Anna Odell : l’art pour investiguer la vie en société

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« The Reunion » de et avec Anna Odell: © Jonas Jörneberg

L’artiste plasticienne et cinéaste suédoise Anna Odell convoque l’art pour interroger la vie dans son film The Reunion (La Réunion) qui fait valser la réalité dans la fiction et vice-versa. Autour d’une soirée réunissant d’ex camarades de classe vingt après leur scolarité commune, elle tisse une mise en questions et en doute des déterminismes par lesquels nos vies sont régies. A découvrir dans le cadre du Festival Tous Ecrans à Genève.

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« The Reunion » de et avec Anna Odell: © Jonas Jörneberg

 

Un film-filet

«L’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art», affirme le critique Robert Filliou. Vingt ans donc après leurs années à l’Ecole Enskede de Stockholm accueillant les 7 à 15 ans, d’anciens élèves décident de se réunir. Une soirée supposée festive et en réalité déjà tendue, qui bascule progressivement dans le drame. Anna Odell décide ainsi de livrer publiquement puis à certains, qui veulent bien l’écouter un temps, ce qu’elle a gardé pour elle et subi par le passé estudiantin. Ostracisme, attaques humiliantes, maltraitance : les maux sont conséquents et participent d’un bullying ou harcèlement et dénigrement en milieu scolaire.

C’est le scénario qu’imagine et filme la vraie Anna Odell lorsqu’elle apprend que les élèves de sa promotion ont organisé une fête à laquelle elle n’a pas été conviée. Elle cherchera dans la seconde partie de La Réunion à entrer en contact avec ses camarades d’Enskede pour leur faire visionner son film, étudier et interroger leurs réactions. Tous les protagonistes de ce long-métrage sont néanmoins interprétés par des acteurs qui reproduisent des scènes et paroles avérées selon la cinéaste. Face aux mises en question de la jeune femme, c’est le déni, l’incompréhension face à ce qu’un ancien camarade de classe considère comme une forme de « thérapie de classe » inopportune.

Le film veut tout embrasser. Chronique sociale, récit documentaire à base autobiographique, thriller métaphysique, drame scolaire, comédie romantique, conte initiatique, film sociologique. Il y a aussi chez Anna Odell à la fois l’introspection, l’expérience du monde et la création. Pareille à une forme de journal intime, son film permet au moi troublé de cette ancienne écolière qui se disait repliée sur elle-même et manquant de confiance en elle, le lieu où une identité brisée, remise en question mais aussi exaltée, peut se refléter jusqu’à possiblement se déformer. La jeune femme s’observe d’un œil critique, se perd dans ses dilemmes intimes, ou simplement s’épanche et interroge les autres depuis leur passé commun en traquant la persistance de comportements et attitudes déterminées dès l’enfance.

Comme lors d’une scène païenne et tel un « agneau de vérité » allant vers le sacrifice qui mènera à son expulsion violente portée par trois hommes, comme ce fut le cas lors de son arrestation par la police au fil d’un autre travail, Unknown woman 2009– 34970, il faut voir la jeune femme mettre en cause avec de plus en plus d’agressivité les convives. Elle commence d’abord, vibrante serrant un minuscule et dérisoire papier entre ses doigts fins : « J’ai beaucoup réfléchi à la hiérarchie dans notre classe et sur la façon dont le temps que nous avons partagé nous a façonnés. Pourquoi certains d’entre nous étaient cool et d’autres perdants. La raison pour laquelle nous sommes ici ce soir, c’est que nous étions camarades de classe pendant neuf ans. Je voudrais dire quelques mots sur ce que ces années étaient comme pour moi.  J’ai trouvé que c’était une lutte constante … J’étais la cible des blagues, celle qui a été montrée, la paria. Je suis devenue une perdante. A l’époque, le bullying était considéré comme inoffensif. “Ce sont seulement des enfants qui se comportent en enfants.” Comme le reste d’entre vous, je voulais éviter Anna Odell. Et maintenant, j’ai envie d’être une personne à nouveau », affirme la jeune femme face à l’assemblée.

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