena Danhan jouant une écrivaine dans la série qu’elle réalise, Girls : on entend : « Dans les mains de ma mère, le téléphone portable est un hybride entre le talkie-walkie et le baby call. Le téléphone fixe abandonné au profit d’une technologie consciente de la priorité sur absolument tout autre type de message de celui d’une mère qui veut joindre sa fille. Ceci à l’heure où plus personne ne crie maman assez fort pour que maman l’entende. »

La recherche en maternalité ou maternitude décomplexée est aussi une quête existentielle compliquée, tortueuse, tourmentée, incertaine, toujours inaboutie où la parole se perd faute d’être reconnue ou simplement entendue. Si chez Annie Ernaux, l’écriture est une reconstitution de la voix de la mère dans une relation souvent symbiotique, le champ lexical de la narratrice chez Demierre mêle l’insulte à la tendresse : « L’ordre décroissant des mots dans la bouche de maman va d’un salope à un petite conne à un ma grande fille à un mon bébé. » On peut objecter que la mère n’a pas de possibilité de réagir à ce que sa fille a à dire ou encore se demander si ses descriptions sémiologiques ou comportementales ne scellent pas l’emprisonnement de la mère dans la perspective de la fille et dans la fille. Il est troublant que la mère soit le plus souvent considérée dans la relation à son enfant, risquant d’en devenir un objet mystifié ou une donnée d’héritage. Fragmentée plutôt, car ce sont les paumes maternelles que Demierre dit reconnaître. « Il se peut qu’au cours de nos disputes les plus horribles, le regard de ma mère soit devenu brusquement si dur que je n’ai pu finir ma phrase. » Selon Roland Barthes, l’auteur n’est-il pas quelqu’un qui joue avec le corps de sa mère ?

 

Bertrand Tappolet

 

La Cousine machine et Le Cousin lointain, FAR, Nyon, Petite Usine, 9 et 10 août à 20h30. Rens. : www.festival-far.ch. Carla Demierre, Ma mère est humoriste, Léo Scheer, 2011 ; Carla Demierre, Avec ou sans la langue ?, Héros-limite, 2004.

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