Benoît Billotte révèle le territoire de Saint-Gervais Mont-Blanc

Benoît Billotte, “Edaphos”, Pile Pont Expo. 2022. Photo : courtoisie Benoît Billotte.

Fin 2012, le nouveau pont de contournement de la ville de Saint-Gervais a été inauguré. Souhaitant apporter une dimension culturelle et artistique à cet ouvrage d’art remarquable, la culée de la rive gauche du pont (l’un de ses deux piliers) a été dédiée à l’art contemporain. C’est en France unique et exceptionnel. Cet espace, accessible par un escalier à ciel ouvert, se présente comme une sorte de «cathédrale de béton », formant un vaste espace architectural brut de décoffrage de 160 m² et 9 mètres de hauteur.

Le nouveau pont de contournement de Saint-Gervais, inauguré en 2012. Photo : courtoisie Ville de Saint-Gervais.

Cet été 2022, l’artiste Benoît Billotte investit le lieu atypique nouveau pont de contournement de la ville de Saint-Gervais avec une nouvelle installation.

Inauguré en 2012, le présente une architecture assez singulière et imposante qui devient chaque année le sujet et le support d’installations in-situ éphémères. Ainsi, depuis 2013, Pile Pont Expo invite un artiste plasticien pour y créer, in-situ (en fonction et pour le lieu), une œuvre/installation monumentale d’art contemporain dialoguant avec le bâti intérieur du pilier, présentée au public pour la période estivale et jusqu’à la fermeture du lieu à la fin du mois d’octobre.

Benoît Billotte, “Edaphos”, Pile Pont Expo. 2022. Photo : courtoisie Benoît Billotte.

Emma Legrand, commissaire de l’exposition, précise l’intention de l’artiste : “Benoît Billotte questionne la relation que l’on peut avoir avec notre environnement et la nature elle-même. Cette installation in situ propose une immersion au sein de la terre et de l’eau qui façonnent nos paysages. Implantée au-dessus des gorges du Bonnant, l’exposition interroge cette notion
du sol, sa composition, son usure avec ses déformations et ce qui le traverse ou l’habite. Ce monde sous-terrain, invisible et changeant évolue constamment et redessine le paysage.

Cette proposition cherche à révéler le territoire de Saint-Gervais Mont-Blanc où se trouve Pile-Pont par le dessous et ce qui le façonne, la terre, l’eau, les végétaux. Renversant ainsi le site, Benoît Billotte propose aussi de contempler autrement notre environnement et de se confronter à une temporalité qui nous dépasse.”

Benoît Billotte, “Edaphos”, Pile Pont Expo. 2022. Photo : courtoisie Benoît Billotte.

L’historienne de l’art Garance Chabert relie le geste de Benoît Billotte à celui de nos ancêtres qui ornaient des grottes comme dans la Grotte Chauvet. “À ses origines, l’humanité représente le monde dans des cavités souterraines. Claire et sans repentir, la ligne tracée sur les parois des grottes ornées dessine le vivant animal qui impressionne et nourrit l’homo sapiens. Ces figurations, remarquablement stables sur des dizaines de milliers d’années, témoignent, notamment, de notre passé de chasseur-cueilleur. De ce temps incommensurable, nous parvient essentiellement cela : les images d’un biotope naturel et spirituel que nos ancêtres souhaitaient préserver en le peignant dans des lieux obscurs et difficiles d’accès. Chercher la profondeur, dessiner à même la paroi sont des actes qui s’inscrivent dans cette filiation vertigineuse de la peinture rupestre. De ce legs qui peut sembler paralysant, l’artiste s’émancipe, et imagine de nouveaux gestes, heureusement. Mais, demandons-nous, à l’heure de l’anthropocène, quel écosystème représenter ?

Naissance du pont
12 000 ans au moins ont passé. Nous visitons des répliques de grottes mais notre héritage ne semble précédé d’aucun testament. Nous construisons plutôt des tunnels, traversant les mers et les montagnes, pour accélérer le Fret et développer les mobilités, et des ponts, qui enjambent les rivières afin de contourner et désengorger les centres-villes. Le pont fut longtemps vouté et en pierre, avant que le 19e siècle n’entame sa révolution industrielle, et lui redonne un coup de fouet, le soumette à de nouveaux défis, exige de moderniser ses formes, et s’allie la peinture, impressionniste notamment, pour en faire un sujet, en soi.

Pile Pont
Le nouveau pont, le voici, au premier plan sous le village, autoportant et suspendu, une ligne droite et horizontale lancée à quatre voies et deux pistes cyclables dans le paysage, 170 m de long et 90 m de haut au-dessus du torrent (le Bon Nant). Enveloppé de végétation, de loin, son tablier semble léviter entre les deux versants qu’il contribue à relier, bien que deux tours de 2500 m3 de béton et plus de 300 tonnes d’acier l’ancrent massivement à la terre ferme. Ni déni ni perte utile sur les piles, leur ergonomie est habilement exploitée, valorisant les loisirs mis en avant par la municipalité : côté ville, pour le sport, une salle d’escalade d’une hauteur inespérée ; côté campagne, pour la culture, un lieu d’exposition atypique, un écrin gris et lisse pour stimuler la créativité des artistes invités.
C’est dans cette pile de pont, bunker improbable, à cette intersection d’ingéniosité technique et d’échos ancestraux, dans l’intervalle surtout du fracas changeant des saisons qui monte du torrent et du chuintement continu des pneus roulant sur le parfait enrobé, dans un espace aveugle mais solidement enraciné, que l’artiste est appelé à faire un projet, à entrer en résonance.

Edaphos
Entouré de béton comme cadre de travail et de pensée à Saint-Gervais, Benoit Billotte a l’intuition d’une expansion de l’écosystème environnant dans cette cavité homogène. Il choisit de naturaliser l’espace, avec des matériaux évolutifs et périssables, craie, limon argileux, coton, et convoque un imaginaire anthropique, aux poussées telluriques toujours prêtes à coloniser le plus vaillant des ouvrages, à s’immiscer dans les fissures pour faire place au vivant. Par la carte et le dessin, il introduit au cœur de la boite grise le blanc et l’ocre, le cours d’eau et la racine végétale. Les œuvres présentées s’appuient sur l’axonométrie perpendiculaire du lieu, déployant un rhizome de lignes au sol et sur les parois, chacune semblant guidée par la nécessité de sa propre croissance, un tropisme horizontal ou vertical impérieux. Un tissu fut aussi enterré quelque temps, afin de s’imprégner, se teindre et s’abîmer dans la terre fraiche avant d’être exposé suspendu.

La ligne, sans fin et sans échelle
Profitant d’une des particularités physiques de cet espace, hors sol et coupé de l’extérieur, Benoit Billotte brouille les repères et les échelles, et propose des représentations qui s’appuient sur les possibilités d’abstraction de ce lieu en cube. Sur les parois, des racines répertoriées par des botanistes sont figurées comme sous une loupe, fortement agrandies, à la fois grimpantes et descendantes, végétales et animales, et renvoient autant au souterrain, qu’à l’aquatique ou l’aérien.  Au sol, les sillons tracés dans des plaques de terre, en séchant, entraînent de nombreuses ramifications, évoquant une cartographie de cours d’eau et d’affluents. On l’associera naturellement à la rivière qu’on entend en contrebas, mais elle résonne aussi à une toute autre échelle, cette fois-ci macroscopique. Elle figurerait alors une vue aérienne des ressources d’eau de la région et une traversée possible des fonds de vallées par le lit des rivières qui rejoindrait, en fin de parcours, et pour l’anecdote, l’atelier à Genève de l’artiste qui se situe à la jonction de l’Arve et du Rhône, estuaire du Lac Léman.”
Extrait du texte de Garance Chabert, Une traversée de l’Edaphos, Benoit Billotte à Pile Pont.

 

Benoît Billotte, “Edaphos”, Pile Pont Expo. 2022. Tissus de Paul Guilbaud.

Edaphos 
Pile Pont Expo dans le cadre d’Archipel Art Contemporain
culée du pont, rive gauche
74 170 Saint-Gervais-les-Bains

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Ouverture du 18 juin au 18 septembre 2022.
En juin & Septembre, ouverture le samedi et dimanche de 14h à 18h.
En juillet et août, ouverture du mardi au dimanche de 14h à 18h.

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