A corps instrumentalisé et perdu

Explorer les esthétiques propagandistes rattachées aux corps. Ce, à travers plusieurs courants esthétiques ayant façonné un corps multiple, exalté, sublimé, des fascismes en passant par le stalinisme pour échouer dans le sport, la pub et les profils facebook. Telle est la visée du chorégraphe et danseur Rachid Ouramdane qui traverse des identités plurielles de représentations et états corporels proches de la statuaire dans son solo “Exposition universelle“.

Corps multiple

Son corps s’y expose, prend la pose et se décompose pour mieux révéler les failles derrière une construction anatomique traversée par l’histoire des pratiques culturelles, l’histoire politique et l’histoire de l’art. Aux horizons des régimes autoritaires et totalitaires, se rattache un corps conçu comme une machine performante devant se confronter aux autres dans une optique de sélection des individus les plus “aptes”, les plus “forts”. La culture fasciste exalte l’action, la virilité, la jeunesse, le combat, en les traduisant dans une certaine image du corps, dans des gestes, des emblèmes, des symboles qui devraient redéfinir l’identité nationale. Chez le danseur succède aux bars fléchés et gestes sémaphoriques, de l’athlète, au salut césarien, un repliement sur soi, voire une ondulation de la crête des bras. Le noueux et le souple contredisent la rigidité de l’homme étalon qui salue dans une symbolique de propagande. Avant de se terminer par une lente chute latérale, les marches en ellipses menées au ralenti dans une atmosphère traversée d’apesanteur évoquent aussi l’étude du mouvement chez les êtres vivants chère au physiologiste Etienne-Jules Marey, pionnier de la photographie et  précurseur du cinématographe.

Dans un tableau final, le visage projeté en image vidéo est camouflé  aux couleurs républicaines, un bleu-blanc-rouge morcelé tout en s’agitant en images saccadées. Pareil détournement affecte aussi les hymnes nationaux qui sont travaillés comme un matériau ralenti, déformé par le musicien présent sur le plateau Jean-Baptiste Julien. S’il ramène au supporter de foot dont les visages se peinturlurent aux couleurs nationales et étouffant leur individualité sous un patriotisme criard, il peut aussi évoquer le travail de l’artiste performeur Ugo Rondinone. Ce dernier enlève au clown son mouvement erratique, sa balistique burlesque et ses grimaces. Il imagine des personnages étendus sur le sol, ambigus à contempler, à l’image du danseur qui plus tôt dans “Exposition universelle” couché sur le dos, le visage peint en blanc. La pièce chorégraphique se conçoit peut que se conçoit comme un geste contredit, une longue extase tour à tour magnifiée et dépressive, un bain de remous révélateur des psychologies, fragilités et incertitudes qui sous-tendent des corps supposés glorieux. Plongeons.

Rencontre avec Rachid Ouramdane, chorégraphe et danseur.

Aux expositions universelles, il y eut souvent des danses présentées témoignant du goût notamment pour l’orientalisme en 1900. Qu’en est-il de titre de votre pièce chorégraphique, Exposition universelle ?

Rachid Ouramdane : Evidemment, l’intitulé est chargé d’une certaine ironie. Lorsque l’on évoque aujourd’hui une exposition universelle, c’est l’idée d’une rencontre entre nations qui s’impose. L’événement se veut partage des  savoirs, un lieu de rencontre des cultures. Et, dans le même temps, comme l’a montré la dernière exposition universelle en date, celle de Shanghai, on sait très bien que ce qui se joue dans les coulisses revient à un nombre considérable de tensions entre pays.

C’est aussi un moment d’affirmation de certaines politiques. Ainsi le Gouvernement chinois essayait-il d’apparaître, au regard de la scène internationale, comme un pays démocrate. Il existe néanmoins toujours une forme sous-jacente de face-à-face, de tension, d’affrontement. Quand on regarde l’histoire des expositions universelles, on voit bien qu’elles sont le reflet de ces tensions politiques entre nations, des époques coloniales à la Guerre froide. Ce qui s’y joue est bien de l’ordre de la suprématie de certaines cultures qui s’affichent, hégémoniques, au regard d’autres. C’est un peu ce que je suis allé chercher dans ce titre, Exposition universelle. D’où le désir de s’approcher de l’idée de la manière dont certaines esthétiques servent des idéologies. Or les expositions universelles ne sont-elles pas la caricature de l’art officiel ? Ou au service de propagandes, comme encore à Shanghai. Bien que peut-être moins flagrantes, ces propagandes qui ne sont pas celles des années 30, tant nous avons appris à décoder certains signes, n’en sont pas vivaces.

Vous détournez une esthétique politique et une emphase corporelle puisant leurs références dans les fascismes, le stalinisme et le sport.

R. O. : Je veux toucher les ressorts pouvant participer d’une certaine fascination mise en scène au cœur d’un art officiel, sous la forme notamment d’une dimension pompière, grandiloquente rattachée au corps. Le dispositif s’appuie sur des ressorts susceptibles de capter un auditoire, la grandiloquence de la musique. Tout ce qui relève d’une adhésion de masse. C’est précisément ce que recherche la scénographie en proposant des éléments qui s’essayent à mobiliser et harponner le spectateur.

Et dans le même temps, le spectacle cherche à dévoiler les artifices, les jeux d’illusion mis en place pour capter l’attention, affermir l’adhésion. Il s’agit d’esthétiques ultra symétriques, qui se veulent glorieuses. On est alors sur le dénominateur zéro de la sensibilité qui continument nous aspire, nous attire. Or les dangers des ressorts de séduction font que cette esthétique liée au corps magnifié peut véhiculer des dimensions éminemment dangereuses visant à bannir et éliminer tout ce qui est jugé « non conforme » à certaines normes.

Des épisodes semblent rappeler le film “Les Dieux du Stade (Olympia)” (1938) signé Leni Riefenstahl, la cinéaste préférée d’Hitler. Elle reproduit, exalte des gestes athlétiques en les magnifiant en studio, tout en manifestant une fascination pour la dimension kinesthésique du corps lors des JO de Berlin en 1936, vitrine propagandiste pour le régime national-socialiste. Dans votre travail, les formes, elles, se muent.

R. O. : La création propose un voyage au cœur de références et esthétiques. Le moment où des courants artistiques ont été clairement associés à des politiques répressives. Ainsi en va-t-il du nazisme et du réalisme socialiste. Il ya aussi ce rapport au corps glorieux, au corps sportif, au corps magnifié. La pièce passe par ces représentations et en joue à plusieurs occurrences. Du coup, s’affirme ce va-et-vient entre un corps performant, un corps machine qui se révèle simultanément en faillite au détour de différentes séquences. Le corps tente ainsi d’adhérer à certains canons de l’art officiel tout en les déconstruisant. Le fait que l’on soit dans le domaine des arts vivants, sur le plateau, ouvre à  l’impossibilité de tenir la pose jusqu’au bout. D’où l’appariation sur scène de ces états d’épuisement, de faille.

Chacune des séquences est double. Il y coexiste l’affirmation d’une esthétique relativement maîtrisée, franche, autoritaire et dans le même temps le danseur que je suis apparait comme fracassé. J’essaye de réaliser ce va-et-vient entre la réalité organique d’un corps et ce que mettent en avant  ces courants artistiques liés notamment à des régimes autoritaires, totalitaires.

Sur le volet lié à corps machinique, vous apparaissez en interaction avec un long pylône incurvé portant une lampe de scène.

R. O. : Lorsque l’on revisite des courants artistiques rattachés à des idéologies répressives, on voit bien qu’à plusieurs moments, il y a eu, sous des visages différents, un culte pour la machine, la mécanique, la rationalisation des corps aussi chez les futuristes et le mouvement artistique italien “Novecento “qui vit le jour à Milan en 1922 et prône un retour aux valeurs traditionnelles de l’esprit latin. Il se réfère à l’antiquité classique, à la pureté des formes et l’harmonie dans la composition. En outre, le futurisme est souvent rapproché du fascisme alors qu’il présentait aussi d’autres aspects et approches du corps.

Incontestablement, cette fascination pour la mécanique est présente ici. Partant, le dispositif scénique d’ “Exposition universelle” reproduit un mouvement circulaire, la capacité hypnotique que peut avoir la machinerie présente sur le plateau. Toujours dans le dessein de créer ces moments qui nous capte, nous fascine, pour les mettre en crise et dévoiler leur vacuité.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Exposition universelle. Festival Antigel. Salle ADC des Eaux-Vives, 81-83, Rue des Eaux-Vives, Genève. Du 31 janvier au 2 février 2013. Rens. : www.antigel.ch

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